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ARCHIVÉ : Commentaire N° 48 : Le crime organisé dans la Russie postcommuniste : Une « Révolution criminelle »

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Conrad Namiesniowski

Septembre 1994
Non classifié

Précis : L'incertitude politique et économique qui règne aujourd'hui dans toutes les républiques de l'ex-Union soviétique a engendré des conditions propices à la prolifération du crime. Il n'est donc pas étonnant que le crime organisé constitue un problème de plus en plus sérieux et généralisé, en particulier dans la Fédération russe, la plus grande des nouvelles républiques. Une partie de cette activité déborde maintenant en Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord, et le Canada n'en est pas à l'abri. Septembre 1994. Auteurs : Léonid Maximenkov et Conrad Namiesniowski.

Note du rédacteur : L'incertitude politique et économique qui règne aujourd'hui dans toutes les républiques de l'ex- Union soviétique a engendré des conditions propices à la prolifération du crime. Il n'est donc pas étonnant que le crime organisé constitue un problème de plus en plus sérieux et généralisé, en particulier dans la Fédération russe, la plus grande des nouvelles républiques. Une partie de cette activité déborde maintenant en Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord, et le Canada n'en est pas à l'abri.

Dans ce numéro de Commentaire, nous sommes heureux de présenter les opinions du docteur Léonid Maximenkov, ex-universitaire russe qui demeure maintenant au Canada et de monsieur C. Namiesniowski, analyste stratégique affecté à la section de l'analyse et de la production au SCRS, sur le crime organisé en Russie.

Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.


L'héritage

La tendance vers une fraternité du genre mafia entre la nomenklatura du Parti et les rois de la mafia a été évidente pendant longtemps aux yeux de nombreux citoyens de l'Union soviétique. En 1969, Veli Akhoundov, premier secrétaire du Comité central du Parti communiste d'Azerbaïdjan, était remplacé par le président du KGB de la république, Gaidar Aliev. En 1972, Vasilii Mzhavanadze, chef du Parti en Géorgie, était destitué et remplacé par le ministre local de l'Intérieur, Édouard Chevarnadzé. Les remplacements étaient motivés dans les deux cas par l'économie clandestine illégale, se chiffrant à des milliards de roubles, qui s'était créée dans ces deux républiques transcaucasiennes, avec l'aide et l'encouragement des dirigeants du Parti, qui en profitaient personnellement, tandis que l'Union soviétique était privée d'une part de revenu.

La naissance d'une nouvelle classe criminelle riche ayant des liens avec les gouvernants avait créé un État à l'intérieur de l'État dans lequel Moscou voyait une menace à son pouvoir politique et à sa domination centrale. Le Kremlin décida d'intervenir et, fait sans précédent, nomma deux agents d'exécution des lois à des postes clés du Parti dans les républiques. Cette décision allait à l'encontre du principe stalinien de ne jamais confier la direction du Parti à un agent du KGB. Celui-ci était un organe d'exécution des lois. Ces nominations défiaient le pouvoir central. La dérogation à ce principe soulignait à quel point on prenait alors la question au sérieux.

Les gouvernements locaux « parallèles » et les élites omnipotentes qui exploitaient une seconde économie persistaient et prospéraient aussi en Arménie et dans les cinq républiques d'Asie centrale. L'Ouzbékistan, principale république productrice de coton de l'ex-Union soviétique, en offrait l'exemple le plus notoire.

Durant 23 ans, sous l'autorité incontestée de Sharaf Rashidov, l'élite locale conserva, par l'entremise de la mafia, le contrôle des subventions de l'État, dont elle détournait une partie vers le marché noir. En même temps, Rashidov put entretenir des rapports loyaux avec le Kremlin grâce à un code de conduite interne tacite, fondé sur les idées féodales de la loyauté et du châtiment, qui remplaçait de fait la loi soviétique en Ouzbékistan. C'est ainsi que, par exemple, M. Adylov, un des magnats de l'agriculture, put construire et diriger une prison pour incarcérer ses ennemis. La situation était semblable au Kazakhstan, administré pendant 25 ans par Dinmoukhamed Kounaev.

Les doubles économies qui subsistèrent pendant des années dans les républiques de Transcaucasie et d'Asie centrale, avec la bénédiction et la participation de fonctionnaires haut placés, eurent un important effet secondaire que le Kremlin n'avait probablement pas prévu. Avec le temps, elles établirent les bases d'une identité et d'une indépendance nationales dont la perestroika de Mikhaïl Gorbatchev favorisa le plein développement. Ce n'est pas par hasard que Rashidov et Kounaev, aujourd'hui décédés, sont tous les deux traités comme des héros nationaux dans leurs territoires natals respectifs, désormais souverains.

Anti-corruption

En 1983, après la mort de Léonide Brejnev, Iouri Andropov entreprit une campagne anti- corruption. Celle-ci produisit peu de résultats précis en raison de la brièveté de son administration, mais elle eut valeur d'exemple et créa un précédent émotif. Le général Shchelokov, ministre de l'Intérieur, fut démis de ses fonctions et « se suicida » par la suite. Le général Lurii Tchourbanov et son premier adjoint gendre de Brejnev, également des Forces de la défense interne, furent dépouillés de leurs privilèges et de leurs avantages. Rashidov, chef du Parti en Ouzbékistan, mourut subitement d'une crise cardiaque, et l'affaire de la « mafia ouzbek » fut étalée au grand jour.

La tentative d'Andropov de s'attaquer aux activités illégales est importante en raison de certains des principes qu'elle soulignait. Ancien président du KGB, Andropov considérait l'économie parallèle et la corruption qu'elle engendrait comme foncièrement hostiles et menaçantes pour le communisme. Il tenta donc de les éliminer en s'y attaquant avec toute la puissance du KGB. Il se méfiait du ministère de l'Intérieur (MVD) et évita d'y avoir recours dans sa lutte contre la montée du crime. La rivalité entre le KGB et le MVD, endémique durant toute l'histoire du régime soviétique, a survécu à l'échec du communisme et dure toujours.

