Commentaire N° 39 est archivée.
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William Millward
Janvier 1994
Non classifié
Précis : Diverses forces en présence ainsi que le décès de plusieurs personnages de haut rang depuis la première étude des structures de direction en Iran que l'auteur a effectuée (Commentaire numéro 20, avril 1992), incitent à l'examen détaillé de la hiérarchie du pouvoir dans ce pays. Le départ de la vieille garde soulève non seulement l'importante question de la succession, mais aussi de qui décide. Janvier 1994. Auteur : William Millward.
Note du rédacteur : Diverses forces en présence ainsi que le décès de plusieurs personnages de haut rang depuis la première étude des structures de direction en Iran que l'auteur a effectuée (Commentaire N° 20, avril 1992), incitent à l'examen détaillé de la hiérarchie du pouvoir dans ce pays. Le départ de la vieille garde soulève non seulement l'importante question de la succession, mais aussi de qui décide.
M. Millward est l'analyste stratégique des questions sur le Proche-Orient à la Direction de l'analyse et de la production du SCRS.
Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.
Tous les systèmes politiques connaissent des tensions et des pressions internes. À l'une des extrémités de l'éventail politique, il y a les tensions engendrées par la dictature d'un individu ou d'un parti unique, qui sont relativement élevées, et peu ou pas de dissensions. À l'autre extrémité, il y a la rivalité entre des partis et des factions qui provoque, par intermittence, des tensions moins fortes, par exemple lors d'élections générales ou de débats sur des mesures législatives contestées. Dans la plupart des systèmes démocratiques, le principe de l'opposition ou de la différence des points de vue sur la politique officielle est enchâssé dans la constitution, ou prévu par les coutumes et par la tradition. Quel que soit le système, la direction joue un rôle important car elle désamorce les tensions et favorise le bon fonctionnement du mécanisme gouvernemental. En Iran, les traditions liées à la direction, qu'il s'agisse de celle du gouvernement ou de celle du clergé, ont récemment subi des pressions et des changements dus aux exigences du pouvoir pragmatique et au décès de plusieurs religieux de haut rang.
Dans l'histoire politique de l'Iran, les dirigeants laïques de diverses dynasties ont été particulièrement intolérants face aux opinions dissidentes, même exprimées par des lieutenants ou des premiers ministres de confiance, car ils y voyaient la contestation de leur autorité absolue et de leur souveraineté. L'idéal était l'exercice de la direction politique par la personne qui pouvait réunir en elle le maximum de pouvoirs et d'autorité. La tradition politique impériale des millénaires passés avait fait du principe de la monopolisation des pouvoirs dans la personne du chah l'idéal de la direction. La division de l'autorité du dirigeant impérial entre des centres de pouvoir rivaux ne pouvait être sanctionnée que par un système complexe d'investitures et de serments d'allégeance au chah des chahs. Toute autre solution aurait rendu le régime vulnérable aux attaques internes et menacé sa survie.
Dans le secteur religieux, la direction idéale, telle qu'elle a évolué chez les savants [ulama] de l'islam chiite en Iran et en Irak depuis le milieu du dix-huit-huitième siècle, était incarnée par les plus érudits des praticiens de la loi sacrée [shari'a] et des sciences auxiliaires. La reconnaissance ne venait qu'après de longues années d'étude, d'enseignement et d'écriture dans l'un ou l'autre des séminaires des principaux lieux saints chiites. Petit à petit, une hiérarchie sommaire a vu le jour parmi les plus érudits des juristes et de leurs étudiants, la fonction la plus élevée étant celle de «source d'émulation» [marja'al-taqlid]. Après avoir réussi à titre d'étudiants, les mollahs devenaient ensuite, compte tenu de leurs talents et de leurs capacités intellectuelles, des hodjatoleslams, puis des ayatollahs, et quelques-uns d'entre eux finissaient par arriver au rang de grand ayatollah [ayatollah al-ozma]. Seuls les ayatollahs éminents et plus âgés et les grands ayatollahs obtenaient normalement le statut de «marja'». Pour ce faire, ils devaient publier sous leur nom un guide de droit canon [risala 'amaliyya] et acquérir une réputation d'érudit et d'homme pieux qui se reflétait dans une série de publications savantes et dans le nombre élevé d'étudiants et de disciples [muqallidun] suivant les lignes directrices de ces «sources» et leur versant une cotisation religieuse, à eux ou à leurs représentants.
Comme les centres de formation religieuse et d'activités d'érudition avaient normalement des liens avec les nombreux lieux saints chiites, la direction de la hiérarchie religieuse était habituellement prolixe et pluraliste. Au cours des dix-neuvième et vingtième siècles, il est arrivé de temps à autre qu'au sein de la communauté islamique chiite d'Iran et d'Irak, l'un ou l'autre des grands savants et juristes qui faisaient partie de ces «sources» soit reconnu et devienne peu à peu prééminent, c'est-à-dire le primus inter pares de la hiérarchie religieuse chiite. Cependant, son autorité ne pouvait pas être tenue pour exclusive ou monopoliste, comme celle de son homologue dans le secteur laïque ou comme celle d'un pape. L'élément vital de ce système est la liberté qu'à le musulman chiite pratiquant de choisir parmi les «sources» accessibles celle qu'il préfère comme guide de son comportement religieux correct.
