Service canadien du renseignement de sécurité
Symbole du gouvernement du Canada

Liens de la barre de menu commune

Commentaire N° 30 : La montée de l'intégrisme islamique (I)

M. W. Millward

Avril 1993
Non classifié

Précis : Dans ce premier de deux articles sur cette question, l'auteur s'intéresse aux racines et aux objectifs du renouveau islamique au Proche-Orient et en Afrique du Nord et à ce qui distingue le courant principal du courant militant. Avril 1993. Auteur : M. W. Millward.

Note du rédacteur : Commentaire vous présente, dans ce numéro et dans sa prochaine livraison, deux articles de M. William Millward, analyste stratégique à la Direction de l'analyse et de la production du SCRS, consacrés à l'intégrisme islamique. M. Millward est un habitué de Commentaire, puisqu'il y a déjà écrit sur l'Égypte et l'Iran, le processus de paix au Moyen-Orient et la guerre du Golfe.

M. Millward examine d'abord l'origine et les objectifs du réveil de l'islam, dont il décrit les deux modèles de base, soit le courant principal et le courant militant, dans les grands pays du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord. Il s'intéressera ensuite, dans son deuxième article, à l'appui dont jouit l'islamisme dans ce qu'il appelle un «réseau islamiste iranien en expansion».

Le prochain numéro de Commentaire traitera donc de «la peur de l'intégrisme» et de la nature de la menace posée par celui-ci.

Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.


Introduction

Leur réapparition périodique fait partie intégrante de plusieurs grandes traditions religieuses partout dans le monde. Le renouveau spirituel et culturel qui caractérise de nombreuses régions du monde islamique au cours de la deuxième moitié du 20e siècle n'est donc ni unique ni aberrant, et il ne survient ni dans un vide ni dans une situation statique. Il coïncide avec la fin de l'ère coloniale, le retrait de l'empire, la libération et l'indépendance d'une multitude d'anciens États coloniaux, l'émergence d'un système international centré sur les Nations Unies et, plus récemment, la fin de la guerre froide et la disparition du monde bipolaire Est-Ouest.

Compte tenu de ce vaste contexte, il n'est guère surprenant que de nombreux musulmans, au Moyen-Orient et ailleurs, aient ressenti le besoin de renouveler leur engagement envers la foi de leurs ancêtres, dont ils font le symbole de leur identité dans leur quête d'une place bien à eux dans le monde moderne. Au cours de ce processus, le système de croyance appelé islam s'avère être, une fois encore, une source durable d'inspiration religieuse et d'orientation spirituelle ainsi qu'un repère idéologique pouvant pousser ses adeptes vers l'affirmation de soi dans les affaires politiques et sociales.

Question de terminologie

D'un commun accord officieux, l'activisme religieux dans les territoires musulmans du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord a été qualifié d'intégrisme islamique. Mais la plupart des musulmans jugent ce terme vraiment mal approprié et disent que l'observation de principes de base a toujours caractérisé l'islam, ce qui n'est pas le cas d'autres traditions. D'après un universitaire occidental, le problème fondamental que pose le concept de l'intégrisme est le fait qu'il s'agit d'une catégorisation ethnocentrique, résolument laïcisée et fondée sur des analogies interculturelles trompeuses. (Gregory Rose, Religious Resurgence and Politics in the Contemporary World, ed. Emile Sahliyeh, Albany: SUNY Press 1990, p. 219)

En réaction à ces objections, de nombreux auteurs préfèrent utiliser l'expression «mouvement islamique» ou parler simplement d'«islamisme» et d'«islamiste» pour désigner la tendance au renouveau religieux et à l'activisme constatée chez les musulmans modernes. Les expressions «intégrisme» et «islam politique radical» sont aussi couramment utilisées. Quel que soit le nom donné à ce phénomène, il importe cependant d'en distinguer les divers types et leurs caractéristiques principales, telles qu'ils se manifestent aujourd'hui dans les grands pays et les principaux centres de l'activisme musulman au Moyen-Orient. Le mouvement islamique, où qu'il apparaisse, n'est pas un phénomène social homogène, unifié et monolithique.