Andropov choisit d'entreprendre sa campagne anti-corruption loin de Moscou, dans les républiques musulmanes, où il déclencha une lutte sans merci contre la mafia ouzbek. Pourquoi décida-t-il de victimiser toute une république nationale et son chef ? Pourquoi ne pas s'être attaqué aux activités de la mafia à Leningrad et à Moscou, qui étaient aussi florissantes ? Andropov mourut trop tôt pour répondre à ces questions, mais le président par intérim, Constantin Tchernenko, et son successeur, Gorbatchev, suivirent l'impulsion qu'il avait donnée. Traduites en politiques, ces orientations contribuèrent plus tard au démembrement de l'URSS en soulignant les différences ethniques entre les Russes privilégiés et les autres communautés nationales moins avantagées. Les mesures de lutte contre le crime du président Eltsine ont aussi tendu à viser, en premier lieu, les communautés non russes.

Les méthodes employées par Andropov dans sa lutte contre la corruption stupéfièrent la nomenklatura et le grand public. L'économie parallèle ne fut pas détruite pour autant et, d'autre part, le nationalisme local fut considérablement renforcé. Lorsqu'Andropov mourut après avoir été au pouvoir pendant 15 mois, il laissa planer des soupçons voulant que sa mort fut des suites d'une conspiration.

L'héritage de Gorbatchev

Entre 1985 et 1987, au cours des premières étapes de la perestroika, le dernier président de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev, tenta de poursuivre les politiques d'Andropov en se montrant dur envers les républiques possédant les économies de marché noir les plus notoires, qui étaient dominées par la mafia. À la fin de 1985 et au début de 1986, il remplaça jusqu'à 80 p. 100 des membres du Comité central dans les républiques d'Asie centrale. Ces mesures, perturbatrices, furent considérées comme draconiennes par les élites locales touchées, dont beaucoup avaient dirigé ces républiques pendant des périodes allant jusqu'à 30 ans. Les renvois, alimentèrent les mouvements d'indépendance chez les élites locales soucieuses de protéger leur territoire et leur style de vie. Suivirent des troubles accompagnés d'émeutes d'étudiants à Alma-Ata (Kazakhstan) et de manifestations à Erevan (Arménie) et Stepanakert (capitale de la république sécessionniste du Haut-Karabakh, en Azerbaïdjan).

L'économie parallèle

Les années 1987 à 1989 marquèrent le début de la libéralisation de l'économie dirigée soviétique. L'économie parallèle, répandue dans toutes les républiques, put dès lors légaliser son capital, et un « marché libre » fut inauguré. D'abord, le capital du marché noir, accumulé au cours des ans, favorisa l'essor du commerce. Avec le temps, toutefois, les entreprises légitimes exerçant leur activité sur le « marché libre » légalisé durent s'en remettre de plus en plus à la protection de la mafia pour éviter les contrôles gouvernementaux restants et accroître leur capital. Avec la levée des restrictions visant les politiques de migration, la mafia de l'ex-Union soviétique vit augmenter ses chances de favoriser les liens internationaux avec les syndicats mondiaux du crime. Ces liens étaient nécessaires pour blanchir les biens mal acquis et, habituellement, pour les réinvestir afin de s'assurer des possibilités d'affaires illégales plus lucratives. Il s'agissait en premier lieu de reprendre contact avec d'anciens partenaires qui avaient émigré d'URSS dans les années 70.

En 1990 et 1991, les indices d'effondrement du Parti communiste et de l'économie dirigée se faisaient de plus en plus nombreux. Il était aussi évident que celle-ci ne pouvait soutenir la concurrence de l'autre économie, dite « économie fantôme ». Au cours de cette période, les biens détenus par le Parti communiste, d'une valeur de plusieurs milliards de roubles, furent convertis à la hâte en espèces fortes et privatisés par et pour ses dirigeants. Cette mesure renforça l'économie parallèle et débilita l'économie dirigée. On eut recours à des entreprises légales et aux canaux établis par le KGB pour acheminer de l'argent vers l'Ouest.

Certains de ces transferts de fonds se firent aussi en Russie sous l'administration de Boris Eltsine. Un de leurs importants effets secondaires, souvent passé sous silence, fut d'internationaliser le crime organisé russe.

Le KGB, qui avait surveillé la mise sur pied de toutes les entreprises soviéto-occidentales conjointes, intervint dans l'économie parallèle dès le début à titre de participant important et de facilitateur. Il possédait aussi un énorme fonds de renseignements sur les anciens citoyens soviétiques qui avaient émigré à l'étranger et sur les entrepreneurs étrangers traitant des affaires en URSS. Sa banque de données facilitait le choix des façons de procéder et des lieux où les initiatives commerciales avaient des chances de succès.

Le cas d'un émigré soviétique venu au Canada vers la fin des années 70 fournit un exemple typique à ce sujet. Il s'était établi à Toronto et avait créé une entreprise de ressources rattachée à un empire commercial suisse qui avait à son tour des liens d'affaires avec une société commerciale soviétique. L'émigré, qui, disait-on, recevait des fonds du Parti communiste, intensifia ses contacts d'affaires avec la société commerciale soviétique à la fin des années 80. À l'été de 1993, il fut apparemment impliqué contre son gré dans une affaire de corruption touchant le Kremlin, bien que les accusations portées n'aient jamais été prouvées. On prétendit qu'il avait eu part à la mauvaise gestion de centaines de kilogrammes de dépôts-or appartenant à la nouvelle république du Kirghizistan. L'incident entraîna la chute du gouvernement de ce pays d'Asie centrale. Comme, selon les rapports, l'or avait été acheminé en Suisse, on ne peut exclure la participation de l'émigré à l'affaire.

Les répercussions du coup d'État d'août 1991

Une « révolution criminelle », entreprise après le coup d'État de 1991 sous le masque du changement démocratique et des réformes du marché, se poursuit actuellement presque sans entrave. Elle est criminelle en ce sens qu'elle ne reconnaît pas l'autorité conférée aux représentants élus, à l'État et à ses organes d'exécution des lois. Et c'est une révolution parce qu'elle instaure un nouvel ordre économique, celui de la Russie postcommuniste, qui n'est ni l'ancienne économie dirigée ni un véritable marché libre. Contrairement à leurs homologues occidentaux, les membres de la mafia russe issue de la « révolution criminelle » se livrent principalement au commerce et à la revente de marchandises volées ou importées et à la fraude. La faillite, en juillet 1994, de la société d'investissement MMM en Russie, où elle offrait des possibilités d'investissements à la boule de neige, soulève la question de savoir si elle était impliquée dans des activités illégales. Elle présentait un risque pour les investisseurs

non méfiants, mais avait-elle des liens avec la mafia ? Dans l'affirmative, cela dénoterait une maturation des activités criminelles russes. Le renversement du coup d'État du mois d'août a favorisé une période de privatisation des biens de l'État sur une échelle sans précédent. Les millionnaires du marché noir soviétique ont eu le premier choix des biens publics. L'économie dirigée a commencé à disparaître presque du jour au lendemain.