En 1979, un système de gouvernement soi-disant théocratique, adapté au charisme et au prestige de son fondateur, le grand ayatollah Ruhollah Khomeini, personnage éminent de la hiérarchie du clergé musulman chiite [rowhaniyyat], a été mis en place dans la République islamique d'Iran. Dans ce pays, le clergé chiite avait été jusque-là une institution sociale distincte et indépendante, qui avait sa propre structure d'autorité, disposait de ses propres ressources et revenus, et exerçait sa propre influence sur le public. Soudain, l'autorité normalement associée au système politique de gouvernement royal exercé par le chah a été ajoutée à la position de l'ayatollah comme membre important de l'institution religieuse.
La nouvelle structure politique de la République islamique devait assurer la concentration des pouvoirs et de l'autorité de ces deux institutions, une combinaison dont les résultats ont été enchâssés dans une constitution islamique ratifiée le 3 décembre 1979, qui a confié l'autorité principale et finale du nouveau régime au titulaire du poste de Guide spirituel ou Vali Faqih, conformément au principe de «l'autorité du juriste» [velayat-e faqih]. (Voir les articles 107-112.)
Selon ce nouveau régime et sa constitution, les activités quotidiennes du gouvernement et l'administration des affaires publiques étaient assurées par les disciples de l'ayatollah, dont beaucoup étaient membres du clergé, mais d'un rang bien inférieur à celui du Guide spirituel. L'ayatollah faisait surtout confiance à ses disciples qui l'avaient soutenu pendant la longue campagne d'opposition qu'il avait mené contre le régime du chah à partir de 1962 et, tout particulièrement, à ceux qui avaient été emprisonnés en raison de leur opposition. Pendant les dix premières années de la République islamique, la concurrence et la rivalité qui existaient au sein du nouveau régime se sont manifestées parfois par le biais de factions idéologiques et parfois par l'entremise de personnages clés. Vers le milieu des années 80, les religieux radicaux de tendance gauchiste et leurs partisans laïques au gouvernement ont appuyé des politiques favorables à l'indépendance et au contrôle par le gouvernement du commerce extérieur, et ils ont empêché la concentration du capital ou de la propriété entre les mains d'intérêts privés. Ils avaient notamment pour champions l'ex-vice président du Majlis, Mehdi Karubi, l'ex-Solliciteur général, Mohammad Khoeniha, et l'ex-Premier ministre, Mir Hossain Moussavi.
Dans le camp opposé se trouvaient les membres du clergé et leurs homologues laïques, les soi-disant modérés, qui approuvaient des emprunts et des investissements étrangers limités, un contrôle réduit par l'État du commerce extérieur, la distribution et la remise plus actives des propriétés à des intérêts privés, et une approche plus constructive de la coopération régionale et des relations avec l'étranger. Celui qui est apparu petit à petit comme le chef de cette faction était le président d'alors du Majlis, l'hodjatoleslam Ali Akbar Hachemi Rafsandjani. Lorsque les deux factions se retrouvaient dans une impasse d'ordre législatif ou administratif, elles s'adressaient à l'ayatollah qui rendait une décision finale et qui, de son vivant, a manifesté un étonnant penchant pour l'impartialité, favorisant tantôt un camp, tantôt l'autre.
En juin 1989, à la mort du fondateur de la République islamique et de son régime politique, il a fallu procéder à des changements pour adapter les rouages du système à de nouvelles réalités. Le successeur de l'ayatollah à la tête de la structure islamique du pouvoir a été Ali Khamenei, un religieux d'un rang relativement peu élevé qui avait toutefois été l'un des lieutenants de confiance de l'ayatollah, qui avait acquis beaucoup d'expérience politique en tant que titulaire du poste de président, en grande partie honorifique, et qui portait en outre quelques cicatrices de blessures reçues lors d'une tentative d'assassinat. Comme Khamenei n'avait pas toutes les qualifications précisées dans la constitution pour occuper ce poste suprême, il a fallu effectuer des modifications, ce qui a été fait au cours de l'été 1989. Il n'était plus nécessaire que le Guide spirituel soit un marja'; il lui suffirait dorénavant d'avoir le degré d'attestation le plus élevé dans ses études en droit canon [ijtihad], une réputation d'homme pieux et de l'expérience politique. [The Constitution of the Islamic Republic of Iran, (2e édition, avec modifications), Téhéran 1410/1990. Art. 109]
Ces mêmes modifications ont en outre aboli le poste de premier ministre et accordé au président d'autres pouvoirs et plus d'autorité. Le premier titulaire de ce nouveau pôle de pouvoir a été l'ancien président du Majlis, Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, qui a commencé, le 11 juin 1993, son deuxième et dernier mandat de président et de chef du pouvoir exécutif de la République islamique. Selon certains observateurs du mécanisme de la répartition des pouvoirs dans le régime de la République islamique, les tensions internes sont davantage un reflet de contradictions structurelles inhérentes qu'une manifestation de l'interaction normale de la concurrence et de la rivalité entre des personnalités et des programmes. Lors du troisième Majlis, les radicaux ont réussi à empêcher plusieurs nominations au cabinet et à obtenir la démission d'un ministre, entravant ainsi l'exercice de pouvoirs décrits dans la constitution comme ceux du président. Leurs objections à certaines des initiatives politiques et législatives du président se sont avérées des obstacles moins graves.