Il peut sembler inexact, par ailleurs, de parler du réveil de l'islam, comme si ce dernier avait perdu beaucoup de sa popularité et était, sinon moribond, du moins très affaibli. Au contraire, l'islam est resté populaire et bien vivant à travers les âges, et a vu sans cesse augmenter le nombre de ses adeptes et des territoires où il était présent. Jusqu'à ces derniers temps, c'est son aspect politique surtout qui était absent de la scène des affaires publiques. La communauté musulmane a continué de puiser dans la vaste réserve des nourritures spirituelles de l'islam pour en élargir les frontières grâce à la migration et à des activités missionnaires en Afrique, en Asie, en Europe et dans les Amériques. Selon la plupart des estimations, un milliard de personnes se disent aujourd'hui musulmanes. Parler du réveil de l'islam de ces dernières années, c'est souligner le désir croissant d'un grand nombre de musulmans de s'affirmer sur le plan de l'action sociale et politique.

Origine du réveil de l'islam

La tendance islamiste, chez les musulmans, désigne en général les groupes et mouvements qui, dans plusieurs pays, cherchent à établir, ouvertement ou clandestinement, un gouvernement ou un État islamique. Cet objectif se justifie par le fait qu'un gouvernement islamique appliquerait vraisemblablement certaines, sinon la plupart, des lois et règles de l'islam (la charia) qui ont trait, entre autres, à l'habillement, aux relations entre les sexes, à l'interdiction de l'alcool et des jeux d'argent, aux châtiments propres à des crimes précis et aux restrictions imposées aux opérations bancaires et aux prêts à intérêt. Les citoyens d'un tel État islamique pourraient alors vivre en plein accord avec les exigences de leur foi; il leur serait plus facile de s'épanouir spirituellement et il y aurait moins d'obstacles à leur salut. Les musulmans concernés auraient en outre davantage voix au chapitre dans leurs propres affaires et pourraient plus facilement protéger leurs intérêts dans leurs relations avec les étrangers.

Les musulmans qui demandent le réveil de leur religion et de leur communauté font une large place, d'une part, à la nécessité d'un renouveau spirituel individuel par la réaffirmation des prescriptions morales et éthiques de leur foi et, d'autre part, à la nécessité de revitaliser la communauté en général, la collectivité musulmane dans son contexte physique et politique. Au siècle dernier, d'éminents penseurs et activistes islamistes ont attaché de l'importance à l'axe interne et spirituel du réveil, alors que d'autres préconisaient la prise de mesures ou de lignes de conduite précises pour améliorer la condition sociale et politique des musulmans en général.

Pendant l'âge d'or de l'impérialisme moderne, un des activistes les plus francs a été Jamal al-Din al-Afghani (Asadabadi), un penseur et orateur qui a prêché le panislam et l'anti-impérialisme, principalement dans les territoires musulmans sunnites d'Inde, d'Égypte et de Turquie, comme les moyens les plus efficaces de modifier la situation des musulmans du Moyen-Orient à son époque (il est mort en 1897). D'autres représentants du mouvement et du message islamistes qui ont eu du succès préconisaient la réforme des dimensions internes et externes de la vie des musulmans. À l'extérieur de l'Iran, peu de gens savent que l'un des tracts les plus populaires de l'ayatollah Ruhollah Khomeini est une brochure sur le renouveau moral et spirituel individuel, qui porte le titre impressionnant de The Greater Crusade: The Struggle with the Carnal Self.

Si les adeptes de l'islam sont exhortés à s'intéresser à leur relation avec Allah ainsi qu'à leurs relations les uns avec les autres et avec les étrangers, les islamistes soutiennent que les musulmans négligent en général le deuxième volet de leurs responsabilités de croyants, notamment dans le domaine de la politique et de leurs relations avec les non-musulmans. Le prototype de gouvernement islamique est le système mis en place dans l'Arabie du 7e siècle par le prophète Mahomet, avant sa mort en 632 après Jésus-Christ, et peut-être certaines des structures qui sont venues ensuite, dont il est habituellement question sous le terme de califat.