Au cours de la première année qui suivit le coup d'État, la mafia russe tenta de prendre l'économie d'assaut. L'une de ses premières cibles fut la caisse « d'épargne et de prêts » mise sur pied par le gouvernement russe pour fournir des prêts destinés à stimuler les nouvelles entreprises. Au lieu de cela, les banques perdirent des milliards de roubles par suite d'emprunts frauduleux. Ceux-ci étaient négociés par des criminels, convertis en dollars et immédiatement acheminés clandestinement hors du pays. On ignore le montant exact des deniers publics qui quittèrent ainsi la Russie. En mars 1994, la télévision russe révélait que jusqu'à 1,3 milliard de dollars US avaient été transférés en Allemagne seulement.

Influencée par les médias, l'opinion publique russe imputa le crime à la « mafia tchétchène », ce qui est à peine crédible, car les Tchétchènes, l'une des nombreuses petites communautés ethniques de Russie qui regroupe environ un demi-million de personnes, ne peuvent être responsables de tous les crimes qui s'y commettent. Cette identification des Tchétchènes à la mafia révèle le biais ethnique qui imprègne actuellement les reportages des médias russes sur le crime, ainsi que la tension croissante et la lutte pour le pouvoir qui opposent la mafia russe et ses homologues des autres communautés ethniques.

Chose peu étonnante, les rapports de presse ne mentionnent pas que, pour transférer de si grosses sommes d'argent, il faut plus d'un complice à Moscou. Une note en provenance du Centre analytique du cabinet du président laisse cependant entendre que la coopération des directeurs de banque aux opérations illégales ne leur assure aucune protection. Ces derniers sont souvent liquidés parce qu'ils connaissent les secrets relatifs aux comptes. À l'heure actuelle, les banquiers russes ont le taux de mortalité le plus élevé de toute la collectivité d'affaires russe.

L'évasion fiscale constitue un autre problème important à propos duquel la loi russe est très vague. La première enquête nationale a révélé qu'en 1992, jusqu'à 40 p. 100 des entreprises n'ont payé aucun impôt. Selon des estimations très modérées, et compte tenu du fait que tous les chiffres sont approximatifs, cela a représenté une perte d'au moins deux milliards de dollars US en recettes gouvernementales. Ce montant ne comprend pas les profits spectaculaires tirés par divers « entrepreneurs » de la vente de produits occidentaux livrés par l'Ouest à la Russie à titre d'aide humanitaire au cours de l'hiver de 1991-1992. Selon les rapports, jusqu'à 60 p. 100 de ces produits ont été revendus aux prix du marché libre. Là encore, l'argent a été blanchi par l'intermédiaire des banques, des prêts ont été accordés et, d'après des estimations prudentes, quelque 15 milliards de dollars US ont été transférés à l'étranger en 1991-1992.

L'influence du crime sur la politique russe

En 1993, la mafia russe a pris un virage potentiellement plus dangereux en s'engageant dans une lutte concentrée pour le pouvoir politique et en défiant les membres du Kremlin qui dénonçaient ouvertement le crime. Au début de 1993, la Commission interministérielle sur le crime et la corruption (MVK), présidée par l'ancien vice-président Routskoï, est devenue—et demeure—le critique le plus franc du crime organisé en Russie. Malheureusement, les interventions et dénonciations bien documentées de Routskoï (elles s'appuyaient sur des données tirées des dossiers du KGB), tout en étant bien accueillies et appuyées par les députés du Soviet suprême, étaient naïves et teintées de prosélytisme communiste. Ces rapports ne tenaient pas compte des réalités nouvelles en Russie. Routskoï fut bientôt accusé d'être un néo-communiste et dénoncé par les médias nationaux et internationaux. Fait peu étonnant, il fut écarté de la MVK, en avril 1993, après avoir prononcé devant le Soviet suprême un discours sur le crime dans lequel il préconisait, entre autres, les mesures suivantes :

(2).... Effectuer une vérification des sources et de la légitimité du capital primaire des structures économiques non gouvernementales qui ont été créées avec l'aide des biens de l'État.

(3) Prendre des mesures conjointes destinées à prévenir, découvrir et faire cesser les crimes touchant le système bancaire et celui du crédit. Appliquer des mesures semblables pour prévenir le vol de l'or et des pierres précieuses, des matières premières, des pièces d'armes nucléaires, des produits pétroliers, ainsi que leur exportation illégale hors de la Russie.

(4) Prévoir et arrêter le blanchiment de l'argent par la mafia étrangère par l'entremise des sociétés et banques commerciales russes. Également, découvrir et prévenir les activités des organisations internationales se livrant à la fabrication de fausse monnaie et à la contrebande.

Les mesures bien intentionnées de Routskoï n'offraient pas de solutions efficaces et ne reconnaissaient pas le programme politique de la « révolution criminelle »; il s'attaquait aux personnalités plutôt qu'aux problèmes et ne proposait pas de solutions. Il est fort douteux que ses propositions eussent donné des résultats, même si elles avaient toutes été mises en oeuvre. De plus, leur application aurait nécessité une régression vers l'État policier de l'époque stalinienne. En 1993, cette régression aurait été impossible, car on n'avait ni l'assise matérielle voulue, ni la volonté politique d'entreprendre une lutte aussi étendue contre le crime. À la fin, les intérêts des agents de la « révolution criminelle » ne furent toujours pas sérieusement menacés même si, en juillet, Routskoï déclarait encore qu'une « machine d'État de la mafia » était entrain de se créer. En août, un mois avant qu'Eltsine ne dissolve le Parlement, Routskoï critiquait la nouvelle composition de la MVK, la qualifiant d'illégitime.

On ne peut considérer isolément les événements dramatiques qui menèrent à la prise d'assaut du parlement par des troupes fidèles au président Eltsine et à l'arrestation de l'ancien vice-président Routskoï, général de l'armée de l'air et héros de la guerre d'Afghanistan. Ce ne fut pas seulement l'affrontement entre démocrates et communistes qui entraîna l'assaut; le débat sur le crime organisé en Russie y fut aussi pour quelque chose.