Après les élections au quatrième Majlis, certains commentateurs ont prédit que les forces conservatrices et nationalistes alignées sur le Guide spirituel Ali Khamenei, ainsi que les alliés de celui-ci au Majlis et au Conseil des gardiens, allaient de nouveau affronter ceux qui sont alignés sur le président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, ainsi que les ministres et conseillers technocratiques de ce dernier qui espèrent faire progresser un vaste programme de reconstruction économique et de libéralisation. Ce genre de conflits est alimenté tant par les contradictions structurelles inhérentes au système que par des visions différentes des programmes et des politiques nécessaires pour permettre au gouvernement de tenir ses promesses de progrès économiques.
Avant la révolution islamique, les religieux avaient trois genres d'attitude face à l'État:
Lorsque des religieux plus jeunes venant des échelons moyens et disciples du grand ayatollah Khomeini, qui constituaient par comparaison un groupe peu nombreux, ont réussi à s'emparer de l'appareil étatique après la révolution de 1978-1979, leurs relations avec leurs collègues des lieux saints et des séminaires ont changé. Cette transformation a commencé lentement. La hiérocratie maintenant au pouvoir s'est soudain intéressée à des problèmes tout nouveaux, pour lesquels elle n'était guère préparée. Tout en rédigeant une constitution islamique, les religieux plus jeunes qui entouraient l'ayatollah s'efforçaient d'écarter diverses revendications rivales pour le partage des pouvoirs.
Toutefois, même dans les milieux religieux, un succès en entraîne un autre. Tandis que certains jeunes religieux adoptaient une attitude attentiste à l'égard de l'expérience théocratique lancée par l'imam Khomeini et ses disciples, d'autres accueillaient cette initiative avec enthousiasme pour des raisons personnelles, notamment la possibilité d'avoir un avancement plus rapide et d'exercer de nouvelles activités hors du milieu austère et compétitif des séminaires de Qom, Mechhed et Ispahan. Beaucoup de ceux qui ont choisi le nouveau régime étaient plus jeunes et de rangs moins élevés. D'autres ont cependant conservé leurs anciennes habitudes, comme si rien n'avait changé. Quelques religieux de plus haut rang qui n'avaient guère connu de succès traditionnels ont été persuadés de joindre le régime et d'occuper des postes dans divers ministères ou dans les nouvelles structures de la révolution, tel le Conseil des gardiens.
De nombreux religieux traditionnels de tous les niveaux sont restés à leurs postes après la révolution et ont poursuivi leurs études ou leur enseignement, exerçant leurs fonctions religieuses habituelles. Ils ont bientôt été rejoints par une foule de nouveaux postulants désireux d'entrer dans les séminaires et d'y poursuivre des études religieuses. Selon les estimations officielles, près de vingt-cinq mille personnes étudient à plein temps uniquement dans les divers séminaires de Qom. [Kayhan Havai, 4 mars 1992. p. 15] Vu ce nombre élevé, il faut une structure administrative considérable pour assurer la gestion des affaires, et un corps professoral nombreux pour répondre aux besoins liés à l'enseignement. D'après une critique des anciennes méthodes qui ont toujours cours dans le système des séminaires, faite par le Guide spirituel lui-même lors d'une visite à l'école Faiziyeh de Qom le 20 février 1992, il y a encore beaucoup de résistance au changement dans ce système traditionnel et les problèmes posés par une demande excessive pourraient l'empêcher de remplir ses tâches fondamentales.
Les relations difficiles et quelque peu ambivalentes qui ont existé entre les institutions religieuses et gouvernementales pendant les premières années de la République islamique sont dues, en partie du moins, à la direction du grand ayatollah Khomeini. En effet, celui-ci a au mieux traité avec défiance et mépris ses pairs parmi les grands ayatollahs, et il les a au pire intimidés ou assignés à résidence. Le grand ayatollah Kazem Shariatmadari, chef spirituel reconnu des musulmans chiites azéris d'Iran, a été assigné à résidence à Qom en 1979, par crainte qu'il devienne un autre pôle du pouvoir politique grâce à son Parti républicain populaire islamique. Ce parti a été dissous, et douze de ses disciples ont été exécutés à Tabriz. Deux ans plus tard, dans ce qui fut appelé un «geste sans précédent», Shariatmadari a été dépouillé de son titre de marja'-e taqlid à la suite d'accusations selon lesquelles il avait comploté pour renverser le gouvernement. «Les populistes religieux [qui entouraient Khomeini] ont fait ce qu'aucun shah n'avait jamais osé faire.» [Ervand Abrahamian, Radical Islam: The Iranian Mojahedin London: I.B. Tauris 1989, p. 58]
Pour l'imam Khomeini, fondateur du nouveau régime, l'institution religieuse était une préoccupation secondaire. Au besoin, il fallait la contrôler par des actes fermes, mais sinon, elle était négligée au profit de l'entreprise plus urgente que constituait l'édification d'un régime politique islamique. L'ayatollah avait peut-être pour objectif final de fusionner ces deux structures sociales pour en faire un vaste système de contrôle politique et social. De son vivant, son attention et son énergie, tout comme celles de ses collaborateurs, ont toutes été consacrées aux tâches immédiates que représentaient le renforcement du contrôle du domaine politique et la lutte contre les envahisseurs étrangers comme Saddam Hussein. Sentant peut-être que le moment n'était pas encore venu, Khomeini a préféré laisser à ses successeurs la tâche de fusionner les deux structures et de créer ainsi une théocratie plus parfaite.