Depuis l'abolition, en 1924, du califat ottoman, dernier des gouvernements islamiques multinationaux indigènes, la majorité des musulmans du Moyen-Orient sont gouvernés soit par des chefs tribaux, féodaux ou monarchiques traditionnels, soit par des élites modernisées et, au moins en partie, laïcisées. Selon les islamistes, ces élites et la majorité de ces chefs sont plus attentifs aux intérêts des forces et des pouvoirs extérieurs, pour la plupart non musulmans, et pas assez sensibilisés aux besoins réels de leurs sujets musulmans. Ils doivent donc être remplacés par des personnes qui connaissent mieux le mode de gouvernement islamique et qui sont davantage susceptibles de permettre à la population majoritaire de vivre en conformité plus étroite avec les règles de l'islam.

Objectifs de l'islamisme

Au Moyen-Orient, la plupart des groupes islamistes poursuivent un objectif commun, à savoir la création d'une société vraiment islamique dans laquelle ils pourront vivre sous un régime guidé par les règles de leur foi, telles que les codifie la loi islamique. Pour les extrémistes, la première condition de la réalisation de cet objectif est le renversement par la force des élites actuellement au pouvoir au Moyen-Orient, dont des régimes aussi différents que les monarchies du Maroc, de l'Arabie Saoudite, de l'Émirat du Koweït et des Émirats arabes unis, et les régimes laïcs de l'Algérie, de l'Égypte et de la Tunisie. Pour les islamistes d'Israël et des Territoires occupés, c'est la destruction de l'État israélien. Les idéologies importées tels que le communisme, le socialisme, le libéralisme et le nationalisme sont, et pas tout à fait sans raison, soit considérées comme des échecs là où elles ont été mises à l'essai, soit jugées indésirables là où elles ne l'ont pas été, parce qu'elles préconisent des politiques non islamiques ou semblent autrement incompatibles avec les normes islamiques.

Le mouvement islamiste a pour objectif à plus long terme la constitution d'un bloc d'États dont les gouvernements appliqueront la loi et les pratiques de l'islam. Il espère qu'un tel bloc pourrait, seul ou en s'alliant avec d'autres nations du tiers-monde, changer les règles du système international, surtout dans le domaine commercial, et modifier ainsi l'équilibre actuel des puissances économiques et politiques dans l'ensemble du monde. C'est pourquoi sa vision du monde est menaçante pour l'Occident, selon certains. Les islamistes croient que l'islam peut créer, ou contribuer à créer, un ordre politique équitable à l'échelle tant internationale que nationale. Pour eux, comme pour la plupart des régimes du tiers-monde, les règles et règlements actuels ont été établis par les grandes puissances pour protéger leurs propres intérêts et perpétuer leur prédominance politique et économique.

Deux modèles de base : le courant principal et le courant militant

Il est possible de diviser les musulmans qui s'efforcent d'établir un État ou gouvernement islamique en deux groupes, selon les méthodes qu'ils utilisent pour réaliser leurs buts. Ceux du courant principal de l'islamisme cherchent à réaliser leurs objectifs dans le cadre des règles et règlements en vigueur dans leurs sociétés respectives. Habituellement, ils ne s'opposent pas à un certain degré de pluralisme politique, au fonctionnement au sein du système et à la participation démocratique, et ils reconnaissent les droits et les intérêts de la minorité. Ils sont le plus souvent pragmatiques et n'écartent pas l'existence d'une économie de marché. Le courant principal de l'islamisme comprend les Frères musulmans d'Égypte et de Jordanie, et certaines sections du Front islamique du salut (FIS), en Algérie, avant que celui-ci, privé de sa victoire électorale et déclaré illégal, n'entre dans la clandestinité.