Les retombées de la « révolution criminelle »

Le crime organisé en Russie se raffine. Les nouveaux syndicats de criminels russes et des autres ethnies allient activités légales et illégales. Leur structure et leur nombre varient considérablement et dépendent de leur genre d'activité et du lieu où celle-ci se déroule. Leur aspect légal est souvent assuré par des liens avec des sociétés commerciales, des coentreprises, des banques, des associations ou des fondations.

Chose plus importante, leurs liens avec des entreprises commerciales légitimes et avec la bureaucratie fournissent aux membres de la mafia des occasions de créer des compagnies et de transférer des fonds à l'étranger et même de voyager munis de passeports diplomatiques. Leur but principal est de parvenir à la légitimité politique et de pouvoir faire pression sur le gouvernement pour qu'il adopte des lois favorables à leurs intérêts.

En mars de cette année, l'industrie militaire russe a remporté une certaine victoire. Une nouvelle compagnie d'exportation, appelée Rosvooruzhenie (Armes russes), a été créée. Vu les piètres pratiques de vérification passées des entreprises militaires russes (mises au jour par l'agence d'information du général Kobets au sujet des troupes russes cantonnées en Allemagne, où a travaillé un nommé Dmitry Yakoubovskiy, qui fut, à un moment donné, immigrant admis au Canada), on ne saurait écarter les possibilités d'abus de ce monopole par la mafia. Il semble qu'en plus de vendre des armes, la compagnie s'occupera d'investissements, donnera de la formation et dirigera des centres d'information à l'extérieur de la Russie.

Manifestement, les agents de la « révolution criminelle » cherchent maintenant à revendiquer un pouvoir politique, particulièrement aux échelons local et régional, car ils veulent également influencer l'idéologie, la culture et les valeurs morales de la Russie moderne. Dans une certaine mesure, ils le font déjà. La reconnaissance croissante du rôle joué par la mafia dans les médias électroniques et les industries du disque et du spectacle offre un signe visible de la « révolution criminelle ».

Un échantillonnage au hasard du palmarès de la télévision russe « 50 sur 50 », diffusé le 22 mars 1994, a révélé que trois chansons consécutives sur quatre glorifiaient directement et ouvertement le monde du crime. Le groupe rock Nashe delo (Cosa Nostra) a interprété une chanson à succès à propos du Krestnyi otets (parrain) et le groupe Diouna a fait l'éloge d'un policier corrompu appelé Zhen'ka (en troisième place au palmarès de mars).

Le même culte fleurit dans l'industrie du film russe, qui est devenue le principal canal de blanchiment de l'argent obtenu illégalement. Un récent long métrage à succès, Prison Romance (Idylle en prison), relate les amours d'un détenu et d'une investigatrice des services de police, qui organise son évasion et s'enfuit avec lui. Le message subliminal, ici, est celui d'une union heureuse entre le crime organisé et l'exécution des lois.

Le portrait général que l'industrie du film russe cherche à peindre est celui d'un voyou qui a combattu le communisme à lui seul. Cela est en partie exact. La pègre a présenté le seul défi économique réel à la dictature communiste, chose que le régime n'a jamais complètement comprise. Ce n'est pas par hasard que les chansons sur les prisons et les ballades relatives à des criminels composées par Vladimir Vysotskii (1938-1980), chanteur populaire mais agréé par l'État, aient été entremêlées parmi ses chansons de protestation politique. Alexandre Novikov, dont les enregistrements sur disques compacts et bandes sonores se vendent par millions, poursuit maintenant la tradition établie par Vysotskii.

Cette disposition de sympathie subtile à l'égard du crime et de la possibilité de le pardonner n'est pas étrangère à la culture russe et reflète peut-être la sympathie subconsciente de ce peuple envers les criminels de droit commun. Dans les camps de concentration et de travail, bien dépeints par Soljenitsyne dans l'Archipel du Gulag, on confiait aux criminels de droit commun la fonction privilégiée de surveiller les prisonniers politiques (considérés comme « fascistes »).

Néanmoins, lorsqu'ils décrivent cette dichotomie d'attitudes sociales qui règne encore aujourd'hui en Russie, nombre d'écrivains dissidents ne se rendent pas compte que, sur les plans politique et économique, les criminels de droit commun ont contribué autant, sinon plus que les dissidents eux-mêmes, à l'effondrement du communisme en URSS. Hypothétiquement, et du point de vue de la dichotomie des attitudes sociales en Russie, la tentative actuelle de la mafia d'obtenir une part de pouvoir politique est probablement jugée légitime par au moins une partie de la population.

Les statistiques du crime

Les statistiques de la « révolution criminelle » sont renversantes. Dans un rapport sur la sécurité nationale russe (cité dans le supplément spécial de l'Obozrevatel l'Observateur de Moscou du 14 décembre 1993, p. 3-173), on peut lire que « le crime en Russie a atteint un niveau sans précédent en 1992. Quelque 2,8 millions de crimes ont été commis (...) mais le nombre des crimes attestés ne rend guère compte de la réalité. Selon les estimations récentes de certains experts, il s'est commis de 10 à 12 millions de crimes par année en Russie (...). Quelque 352 000 personnes ont été tuées ou estropiées par des criminels au cours des quatre dernières années (...). Ces chiffres se comparent seulement à ceux des victimes de la guerre. »

Les données relatives à la lutte contre le crime ne sont pas impressionnantes. En 1992, seulement quatre causes relatives aux activités de la mafia ont été portées devant les tribunaux sur les 50 qui ont été mises au jour.

Les rackets touchent entre 70 et 80 p. 100 des entreprises et des banques privatisées. Les frais de protection, ou « taxes », qui leur sont imposés représentent de 10 à 20 p. 100 de leur encaisse. Cela équivaut souvent à 50 p. 100 de leurs profits nets. Les rackets contribuent à des hausses de prix de 20 à 30 p. 100 qui alimentent d'autant l'hyperinflation. Même les banques réclament entre 10 et 20 p. 100 de commission pour la distribution illégale des subventions de l'État.

Les Russes ont toujours posé deux questions classiques : « À qui imputer la faute ? » et « Que faut-il faire ? » Au début de 1994, par suite de la solide performance de Jirinovski aux élections parlementaires de décembre 1993, le Centre analytique des politiques sociales et économiques, qui est contrôlé par le cabinet du président, a établi un rapport sur l'activité criminelle, qui a fait l'objet d'une fuite dans la presse. Le document, par ailleurs bien écrit, est quelque peu confus en ce qui touche l'état réel des activités criminelles et l'application de mesures correctives. Il lie le succès de Jirinovski à la « révolution criminelle » et laisse entendre que les nationalistes socialistes pourraient prendre le pouvoir en 1996. Comme Routskoï l'avait fait une année auparavant, les auteurs du rapport préconisent des mesures extraordinaires et l'attribution de pouvoirs exceptionnels au président. « Seule la création d'unités spécialisées, bien équipées et comptables directement au président, offrira le moyen de combattre efficacement le crime organisé. Ces unités devraient être cantonnées à l'extérieur des villes et avoir accès aux dossiers criminels du ministère de l'Intérieur.»