Au moins une partie des tensions et des frictions qui existent, dans la République islamique d'Iran, entre le laïque et le religieux [dunya et din], et entre l'État et l'institution religieuse [dowlat et marja'iyyat] est due à la question de la succession. Selon de nombreux observateurs, une série importante d'événements a entouré la personne d'Hossein Ali Montazeri, que l'ayatollah Khomeini avait lui-même choisi comme héritier présomptif en 1982 et qui avait été confirmé dans ce rôle par l'Assemblée des experts en 1985. Montazeri a assumé ce rôle pendant quatre ans, mais à contrecoeur d'après l'opinion générale. En mars 1989, il a été brusquement écarté sur l'ordre de l'ayatollah Khomeini lui-même, peut-être sous l'influence d'une campagne menée par le fils de celui-ci, Ahmed.
Le cas de l'ayatollah Montazeri est instructif à plusieurs égards. Lorsqu'il a été désigné comme successeur de Khomeini en 1985, Montazeri a expliqué, lors d'une émission de radio, qu'il était peu enthousiaste d'être choisi pour ce rôle en raison, entre autres, de «la présence des grandes sources», expression par laquelle il désignait les grands ayatollahs plus anciens qui étaient alors présents à Qom et dont la plupart, contemporains de Khomeini, avaient été ses professeurs et étaient beaucoup plus érudits que lui. [FBIS, Daily Report-South Asia, 18 décembre 1985]. Il a cependant été élevé au rang de grand ayatollah lorsqu'il a été confirmé comme guide désigné, surtout par le régime et ses partisans. Il est douteux que ceux qui faisaient l'opinion dans le milieu dirigeant religieux indépendant l'aient considéré comme tel.
La principale raison pour laquelle Montazeri n'aurait pas été, à l'époque, accepté comme un grand ayatollah selon les normes traditionnelles est le fait qu'il avait passé tellement d'années en prison ou en résidence surveillée qu'il lui était difficile, sinon impossible, de lire, de penser et d'écrire et, en fin de compte, de publier ses réflexions pour contribuer au savoir religieux, surtout dans le domaine de la jurisprudence [fiqh] et de ses principes [usul]. Son isolement l'avait en outre empêché d'avoir des activités d'enseignement normales, ce qui est une autre façon importante pour un religieux de haut rang de faire montre de son savoir et de son érudition, et d'acquérir du prestige. Depuis qu'il s'est retiré à Qom, pendant les premières années du nouveau régime, Montazeri se consacre à des activités normales, donnant des cours et s'occupant des besoins spirituels et pratiques de ses nombreux disciples. De plus, il écrit et publie ses recherches, et il semble probable, d'après l'accueil fait à ses écrits, qu'il atteindra bientôt le statut de grand ayatollah, s'il n'est pas déjà considéré comme tel.
La principale question qui se pose au sujet de l'avenir de l'ayatollah Montazeri est de savoir s'il se laissera ou non entraîner de nouveau dans la vie politique. Cela semble peu probable, car un grand nombre de ses parents et disciples ont été tués ou ont subi d'autres préjudices pour avoir eu des liens avec lui lorsqu'il jouait un rôle important sur la scène politique. En critiquant la prestation de nombreux représentants du gouvernement lorsqu'il était l'héritier présomptif, il s'est fait des adversaires et des ennemis, dont certains sont encore au gouvernement et espèrent peut-être régler leurs comptes avec lui. Ses adversaires confondent toutefois souvent son rôle de guide spirituel et ses compétences de conseiller politique. À la fin de 1991, lorsque dix membres du Majlis, dont le chef du comité du budget, Morteza Alviri, lui ont rendu visite à Qom en sa qualité de «source», leur geste a suscité des accusations de collusion politique et de menaces pour l'État. Seule l'intervention opportune du Guide spirituel Ali Khamenei a empêché qu'Alviri soit poursuivi par le Tribunal du clergé.
Les partisans du concept original de l'union en une seule personne des directions politique et religieuse [rahbari et marja'iyyat] ont profité de cette visite à Montazeri pour s'inquiéter de ce que le comité d'examen constitutionnel avait séparé ces deux fonctions sans bien mesurer l'effet d'affaiblissement qu'allait avoir cette mesure sur le rôle du Guide dans un État qui se voulait à la fois politique et moralo-religieux. [Kayhan Havai, 5 février 1992. pp. 15-17] On leur a répondu que cette séparation était dans l'intérêt des deux fonctions et que, de toute façon, l'État était suprême. Les prérogatives du dirigeant islamique [hakim], que celui-ci soit ou non un marja' comme l'ayatollah Khomeini, sont illimitées, conformément au principe de la «juridiction absolue» [velayat-e motlaqeh], et ont préséance sur les décisions [fatwas] de n'importe quel marja' oumujtahid.