Le deuxième groupe de personnes qui épousent le concept d'un État islamique est composé d'islamistes révolutionnaires, radicaux et militants, prêts à recourir à la violence pour renverser les gouvernements en place. Cette tendance est le mieux illustrée en Égypte, par certains éléments des Organisations islamiques (Jama'at Islamiyya) et par le Jihad islamique (Jihad Islami). La menace que représente l'intégrisme islamique et dont on parle beaucoup actuellement en Occident vient exclusivement de ce groupe d'islamistes, qui rejettent en général l'idée du pluralisme, politique ou autre, dénigrent la démocratie parce que non islamique, et répriment les minorités religieuses, linguistiques et ethniques. Ils considèrent normalement les tactiques terroristes comme un outil légitime, dans l'arsenal dont ils disposent.

Appui social de l'islamisme

Tant que la situation sociale et économique restera la même ou empirera dans de nombreuses régions du Moyen-Orient islamique et tant que les gouvernements seront incapables d'y remédier, le point de vue islamique gagnera en popularité. La détresse sociale et économique d'aujourd'hui, notamment la pauvreté et le chômage des jeunes, alimente le sentiment croissant de mécontentement suscité par le statu quo politique et social. Le malaise économique général est exacerbé par la disparité grandissante entre riches et pauvres. Les régimes qui comptent sur des programmes économiques et sociaux importés, dont certains sont dictés par le Fonds monétaire international, pour régler leurs problèmes internes sont considérés comme incapables et non islamiques.

En Algérie, le courant islamiste jouit d'un vaste appui. Lors des élections fédérales de l'automne 1991, environ 25 % de l'électorat, soit quelque trois millions de personnes, ont voté pour les candidats du Front islamique du salut (FIS). Les estimations du nombre d'activistes inconditionnels et ardents associés au FIS varient entre quelques-uns et plusieurs centaines. Depuis que l'organisation a été déclarée illégale et fait l'objet d'une sévère répression, il y a eu une augmentation considérable du nombre des personnes prêtes à recourir à la violence pour atteindre leurs buts. L'armée algérienne est considérée comme un bastion de l'opposition aux islamistes; dans le cas des officiers supérieurs, cette supposition est sans doute assez juste, mais bon nombre d'observateurs s'interrogent sur la position des sous-officiers et des hommes de troupe, parmi lesquels se trouveraient des sympathisants islamistes dont la loyauté envers le régime actuel est peut-être faible. La sévère répression exercée par l'État aurait gagné davantage de sympathie aux islamistes, même dans les cercles intellectuels.

Au Liban, le Hezbollah est une force religieuse, militaire et, depuis sa participation aux élections de l'été 1992, politique. Ses principaux électeurs sont les chiites de la plaine de la Bekaa, dans le nord, et de plusieurs villages de la région Jabal'Amil, dans le sud. Dans ce pays de moins de trois millions d'habitants, les 1,2 millions de chiites constituent le groupe religieux le plus important, soit 41 % de la population. Le Hezbollah ne représente pas tous les musulmans chiites du Liban, où il concurrence le mouvement AMAL, qui est beaucoup plus modéré et supérieur en nombre et qu'il essaie de radicaliser, avec un succès limité toutefois. Pendant trois ans, ces deux groupes ont été engagés dans une lutte violente qui s'est terminée par un accord de paix, en 1990, sous le parrainage de leurs dirigeants à Téhéran et à Damas. Les candidats du Hezbollah qui ont été élus au parlement libanais auraient également bénéficié de l'appui de certains électeurs chrétiens.

Les membres du Hamas et du Jihad islamique palestinien représentent un échantillon de toutes les classes des Territoires occupés de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. La composition du groupe des 417 hommes de ces deux mouvements qui ont été expulsés par Israël au Sud-Liban permet de voir qui sont les gens qui appuient le mouvement islamique dans les Territoires. Décrits comme des «islamistes ardents», ces hommes comptent parmi eux plusieurs imams ou guides spirituels. Les militants comprennent de jeunes étudiants, des ouvriers, des commerçants et de petits marchands, des mécaniciens et quelques professionnels, surtout des médecins et des ingénieurs. Selon certains observateurs, ces groupes islamiques militants sont appuyés par jusqu'à 40 % de la population adulte dans les Territoires occupés.