Le principal défaut de cette recommandation est qu'elle assimile le crime organisé à l'opposition politique. De plus, les « escouades de la mort » (c'est ce qu'elles seront en puissance), qu'on y propose d'opposer au crime organisé, ne seront comptables de leurs actes envers aucune institution ni représentant élus démocratiquement. Elles seront dirigées par une seule personne, soit le président Eltsine. Cette recommandation soulève en fait la possibilité de création d'une force armée clandestine destinée à combattre un « national-socialisme » encore vague, qui pourrait être utilisée contre n'importe quelle opposition politique, sur l'ordre d'un seul homme.

Chose significative, Eltsine profite de toutes les réunions portant sur le crime organisé pour condamner ses ennemis politiques. Les vidéo-clips de ces réunions diffusés par la télévision d'État donnent aux téléspectateurs l'impression que l'opposition politique et le crime organisé sont synonymes. Dans l'optique démocratique, les mesures de ce genre et la victimisation ethnique sélective de la mafia (persécution des Tchétchènes et indulgence pour les Russes) sont inacceptables. La poursuite de cette politique risque d'occasionner une réaction sociale violente.

La répression de la criminalité en Russie

En Russie, les organes d'exécution des lois sont à la remorque des changements sociaux que subit la Fédération. L'actuel système judiciaire russe—police, ministère public et tribunaux—est incapable de lutter efficacement contre le crime organisé. Dans ce contexte, le démantèlement du KGB, en décembre 1993, a eu des conséquences très graves. Le KGB et ses successeurs ont été les seuls corps policiers qui ont pu suivre, à tout le moins, la situation. Les mécanismes qu'on leur a substitués sont inefficaces et ne feront probablement pas long feu. L'État semble à court d'argent. Commentant le plan directeur gouvernemental appelé « Programme fédéral d'intensification de la lutte contre le crime pour 1994-1995 », un journaliste d'Izvestia écrivait avec sarcasme : « Nous n'avons toujours pas d'argent pour attraper les criminels.»

L'absence manifeste de cohésion au sein du gouvernement suscite souvent des situations ambiguës. Ainsi, le ministère de l'Énergie atomique a critiqué publiquement les propos du ministère de l'Intérieur concernant le vol présumé de matériel radioactif provenant de centrales nucléaires.

Le bureau du procureur général semble, lui aussi, neutralisé par les conflits d'intérêt. En février 1994, le démissionnaire Aleksei Kazannik a été remplacé à titre intérimaire au poste de procureur général par le controversé Aleksei Il'iushenko, ancien patron de la Direction du contrôle au sein du cabinet présidentiel. Plus tôt, en août 1993, Il'iushenko était l'une des figures de proue de la commission qui avait accusé Routskoï de corruption. En janvier suivant, le bureau du procureur, à Moscou, acquittait Routskoï et entamait des poursuites contre ses accusateurs « anonymes », dont Il'iushenko. Une fois en poste, ce dernier a annulé la décision de son prédécesseur et rouvert l'enquête sur Routskoï. Ce genre de « roulette russe » se pratique aussi dans d'autres ministères sans la moindre opposition.

Les tribunaux russes sont tout aussi désorganisés. En 1988, le Parti communiste se gardait de parler de « crime organisé ». Aujourd'hui, cette notion même échappe toujours à la compétence de la Cour suprême de Russie. Même si le Parti est maintenant disparu, les tribunaux hésitent encore à prendre l'initiative pour arrêter de nouvelles notions juridiques. Ils espèrent que la nouvelle assemblée fédérale ou l'administration présidentielle proposera et approuvera un nouveau code pénal. Cependant, la majorité des fonctionnaires ne sont pas enclins à mettre de l'avant des projets en ce domaine, sachant fort bien que, s'ils instaurent une politique novatrice et énergique à l'endroit du crime organisé, ils risquent leur carrière, sinon leur vie.

Au cours de la session de décembre 1993, la Cour suprême s'est enfin penchée sur la question du gangstérisme (banditisme, en Russie). Très peu de gens sont poursuivis en justice aux termes de cette accusation ambiguë qui prête souvent à une interprétation large, telle est la lacune la plus grave de l'article. Selon le juge Meshcheriakov, vice-président de la Cour suprême, non seulement cet article condamne-t-il des activités comme l'enlèvement, la torture et la conspiration, mais il sanctionne également « toute attitude libérale à l'égard d'actes semblables ».

En 1992, environ cinquante cas de gangstérisme ont été mis au jour, mais seulement quatre ont fait l'objet de poursuites judiciaires. Cela peut être attribué au problème d'interprétation et à la décision qui a été rendue en 1960 dans une affaire concernant la Cour et la bande Voronkov. La Cour en était venue à la conclusion que quatre bandits armés de fusils ne constituaient pas une bande armée. Comme le Comité régional du parti s'opposait à l'idée même qu'il puisse y avoir une bande dans la région, les accusés ont été jugés individuellement plutôt qu'en groupe.

Cette affaire a créé un précédent qui vaudra pour les trente-trois prochaines années et elle illustre l'ingérence politique dans le système judiciaire. De plus, elle a permis aux bandits de constituer ces groupes paramilitaires, dits escadrons de la mort, que s'est donnés la mafia. De nos jours, l'absence de structures adéquates pour l'exécution des lois rend beaucoup plus pénibles les efforts pour endiguer le raz-de-marée du gangstérisme. L'amnistie proclamée par la Douma d'État, qui réhabilitait les personnes impliquées dans de graves crimes économiques, n'a, elle aussi, servi à rien.

Les conflits entre les organes législatif et exécutif du gouvernement russe continuent d'entraver les efforts de coordination qui visent à combattre le crime organisé. Les structures parajuridiques secrètes que s'est données le cabinet du Président et qui lui sont loyales, justifient souvent leurs actes sous le couvert de la lutte contre le crime; en réalité, elles ne font que favoriser un programme politique. Ainsi, la Direction juridique (GPU) du gouvernement a pour mission d'enrayer la corruption au sein de l'appareil gouvernemental. Dans son rapport de 1993, elle ne fait cependant état d'aucune activité sur ce plan. La GPU a passé la majeure partie de cette année- là à organiser les manoeuvres politiques du Président.