Sur le plan purement politique, l'ayatollah Montazeri représente un dilemme pour le régime, une source d'irritation constante impossible à supprimer. Il continue de critiquer les politiques et les actes des principaux intervenants lorsqu'il les juge préjudiciables à la révolution et aux intérêts de l'islam en général. En réaction, le gouvernement incite ses partisans à attaquer le domicile et le centre d'enseignement de Montazeri, causant des dommages et des blessures. Il s'ensuit un concert d'opposition de la part de sources tenues en haute estime, comme les grands ayatollah Araki et Golpaygani, et même de partisans loyaux du régime radical, comme les ayatollahs Sanei et Taheri, qui condamnent la réaction du gouvernement. Les critiques constantes de l'ayatollah Montazeri sur les échecs du régime sont conformes à la tradition consacrée par l'usage que constitue l'intervention des religieux dans les affaires publiques lorsqu'ils estiment que les intérêts de l'islam et des musulmans sont menacés. Certains en ont conclu que Montazeri projette de revenir un jour au l'autre sur la scène politique pour se faire le champion de l'islam véritable et d'un programme révolutionnaire authentique, et pour affronter les prétendants et les déviationnistes. [Jalal Ganjeh'i, Showra (France), 2:6, mars 1993, pp. 51-2] Les autorités seraient peut-être incapables d'empêcher son retour, mais elles pourraient certainement lui rendre la vie difficile; de toute façon, pour des raisons personnelles, il y a peu de chances qu'il revienne.
Le débat sur la direction dans les milieux religieux et politiques chiites en Iran et en Irak s'est intensifié lorsque le grand ayatollah Abou al-Qasim al-Khui est mort à l'âge de 93 ans à Kufah, en Irak, le 8 août 1992. Originaire de Khoy, au nord-ouest de l'Iran, l'ayatollah Khui avait émigré à Nadjaf, en Irak, à l'âge de 13 ans, pour poursuivre ses études dans le prestigieux séminaire islamique de cette ville. Au cours des soixante-quinze années qui ont suivi, il a acquis la réputation d'être une des grandes «sources d'émulation» de l'islam chiite et un érudit exceptionnel. Il aurait des disciples partout dans le monde. Pendant plus d'un demi-siècle, il a supervisé des études post-universitaires dans le domaine de la jurisprudence et de ses principes, et il a préparé des étudiants pour qu'ils atteignent le rang d'ijtihad/mujtahid. Il a eu pour étudiants de nombreux personnages importants des communautés chiites d'Iran, d'Irak, du Pakistan, de l'Inde, du Liban, de la Syrie, de Bahreïn, de Koweït, de l'Arabie Saoudite et d'autres États du golfe Persique.
En plus de ses réalisations dans le domaine de l'enseignement (il a été l'un des premiers religieux à enregistrer ses cours de jurisprudence sur bandes sonores), Khui a créé une fondation caritative mondiale [Fondation Khoi] qui a pour but de pourvoir aux besoins des disciples de l'école Ja'fari de pensée islamique [Ithna'ashari] partout dans le monde. La Fondation, dont le siège est à Londres, a des sections en Inde, au Pakistan, en Thaïlande, au Canada et à Koweït. Khui a également dirigé la création d'un séminaire [Madinat al-Ulum - Cité du savoir] à Qom et à Mechhed après la révolution islamique. La Fondation apporte son soutien à des orphelinats, des écoles, des maisons d'édition, des bibliothèques et d'autres organismes de services sociaux partout dans le monde. Parmi les grandes sources d'émulation de sa génération et de la génération de l'ayatollah Khomeini, son influence dans les milieux spirituels et sociaux s'est fait sentir dans les endroits les plus éloignés, sans bénéficier de l'avantage douteux de l'engagement politique.
Dans le débat sur la direction, le point principal concernant le grand ayatollah Khui était le fait qu'il n'avait jamais souscrit au principe de l'«autorité du juriste» [velayat-e faqih]. À son avis, le clergé n'avait pas le droit de monopoliser l'appareil gouvernemental et ne pouvait qu'y participer. Avec le décès de cette sommité religieuse, les rangs de la haute direction [grands ayatollahs] dans le milieu islamique chiite s'amenuisaient. Seuls quelques-uns de ses contemporains lui survivaient, surtout en Iran. Et, pour comble de malheur, Abdul A'la Sabzevari, personnalité souvent mentionnée parmi ses successeurs réels ou éventuels, est mort à l'âge de 86 ans à Nadjaf, en août 1993.
Lorsque la religion et le pouvoir étatique ont été officiellement réunis en Iran en 1979, le centre de gravité de l'islam chiite s'est déplacé dans ce pays, s'éloignant de ses sources traditionnelles qu'étaient les lieux saints de Nadjaf, de Karbala et de Kazimayn en Irak. Compte tenu de sa population plus nombreuse et de son relatif bien-être économique, l'Iran aurait sans doute pris, même sans la révolution, une place plus importante dans les affaires islamiques chiites. À ces facteurs s'est ajouté le fait que le gouvernement de Saddam Hussein a eu pour politique, en Irak, de supprimer le rôle et la voix indépendante des porte-parole chiites en tant que représentants des masses croyantes. Ce régime a fait exécuter des personnages clés de la hiérarchie religieuse, des personnalités prestigieuses comme le grand ayatollah Mohammad Baqir al-Sadr et des membres de sa famille, et c'est sans aucun doute uniquement parce qu'il est préoccupé par la difficile situation financière, politique et internationale du pays qu'il accorde moins d'attention à la répression de l'establishment chiite. Ces préoccupations ne l'ont cependant pas empêché de prendre des mesures énergiques contre les mouvements de résistance au sein de la population chiite du sud de l'Irak depuis la fin de la deuxième guerre du Golfe.