En Égypte, le gouvernement est passé à l'offensive contre les militants islamiques, dont les activités se sont depuis longtemps étendues de la Haute-Égypte à la capitale. Le ministre de l'Intérieur, Abdel Halim Musa, a déclaré dans un communiqué de presse, au début de février, que les extrémistes religieux avaient tué l'année précédente 34 membres des forces de la police et de la sécurité, militaires et civils. (al-Hayat, 6 février 1993, p. 7) Selon les estimations, le nombre des militants actifs en Égypte varie entre 10 000 et 30 000. Quel que soit le nombre véritable, il ne correspond en fait qu'à un faible pourcentage de l'ensemble de la population. Les islamistes du courant principal des Frères musulmans sont beaucoup plus nombreux que leurs homologues extrémistes et comptent sans doute jusqu'à deux millions de membres et des centaines de milliers, sinon des millions, de sympathisants. Un pourcentage élevé des membres des Frères musulmans appartiennent aux classes professionnelles.

Il y a peu de chances que la situation politique et économique s'améliore en Algérie, en Égypte ou dans les Territoires occupés. Il est bien possible qu'en Algérie, un régime d'orientation islamiste prenne le pouvoir à moyen terme ou, selon un autre scénario, que l'extrémisme islamique croissant, ajouté à une réaction gouvernementale de plus en plus dure, se traduise par la fragmentation sociale et l'anarchie. En Égypte, bien que les militants islamistes exercent des pressions croissantes sur le gouvernement, qui y répond, il est peu probable qu'un gouvernement islamique prenne le pouvoir au cours des trois à cinq prochaines années. À l'augmentation du niveau de tension entre les autorités et leurs opposants islamistes correspond un accroissement proportionnel du risque qu'une nouvelle série de conflits provoque une crise. Entre-temps, les dirigeants égyptiens feront davantage d'efforts pour intensifier le dialogue avec les islamistes et essayer de veiller à ce que les politiques intérieures et étrangères continuent de s'islamiser petit à petit. Comme en Algérie, l'armée égyptienne souhaite protéger sa position relative dans la hiérarchie sociale et n'approuverait donc pas actuellement l'établissement d'un gouvernement islamiste.

Arabie Saoudite : Oui à l'intégrisme; oui et non à l'islamisme.

Le Royaume d'Arabie Saoudite est en quelque sorte la quintessence de l'État islamique intégriste. En plus d'être le gardien des deux sanctuaires sacrés de l'islam à La Mecque et à Médine, il représenterait la tradition religieuse dans sa version la plus primitive ou rigoriste, le wahhabisme, qu'il ne faut pas confondre avec l'«orthodoxie». Selon ses défenseurs, l'actuel système politique du royaume reflète toujours les idéaux de la première révolution islamique, qui a commencé il y a deux siècles et demi par la formation d'une alliance entre le prêcheur intégriste Muhammad ibn Abd al-Wahhab et le chef tribal Muhammad ibn Saoud, et qui a pris fin par la conquête du Hedjaz et des villes saintes par leur descendant Abd el-Aziz ibn Saoud et ses partisans en 1924.

Les critiques ridiculisent par contre ces affirmations et font remarquer que, depuis la découverte de pétrole et l'acquisition de grandes richesses, la monarchie a cessé de défendre les intérêts des musulmans en général et que sa survie dépend de puissances non islamiques. La preuve en est le rôle joué par l'Arabie Saoudite lors de la crise du Golfe. Cette dépendance est fort symboliquement illustrée par la simple présence sur le sol sacré de l'Arabie, même bien loin des deux sanctuaires sacrés, de près d'un demi-million de combattants non musulmans chargés de défendre le royaume contre Saddam et de le chasser finalement du Koweït.