Le rôle du Conseil de sécurité est également ambigu. En mars de cette année, le président Eltsine a présidé une réunion sur le crime organisé. Il y a fait valoir que les activités criminelles russes s'étendent maintenant au territoire de la Russie et à l'étranger, et plongent leurs racines dans les pays de la Communauté des États indépendants et dans d'autres États étrangers. Il n'y a pas été question des liens du crime organisé avec le pouvoir politique et cette réunion n'a pas fait couler beaucoup d'encre dans la presse.

La plupart des Russes considèrent de plus en plus la « révolution criminelle » comme une lutte pour s'approprier le pouvoir en vue du bien-être actuel et futur de la Russie. La majorité est d'avis que le gouvernement perd du terrain dans cette « guerre civile » peu commune. L'internationalisation, y compris l'expansion à l'étranger, est considérée comme une conséquence logique de ce phénomène.

Le sous-secrétaire du Conseil de sécurité du parlement russe a fourni certains renseignements sur la répartition des fonds prévus pour le programme fédéral de lutte contre le crime. Le budget annoncé atteindra quelque 2,5 à 3 milliards de dollars (US), alors qu'on avait avancé plus tôt le chiffre de 1 milliard. Le tiers servira à embaucher du personnel supplémentaire. Un montant non précisé permettra d'acheter de l'équipement dans le domaine de l'information. Le reste du budget sera consacré à l'achat d'armes et de techniques spéciales, et à la construction d'immeubles.

Reste à voir si l'exécution des lois pourra attirer des candidats ayant l'envergure voulue. Après tout, le crime organisé s'approprie certains des jeunes cerveaux les plus prometteurs de Russie. De toute évidence, il faudra améliorer les salaires, la sécurité d'emploi et la sécurité du personnel de l'exécution des lois si l'on veut retenir et attirer des éléments suffisamment compétents. Les salaires devront être au moins égaux à ceux des employés du secteur privé, et le budget devra être assez élevé pour se mesurer efficacement au capital de fonctionnement dont dispose le crime organisé.

Le 15 juin 1994, le président Eltsine a signé un décret qui conférait aux organes d'exécution des lois des pouvoirs absolus de perquisition et de détention (pour une période maximale de 30 jours). La réaction du Parlement au décret a été en majeure partie négative, seuls le parti démocratique centriste de Russie et le parti ultra-nationaliste de Jirinovski l'ayant appuyé. Les efforts antérieurs du président contre le banditisme sont, à toutes fins pratiques, demeurés lettre morte et n'ont guère eu de résultats tangibles. À moins que des mesures ne soient prises cette fois-ci contre les fonctionnaires corrompus de l'État, les seules cibles seront le banditisme à petite échelle (une bande peut maintenant être constituée de deux individus qui agissent de concert) et les criminels appartenant à des ethnies non russes. Les réseaux criminels les mieux organisés, qui ont des liens avec des personnalités ou des structures gouvernementales influentes, ne seront pas touchés.

Institutions fédérales capables de lutter contre le crime organisé

Trois institutions fédérales de premier ordre sont chargées de réprimer le crime organisé en Russie : le ministère de l'Intérieur (MVD), le Service de contre-espionnage fédéral (FSK)—ancien KGB—qui a entre autres pour mission de lutter contre le crime, la corruption et le terrorisme; et le ministère de la Défense.

Ministère de l'Intérieur

Le MVD est l'institution la plus vaste parmi celles qui sont chargées d'enrayer le crime organisé. Le ministre dont il relève, le général Victor Yerin, a cerné quatre problèmes principaux auxquels se heurte cet organisme : l'absence de lois définissant les nouveaux types de crimes; la tendance à constituer un « front commun à tous les États et à toutes les nations pour contrer la criminalité »; l'absence de normes juridiques uniformes, applicables à tous les organismes et notamment au MVD, à tous les niveaux - comme celui d'enquêteur, et au cours des procès devant les tribunaux; le budget; et les problèmes de soutien technique. On ne sait pas encore trop bien dans quelle mesure le décret du président Eltsine contre la criminalité saura résoudre ces problèmes.

Le général Yerin sait que, d'après les sondages d'opinion, la criminalité est la préoccupation première de la population russe. Il est également conscient que la lutte contre le crime pourrait facilement devenir ce qu'il appelle la « légalité révolutionnaire ». Ce qu'il vise par là, c'est l'imposition d'une « loi des mesures de guerre » à un moment où le MVD n'a pas la légitimité politique nécessaire pour exercer ses fonctions mal définies, ne disposant pas d'un mandat clair et aucune norme juridique n'étant approuvée au niveau fédéral. Au cours des dix dernières années, l'absence de telles normes peut avoir contribué au suicide de deux prédécesseurs de Yerin et à l'incarcération d'un autre, de même qu'à celle de deux sous-ministres, l'un pour corruption et l'autre pour conspiration contre le président. Plus tôt cette année, Yerin lui-même a comparu devant le Parlement où il devait exposer ses mesures de répression de la criminalité; il a dû mettre de côté son exposé pour répondre à des questions sur le rôle qu'il avait joué dans les événements de septembre et octobre 1993, qui se sont soldés par un assaut contre l'édifice du Parlement, à Moscou.

En l'absence de normes législatives et politiques saines présidant à l'application et à la conduite, le MVD ne pourra vraisemblablement pas, à court terme, mener de campagne efficace contre le crime organisé. Un film parrainé par le MVD et diffusé récemment à la télévision russe montre deux hommes, manifestement originaires d'Asie centrale ou du Caucase, qui sont arrêtés pour un crime non précisé. À en juger par le choix des sujets et par l'exposé des faits, qui donne dans les clichés de Jirinovski, le MVD ne pourra, avant un bon moment, devenir une force efficace capable de ne pas catégoriser les criminels a priori.