Après le décès du grand ayatollah Khui, il y a eu petit à petit consensus, en Iran et en Irak, sur le fait que le grand ayatollah Mohammad Reza Golpaygani, de Qom, qui était alors âgé de 96 ans et que l'on disait déjà de santé délicate, était maintenant le marja' manifestement prééminent dans le milieu islamique chiite. Sa position a été renforcée par la reconnaissance officielle que lui a assurée la Fondation Khoi. Les religieux du régime ne se sont guère opposés à la reconnaissance de son statut prééminent. Soixante-dix ans plus tôt, Golpaygani avait été l'un des fondateurs du système des séminaires de Qom, dont il avait beaucoup contribué au prestige comme centre principal des connaissances et de la formation religieuses en Iran.
Au cours des années, il avait créé sa propre institution, qui comprenait une bibliothèque imposante, un centre d'enseignement et un réseau de services sociaux, et il avait gagné le respect de tous ceux qui avaient des liens avec le howzeh dans sa forme traditionnelle. Ali Khamenei avait rendu hommage à Golpaygani et à ses réalisations lorsqu'il était allé à Faiziyeh en février 1992. Bien qu'il ait été prudent de nature et très conservateur dans la plupart de ses décisions relatives aux préoccupations sociales, Golpaygani était considéré comme essentiellement apolitique, car il n'avait jamais accepté ou rejeté publiquement le principe du velayat-e faqih, tel que le concevaient l'ayatollah Khomeini et ses partisans. Selon un point de vue divergent, Golpaygani s'était en fait compromis lorsqu'il avait flirté avec le régime et même songé un moment à devenir le successeur de l'imam, afin que les directions religieuse et politique continuent d'être assumées par une seule personne. Sa crédibilité à titre de gardien des normes traditionnelles en avait peut-être été réduite auprès de certains oulémas influents.
Le 6 décembre 1993, le grand ayatollah Golpaygani, dont l'état de santé était critique, a été transporté d'urgence à l'hôpital à Téhéran, où il est mort trois jours plus tard. Son décès a ravivé la question de la direction chez les religieux. En effet, qui sont les principaux prétendants à cette direction? Dans la République islamique, par définition, cette question a une importance politique cruciale. C'est à peine un secret que certains partisans loyaux du régime, tel l'ayatollah Mohammad Yadzi, chef du secteur judiciaire, souhaitent que le Guide spirituel Ali Khamenei soit fait grand ayatollah et reconnu comme marja'. Cependant, de nombreux autres partisans, dont certains fervents adeptes de la révolution, n'acceptent pas Ali Khamenei comme chef religieux principal et font une nette distinction entre son statut religieux et son statut politique. Khamenei peut être le chef de l'État, mais non celui de la hiérarchie religieuse.
Le régime se trouve devant un dilemme : si des marja' importants ou prééminents sont reconnus suivant un processus qu'il ne contrôle pas et sans son approbation, ceux-ci pourraient bien contester un système politique fondé sur la légitimité religieuse; ils représentent donc une menace éventuelle. Tel est le cas du grand ayatollah Hassan Tabatabai Qomi, âgé de 85 ans, qui jouit d'une vaste reconnaissance, qui continue de s'opposer au principe du contrôle par le clergé du gouvernement et qui a largement critiqué les politiques du régime. En conséquence, son mouvement et ses activités ont été très limités par l'ingérence du gouvernement. Tout comme d'autres représentants du clergé traditionnel, Qomi craint que si les autorités politiques peuvent désigner les membres du clergé supérieur qui deviendront des marja', la hiérarchie religieuse sera subordonnée à l'État et pourrait avec le temps être associée à des politiques qui seront discréditées ou qui auront échoué. Il pourrait s'ensuivre un rejet par le peuple de la foi associée à ces politiques et, donc, «une menace pour le chiisme traditionnel». [Iran Times (International), 24 décembre 1993]
Tant que Saddam Hussein restera à la tête de l'Irak, les musulmans chiites de ce pays, dirigeants ou simples particuliers, vivront pratiquement en état de siège. Les grandes questions sur l'avenir des relations entre les institutions étatique et religieuse dans le contexte de l'islam chiite se posent surtout pour l'Iran. Qui seront les principaux prétendants au poste le plus élevé de la hiérarchie traditionnelle, le marja'iyate, après le décès du grand ayatollah Golpaygani, et quelles seront leurs attitudes à l'égard de l'État et de l'indépendance religieuse du clergé? Accepteront-ils la politisation du marja'iyate, ou voudront-ils absolument que le rôle de marja' conserve son caractère «religieux» ou «spirituel» et, surtout, que l'institution religieuse [rowhaniyyat] et sa hiérarchie conservent leur indépendance? L'un d'entre eux sera-t-il prééminent, ou plusieurs marja' seront-ils importants en même temps?