En Arabie Saoudite, l'opposition islamique, sinon islamiste, opère sur trois fronts. La première source d'opposition est liée au sentiment intégriste radical et populaire sunnite, exprimé par la prise de la Grande Mosquée à La Mecque en décembre 1979. Ce mouvement semble avoir été éliminé, car l'incident a été réprimé. La deuxième source d'opposition vient d'un groupe qui représente environ 7 % de l'ensemble de la population et vit presque entièrement dans la province de l'est, et dont les membres, de rite chiite, font l'objet d'une propagande continuelle de la part de leurs homologues sectaires d'Iran depuis la révolution islamique. Ce groupe ne s'intéresse pas au pouvoir d'État, mais revendique plutôt des droits égaux pour les citoyens chiites. Le troisième foyer d'opposition est celui que représente de nombreux érudits religieux qui s'opposent à l'actuel système politique du royaume, en raison surtout de sa dépendance envers l'Occident. L'institution des oulémas et son pouvoir en Arabie Saoudite sont surveillés de près par le gouvernement. Il est peu probable que, dans un avenir prévisible, les oulémas dissidents deviennent une source de menaces pour le régime saoudien, mais leur présence dans les coulisses rappellera au gouvernement l'absence critique d'une tribune institutionnalisée pour l'expression de la dissidence.

Organisation en expansion : Une internationale intégriste?

La notion d'organisation et de structure est implicite dans la foi et la communauté islamiques depuis le début. Comme l'islam était un credo universel destiné à l'humanité en général, même les tout premiers musulmans ont dû s'intéresser aux besoins des nouveaux convertis et d'une communauté en expansion. Compte tenu du rassemblement annuel des croyants pour satisfaire à l'obligation rituelle du pèlerinage, l'idée de congrès ou d'assemblée générale annuelle semble faire partie intégrante du système. Le califat universel n'a jamais couvert l'ensemble du territoire occupé par les musulmans après la mort du Prophète. Le pouvoir et le contrôle étaient souvent contestés de la périphérie au centre, et, après que le dernier empire islamique des Ottomans eut commencé à tomber en décadence et à se fragmenter, la notion d'organisation et de structure dans la communauté islamique est devenue une préoccupation plus locale et plus particulière.

Du point de vue des islamistes, les structures et organisations transnationales du monde musulman ont été trop longtemps dominées par des États asservis à des intérêts étrangers. Le réseau des organismes et des corps représentés dans d'autres États musulmans de la région est contrôlé depuis le début par les riches États de la péninsule, en particulier l'Arabie Saoudite. Par l'entremise de groupes tels que l'Assemblée mondiale de la jeunesse islamique (WAMY) et la Ligue islamique mondiale (WML), les États de la péninsule distribuent des fonds pour les causes musulmanes ailleurs, encouragent la tenue régulière de conférences et de groupes d'études, et tentent de défendre les intérêts musulmans ainsi que de déterminer le programme du monde musulman à l'échelle tant nationale qu'internationale.

L'OCI (Organisation de la Conférence islamique), basée à Jidda, est l'organisme islamique le plus important pour la discussion des questions de relations étrangères entre les États musulmans et des problèmes internationaux qui touchent des intérêts musulmans. Il y a été question de l'affaire des Versets sataniques de Salman Rushdie. L'OCI est actuellement la tribune où est examinée la dimension islamique des conflits qui secouent l'ex-Yougoslavie, la Somalie, la Cisjordanie, la bande de Gaza et d'autres pays. Elle n'a cependant pas encore réussi à galvaniser ses membres pour qu'ils prennent des mesures communes dans ces affaires.

Néanmoins, le concept d'une «internationale intégriste» a largement retenu l'attention en Occident et suscité un degré considérable de malaise et de peur. Il a même, dans cette ère de l'après-guerre froide, remplacé le communisme comme menace principale pour la paix et la sécurité mondiales. Dans le prochain numéro (nº 31) de Commentaire, le deuxième article consacré à l'intégrisme islamique traitera de cette peur, de sa nature et de l'avenir de l'islamisme.


Commentaire est publié régulièrement par la Direction de l'analyse et de la production du SCRS. Si vous avez des questions sur la teneur du document, veuillez vous adresser au Comité de rédaction à l'adresse suivante:

Les opinions susmentionnées sont celles de l'auteur qui peut être joint en écrivant à l'adresse suivante:

SCRS 
Case postale 9732 
Succursale T 
Ottawa (Ontario) K1G 4G4
Télécopieur: 613-842-1312 

ISSN 1192-277X
N° de catalogue JS73-1/30