L'« opération El'brus » du 16 mars 1994, qui a conduit à l'arrestation et à l'incarcération de 10 000 personnes à Moscou, confirme que le MVD a pour cible première les non-Russes. Quatre-vingt pour cent des personnes arrêtées étaient originaires du Caucase (chaîne de montagnes dont El'brus fait partie). Malheureusement, seulement une semaine plus tôt, la Russie commémorait le 50e anniversaire de la déportation d'habitants de cette région, exécutée sur l'ordre de Staline et de Beria. Voici un extrait du communiqué gouvernemental officiel : « Les dirigeants des groupes criminels ethniques achètent à Moscou non seulement des appartements et des automobiles, mais également... des fonctionnaires et le pouvoir ». Il semble qu'on n'a pas su tirer comme il se doit les leçons de « l'affaire de la mafia de l'Ouzbékistan ». Personne n'évalue les risques que pourrait entraîner une réaction brutale à ces gestes au sein de la fédération russe, qui est multi-ethnique.

Service de renseignements fédéral

Le FSK se compose presque exclusivement d'anciens membres du Comité de la sécurité de l'État (KGB) de l'URSS, qui a été dissous après la chute de l'Union soviétique. Un ministère de la sécurité (MB) a tout d'abord été érigé sur les vestiges de la sécurité intérieure du KGB et placé sous la surveillance du Parlement. Même si le MB appuyait le président Eltsine contre l'opposition du Parlement, en octobre 1993, il a été aboli en décembre suivant pour faire place au FSK, ce qui assujettissait le service à un contrôle présidentiel encore plus direct.

Sous le règne du MB, au moins trois directions (contre-espionnage économique, répression de la contrebande et lutte contre la corruption) et un ministère ont reçu pour mission de lutter contre le crime organisé. Cette affectation de ressources étaye les reportages des journaux moscovites selon lesquels 90 p. 100 de toutes les affaires dont la sécurité de l'État a récemment été saisie ont trait à la corruption et au crime organisé. Les dispositions actuelles en matière de sécurité ont amené le rattachement de ces directions à des organes distincts qui relèvent directement du Président et échappent du même coup à toute mainmise de la part du Parlement, du gouvernement ou des partis politiques. Comme l'écrivait Alexander Anin dans la Nezavisimaia Gazeta : « Le contre-espionnage est donc redevenu une structure complètement hermétique sur laquelle un parti ministériel exerce un contrôle absolu ».

La métamorphose du KGB a emporté le dernier bastion centralisé contre le crime organisé en Russie sans soulever un seul murmure de protestation. Lorsque le général Sergei Stepashin, nouveau directeur du FSK, a promis que son service lutterait contre la corruption aux échelons les plus élevés du pouvoir, il exprimait davantage une intention qu'un engagement véritable. L'ancien KGB, qui a vu son effectif être amputé de moitié et dont le personnel subalterne est en pratique l'objet d'une quasi-purge, n'est pas en mesure de s'acquitter d'une tâche aussi délicate et peut-être périlleuse. Pour mener à bien une telle mission, il faut à tout le moins jouir de la sécurité d'emploi et avoir l'assurance que la sécurité personnelle n'est pas en péril. Aucun de ces critères n'est présent. Les employés du FSK, qui risquent d'être emportés par la purge, auront tendance à protéger les fonctionnaires corrompus dont on veut la tête, car le crime organisé russe est renommé pour sa protection efficace des loyaux combattants.

Un autre facteur important est la disparité des salaires. Ainsi, au moment de la dissolution de la section des Bérets noirs du KGB appelée « Vympel », seulement 10 p. 100 de ses officiers ont opté pour une carrière au sein du MVD, où ils avaient été affectés. Environ 30 p. 100 ont décidé de se joindre à des agences privées de sécurité pour un salaire de départ de 1 500 $ par mois. Le commandant du groupe d'élite Vympel touchait pour sa part un traitement mensuel de 250 $. Comme le faisait observer avec appréhension le journal Izvestia, favorable au président, le crime organisé pourrait maintenant mettre la main sur des dizaines de spécialistes de premier ordre qui peuvent « déjouer 90 p. 100 des systèmes d'alarme existants et savent comment disparaître sans laisser de trace, au sein de n'importe quelle société et dans n'importe quelle condition ». Le cas de la réaction du groupe Vympel face au licenciement n'est pas unique et illustre les difficultés d'ordre pratique auxquelles se heurtent les agents russes d'exécution des lois.

L'armée russe

Le rôle de l'armée russe dans la lutte contre le crime organisé est mal connu. Néanmoins, en dehors du rôle de maintien de la paix qu'elle a joué au Tadjikistan, par exemple, l'armée russe est pleinement engagée dans la répression du crime organisé, notamment par l'aide qu'elle peut fournir aux forces frontalières pour enrayer le trafic des drogues transfrontalier. De plus, le programme législatif présidentiel de lutte contre la criminalité permet de croire qu'une quantité considérable d'équipement technique militaire passera au MVD. Il est possible que ce ministère se voit conférer dans l'avenir des responsabilités plus vastes en ce domaine.

Incidences du crime organisé russe pour l'Occident et pour le Canada

Au début de février 1994, la Société Radio-Canada diffusait, à l'émission Prime Time News de son réseau anglais, un reportage de quatre minutes sur les incidences du crime organisé pour la communauté russe canadienne. On y faisait mention de meurtres, de fusillades, de rackets criminels, d'extorsion et d'intimidation. Les Russes filmés par les journalistes refusèrent de leur parler ou de dévoiler leur figure, sauf l'un d'eux, un marchand torontois d'oeuvres d'art, émigré de l'ancienne URSS. Ce dernier avait reçu des menaces de la pègre, et sa maison et ses oeuvres d'art avaient été endommagées. Un mois plus tard, cette séquence était diffusée, également aux heures d'écoute maximum, par la première chaîne de télévision russe, « Ostankino ». C'était la même séquence dont on avait enlevé les images d'une seule personne, le marchand d'oeuvres d'art. Pourquoi ? En Russie, les marchands d'oeuvres d'art sont automatiquement suspects étant donné que ce métier est considéré comme étant du domaine exclusif de la mafia (qui s'adonne à la vente illicite d'objets d'art). En Russie, l'homme de la rue pense ainsi : « Si la mafia vous harcèle, c'est que vous êtes coupable, par définition ». La violence en devient donc presque logique.

La chute de l'URSS et la suppression du contrôle strict de la société par un organe central, sans aucun mécanisme pour le remplacer, ont provoqué une déresponsabilisation des ministères russes chargés de l'immigration, de la sécurité, des affaires consulaires et des douanes. Quiconque en a les moyens financiers peut se procurer n'importe quel document de voyage ou document personnel, des extraits de naissance aux diplômes universitaires en passant par les titres de brevet et les relevés d'antécédents professionnels. C'est ce qui permet à tout ressortissant d'anciens pays de l'URSS d'adopter une identité appartenant aux groupes sociaux et ethniques que favorisent les lois actuelles sur l'immigration d'un pays donné et d'y habiter « légalement » à titre de réfugiés.