Les réponses à ces questions ne peuvent être que des hypothèses. Celui qui a le plus de pouvoirs réels pour les influencer est le Guide spirituel Ali Khamenei. Malgré la concentration de l'autorité en Iran, il semble probable que Nadjaf et son influence traditionnelle dans les milieux chiites resteront les favoris, sur le plan sentimental, partout dans le monde où il y a des musulmans chiites. Il semble également certain que le marja'iyate «spirituel» traditionnel sera préservé chez les étudiants du grand ayatollah Khui, en Iran ou en Irak. À Nadjaf, Shaykh Ali Sistani, âgé de 62 ans, s'acquitterait actuellement d'un grand nombre des fonctions et responsabilités de son mentor et gagnerait la loyauté de nombreux disciples de celui-ci. Il assumera peut-être un jour ou l'autre le rôle complet de son prédécesseur, bien que les observateurs s'attendent à une intensification des rivalités avec d'autres étudiants du maître, qui sont également des prétendants, maintenant que le grand ayatollah Golpaygani est mort. [al-Wasat, n° 81, 16/8/93, pp. 16-18]
Parmi les prétendants à la direction de l'institution religieuse traditionnelle après la mort de la vieille garde, il y a plusieurs marja' importants qui vivent actuellement en Iran. Un des favoris du Cercle d'études religieuses [howzeh] de Qom est Mohammad Sadeq Rowhani, qui a de nombreux étudiants et encore plus de fidèles, et qui jouit d'un vaste appui dans le secteur commercial traditionnel du bazar. Malgré sa popularité, il connaît un certain degré d'isolement parce qu'on le sait opposé à la situation actuelle en Iran (contrôle de l'État par les religieux) et qu'il est empêché de diriger les prières du vendredi. D'autres noms souvent mentionnés sont Hussain Vahid Khorasani, dont les conférences à Qom attirent des foules records, et Javad Tabrizi. À Mechhed, les conférences les plus populaires sont celles d'Ali Falsafi.
En théorie, c'est la masse des croyants qui a le pouvoir de décider et de choisir celui qui dirigera l'institution religieuse des musulmans chiites. Elle indique sa préférence en choisissant de suivre les lignes directrices d'un marja' plutôt que d'un autre et en versant sa contribution à celui-ci ou à son représentant. En pratique, le pouvoir de l'État en Iran peut être utilisé pour empiéter sur cette liberté de choix. La situation dépendra beaucoup des plans que fait le Guide actuel, Ali Khamenei, pour l'avenir de l'institution religieuse indépendante. Dans son discours aux dignitaires assemblés à Faiziyeh en février 1992, Khamenei a clairement indiqué qu'il croyait que l'ancien système à Qom était condamné. Il a dit qu'il fallait réviser le programme pour y inclure des sujets plus modernes. Il a proposé de compléter ou de remplacer les conférences traditionnelles par la méthode d'enseignement du «séminaire» et il a recommandé avec insistance une plus grande utilisation des ordinateurs pour l'archivage et l'édition des textes traditionnels. Il a réprimandé ses auditeurs de ne pas accorder plus d'importance et d'attention au caractère urgent du travail lié à leur mission. Il a en outre critiqué la pratique de l'érudition personnelle, qui est aujourd'hui la norme, et vivement conseillé de mener des activités plus collectives. Il a tourné en ridicule le fait que, malgré le nombre d'étudiants et tous les traitements versés à Qom, il n'y existait encore aucun journal en langue arabe sur les problèmes de la jurisprudence islamique.
En octobre 1992, à la suite de sa visite de février au Cercle d'études religieuses de Qom, le Guide spirituel Ali Khamenei aurait adressé aux professeurs et dignitaires de cette institution une lettre dans laquelle il demandait l'introduction d'importantes réformes et mettait en garde contre les voix qui prônaient le maintien d'une certaine distance entre le Cercle et le gouvernement islamique. [Le Monde diplomatique, juin 1993, p. 20] En mars 1993, le secrétaire du Grand Conseil du Cercle de Qom, l'ayatollah Nasser Makarem Shirazi, a communiqué au Guide spirituel les plans et les décisions du Conseil concernant la mise en oeuvre de ses recommandations de réforme de l'année précédente. [FBIS, NES-5, mars 1993, p. 63] Ces gestes font craindre que le Guide spirituel songe à nationaliser en fin de compte les cercles d'études religieuses en Iran, ce qui en ferait les équivalents chiites des universités et des séminaires religieux contrôlés par l'État dans les pays sunnites, comme l'université al-Azhar en Égypte. En récompense de ses efforts, l'ayatollah Makarem Shirazi a probablement gagné un crédit considérable pour sa promotion au rang de grand ayatollah.
Au cours des quelques semaines qui ont suivi le décès du grand ayatollah Golpaygani, le régime de Téhéran a pris des mesures vigoureuses pour contrôler la succession et faire reconnaître son propre candidat, le grand ayatollah Mohammad Ali Araki. Il semble déterminé à ce que le choix du prochain marja' de haut rang ou prééminent de la population chiite en Iran ne se fasse pas suivant le processus normal, mais soit imposé politiquement. Les autorités en place semblent très désireuses de réunir maintenant ce que le comité d'examen de la constitution avait séparé à la mort de l'ayatollah Khomeini, c'est-à-dire les directions politique et religieuse. Elles agissent peut-être ainsi parce qu'elles pensent que ces deux pôles d'autorité ne peuvent permettre une direction efficace que s'ils sont réunis entre les mains d'une seule personne.