L'absence de contrôle et de responsabilité, conjuguée au chaos économique et à la privation sociale de nombre de couches de la population, fait de la Russie une pépinière du crime organisé. La mise sur pied de coentreprises, qui se fait tantôt secrètement, tantôt au grand jour, permet le blanchissage de l'argent de la mafia russe. Elle attire en outre les capitaux du crime organisé mondial en Russie et dans les autres États successeurs de l'URSS. La participation clandestine d'éléments du crime organisé russe à des coentreprises étrangères, licites par ailleurs, pourrait prédisposer les gens d'affaires normalement honnêtes à pratiquer des activités qui sont considérées comme illégales dans leur pays d'origine, par exemple l'évasion fiscale.

Les coentreprises risquent de susciter des débats virulents sur l'exportation légale vers l'Occident de capitaux provenant des bénéfices accumulés. Le problème se situe au niveau de la compréhension du monde des affaires. La notion de fortune personnelle est absente en Russie, même depuis la fin de l'ère communiste. Pour les acteurs du crime organisé, l'argent est un bien collectif, et non individuel. Ceux qui le canalisent en vue d'investissements en Occident sont considérés comme de simples gestionnaires des capitaux « des sociétés » et ne font que jouer un rôle d'ambassadeurs extraordinaires. Toute tentative d'un complice, une fois en Occident, pour échapper à la mainmise de la pègre peut lui valoir un châtiment violent et est considéré comme un règlement de comptes.

L'assouplissement des restrictions concernant les voyages, aux termes de la politique de la perestroika, a été vu d'un bon oeil par les Occidentaux qui situaient cette mesure dans le sillage de l'Acte final d'Helsinki. L'un de ses effets ennuyeux a cependant été l'exportation de la révolution criminelle et l'apparition de conflits entre les divers groupes mafieux établis hors de Russie. Les sources de ces conflits sont les sphères d'influence, les profits et les dettes antérieures. Certains hommes d'affaires soviétiques émigrés n'ont jamais rompu leurs liens avec la Russie, ni cessé de traiter avec l'URSS. Leurs fréquents voyages d'affaires en Europe de l'Est les ont inévitablement mis en contact avec des activités illégales. Ces personnes sont maintenant la cible des activités d'extorsion et du chantage de la mafia russe.

L'unification des deux Allemagnes nous fournit un exemple patent de l'expansion de la mafia russe en Occident. Dans l'ancienne Allemagne de l'Est, le KGB possédait un vaste réseau d'agents qui collaboraient étroitement avec la police de la sécurité est-allemande (Stasi) et maintenaient une source d'influence logistique, surveillant le demi-million de soldats soviétiques cantonnés dans ce territoire. Le lent retrait des troupes et la vente de toutes sortes de biens donnèrent libre cours à toute la gamme des activités criminelles, soit non seulement la contrebande d'armes, mais aussi l'immigration illégale et le trafic des drogues. Les agents du KGB à la retraite peuvent maintenant continuer de diriger leurs agents en poste à l'étranger, mais c'est dans le cadre d'activités criminelles organisées qu'ils le font. Ils peuvent en outre recourir à leurs connaissances pratiques pour recruter des gens d'affaires et des personnalités des milieux sportif et culturel, et mettre à profit leurs méthodes d'espionnage dans des secteurs qui pourront entrer dans le domaine de la mafia.

L'évolution de la vie politique et l'essor du crime organisé en Russie ont été très rapides. Les services de sécurité des démocraties occidentales ont été lentes à réagir à cette nouvelle menace criminelle. Cette lenteur s'explique en partie par l'incompréhension du génie du peuple russe. De tout temps, les Russes ont nourri une méfiance générale à l'égard de toute forme de gouvernement. Aussi l'expansion du crime organisé, des États autrefois membres de l'Union soviétique vers les communautés d'immigrants installés en sol étranger, pourrait-elle y trouver un sol fertile. Certains immigrants ne connaissent pas suffisamment leurs responsabilités, pas plus que leurs droits, à titre de citoyens de leurs pays d'adoption. De plus, l'information que possède le KGB sur les anciens immigrants, sur les circonstances de leur départ, de même que les renseignements concernant leurs proches demeurés dans leurs pays d'origine, rend certains d'entre eux vulnérables au chantage.

Perspectives d'avenir

Il est peu probable que l'adoption récente de lois sur la lutte contre la corruption et le crime organisé connaissent plus de succès que les tentatives précédentes en vue d'enrayer l'expansion des activités criminelles en Russie et dans les anciennes républiques soviétiques. La révolution criminelle est trop avancée en Russie et possède une histoire, une dynamique et des tendances qui lui sont propres et qui demeureront vraisemblablement pendant un certain temps. Les groupes mafieux ne sont pas encore capables de miner le gouvernement central. Le crime organisé ronge cependant le coeur même des structures socio-économiques et culturelles en place en Russie, et celui des organes politiques régionaux. À ce titre, il entrave le développement d'une économie de marché capable de bien fonctionner parce qu'il possède de vastes pouvoirs dans les secteurs tant privé que public.

Divers clans mafieux des États successeurs de l'ex-Union soviétique sont maintenant engagés dans une guerre de territoire. Ils sont aussi à la recherche de moyens licites pour blanchir leur argent. Une bonne part de cette activité donne lieu à des meurtres à forfait. La dimension internationale prend également de l'ampleur, tant vers l'intérieur que vers l'extérieur. Les criminels russes ont envahi l'est et le centre de l'Europe et poussent leurs tentacules en Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord. Des groupes non russes, chinois et afghans par exemple, qui sont mêlés au trafic des drogues, font des percées en Eurasie.

Le crime organisé russe n'est désormais plus un problème exclusif à la Russie. La réaction de l'Occident devrait être de s'opposer activement à l'exportation de la révolution criminelle et à l'internationalisation du crime organisé russe. Pour que cette opposition soit efficace, les organismes occidentaux d'exécution des lois devront collaborer avec leurs pendants russes une fois que la réforme aura été opérée et que ceux-ci auront démontré qu'ils peuvent lutter avec succès contre le crime organisé.


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