L'opposition à Araki serait générale et vigoureuse, surtout dans les cercles pieux et traditionnels, entre autres parce qu'Araki ne s'est jamais donné la peine de publier un guide de droit canon et ne s'est jamais distingué comme professeur. [Iran Times (International), 24 décembre 1993, p. 16] Araki serait toutefois bien disposé à l'égard des intérêts du régime et, comme il est quasi centenaire, il sera probablement au mieux un personnage éphémère. Pour certains observateurs, il permettra simplement au régime d'avoir un peu plus de temps pour préparer le terrain en vue de la nomination éventuelle du Guide spirituel lui-même comme «marja' prééminent» [marja'-e a'la]. Une telle mesure rétablirait l'union de la direction politique et de la direction religieuse [rahbari etmarja'iyat] au sein de la République islamique. Elle serait cependant risquée pour deux raisons : Ali Khamenei n'est pas un véritable marja' selon les normes traditionnelles, et il n'a pas le charisme politique de son prédécesseur.
Selon des reportages parus dans le Ash-Sharq al-Awsat, quotidien arabe de Londres, 76 personnalités religieuses importantes qui supervisent des centres de formation religieuse dans plus de douze villes iraniennes, dont Téhéran, Qom et Mechhed, ont adressé une lettre à Ali Khamenei dans laquelle ils s'opposent à l'ayatollah Araki et appuient l'ayatollah Mohammad Sadeq Rowhani, de Qom, ou l'ayatollah Mohammad Ali Hossaini Sistani à Nadjaf. Même l'ancien premier ministre Mehdi Bazargan aurait dit que le public n'accepterait jamais que le marja' devienne «seulement une autre nomination du gouvernement».
Et maintenant, des porte-parole du régime, pour défendre leur choix, font de la question du prochain marja' une question de politique étrangère. L'IRNA a récemment cité l'ayatollah Sanei qui a dit que «...ceux qui pensent pouvoir, avec l'aide de leurs amis à l'étranger, prendre en main le cercle de Qom se trompent lourdement», ce qui serait une allusion à Hussain Ali Montazeri. «Nous n'avons pas besoin de la BBC pour présenter notre marja'; nous voulons un marja' comme l'imam (Khomeini), qui a su mater les insolents avec une simple fatwa».
D'autres signes permettent de penser que le Guide spirituel projette d'utiliser le pouvoir et l'autorité de son poste pour faire de l'institution religieuse indépendante iranienne une organisation de formation et de service qui répondra aux besoins bureaucratiques de la République islamique. Même s'il a traité certains membres de la hiérarchie traditionnelle avec beaucoup de tact et a fait montre d'un grand respect envers le grand ayatollah Golpaygani et ses réalisations, d'autres signes permettent également de penser qu'Ali Khamenei peut se monter plus déterminé à absorber l'institution religieuse après le décès de Golpaygani. En 1992, dans son discours de Qom, il a laissé entendre qu'il fallait rationaliser le système financier du howzeh et il a même offert de contribuer financièrement à cette entreprise. Comme son prédécesseur, il fait peu de cas des titres de reconnaissance traditionnels du clergé chiite; il a rétrogradé certains religieux et en a promu d'autres sans s'occuper des critères normatifs. Un de ses disciples a récemment proposé de lui donner le titre d'imam, comme ce fut le cas pour l'ayatollah Khomeini. Dans l'un de ses numéros du milieu de l'été l'an dernier, l'hebdomadaire de Téhéran, Payam, a publié ce qu'il affirmait être le texte de plusieurs fatwas d'Ali Khamenei, donnant à celui-ci les titres de «grand ayatollah» et d'«imam». [Iran Times (International), 13 août 1993] Enfin, le Tribunal du clergé, qui a joué un rôle important pour contrôler et discipliner les religieux depuis les premières années de la révolution, est toujours utilisé efficacement à cette fin.
Si le régime islamique iranien décidait, au cours des prochaines années, d'utiliser l'autorité absolue de son Guide spirituel [velayat-e faqih-e motlaqeh] pour adopter une loi obligeant tous les citoyens de l'État à verser leur cotisation religieuse au Guide spirituel [par le biais d'une fondation établie à cette fin] en sa qualité de représentant de l'iman caché [le mahdi], plutôt qu'au marja' de leur choix, l'institution religieuse pourrait-elle survivre économiquement en tant que structure sociale indépendante? Pourrait-elle conserver le pouvoir de critiquer les politiques du gouvernement et continuer d'intervenir stratégiquement dans les affaires publiques lorsqu'elle croit que l'intérêt public est menacé, comme elle l'a fait par le passé?
Une telle mesure prise par l'État, même plus théocratique, déclencherait sans aucun doute une tempête de protestations et susciterait une opposition féroce. Les religieux les plus traditionnels et de nombreux croyants ordinaires s'y opposeraient énergiquement. Mais l'État a sa propre justification et monopolise les leviers de la coercition. Il a aussi des alliés importants chez les religieux traditionnels, et ses partisans détiennent de plus en plus des postes influents dans les lieux saints et les séminaires théologiques. Le pouvoir de l'argent ne peut être surestimé dans les relations entre les deux institutions. L'absorption par l'État d'une structure sociale relativement indépendante telle que l'institution religieuse en Iran serait une perte sèche pour tous les intéressés.
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