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ARCHIVÉ : Commentaire N° 52 : Mexique : Perspectives de stabilité

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Décembre 1994
Non classifié

Précis : Chiapas, ALENA, Colosio, Zedillo, zapatiste, autant de termes qui se sont intégrés récemment dans le lexique international au cours d'une année marquante de l'histoire du Mexique. Aux questions de stabilité politique évoquées par ces termes, s'ajoutent l'urgente question de la stabilité économique, puis celles concernant la dramatique dévaluation du peso ces dernières semaines et l'arrangement pris à la hâte pour offrir un crédit de 18 milliards de dollars au Mexique dans le cadre d'un plan visant à l'aider à faire face à la crise économique. L'auteur place ces événements dans leur contexte et se hasarde à faire des prévisions politiques et économiques à court terme. Décembre 1994. Auteur : Un analyste de la Direction de l'analyse et de la production du SCRS.

Note du rédacteur : Chiapas, ALENA, Colosio, Zedillo, zapatiste, autant de termes qui se sont intégrés récemment dans le lexique international au cours d'une année marquante de l'histoire du Mexique. Aux questions de stabilité politique évoquées par ces termes, s'ajoutent l'urgente question de la stabilité économique, puis celles concernant la dramatique dévaluation du peso ces dernières semaines et l'arrangement pris à la hâte pour offrir un crédit de 18 milliards de dollars au Mexique dans le cadre d'un plan visant à l'aider à faire face à la crise économique.

L'auteur, un analyste supérieur de la Direction de l'analyse et de la production du SCRS, place ces événements dans leur contexte et se hasarde à faire des prévisions politiques et économiques à court terme.

Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.


Introduction

L'année 1994 ne sera pas un souvenir heureux pour les Mexicains. L'instabilité sociale dont ils ont été témoins a été marquée de plusieurs incidents qui ont fait coulé beaucoup d'encre : la révolte zapatiste, l'enlèvement d'hommes d'affaires mexicains en vue et l'assassinat du candidat du PRI à la présidence, Luis Donaldo Colosio, et du secrétaire général de ce parti, Jose Francisco Ruiz Massieu. Un autre malheur, la dévaluation du peso, a terminé cette sombre année.

Ces incidents sont liés aux changements fondamentaux qu'on peut observer actuellement sur l'échiquier politique et économique de ce pays. Ceux-ci ont ébranlé le contrat social qui a défini les rapports politiques et économiques entre le gouvernement et la population pendant les 65 dernières années, au cours desquelles le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) a exercé le pouvoir sans interruption.

Le besoin pressant d'une réforme

L'adoption d'une économie de marché libre-échangiste, il y a six ans, a obligé les institutions et les habitants du Mexique à faire face à la fois à l'ajustement des structures économiques et au libéralisme démocratique.

Le PRI, qui tient les rênes du pouvoir sous la direction du nouveau président Ernesto Zedillo Ponce de Leon, cherche à démocratiser les institutions politiques. Les réformes émanent aussi de la base, puisque les Mexicains, en particulier ceux que l'actuel régime ploutocratique unipartite prive de leur poids politique, s'emploient à trouver des moyens de mettre en oeuvre ce qu'ils perçoivent comme un nouveau pluralisme politique.

La révolte indigène d'instigation zapatiste, au Chiapas, la dévaluation du peso et la montée de violence liée au narco-trafic ont accru, dans les rangs des réformateurs mexicains, l'urgence de mettre un terme à la fraude, à la corruption et aux violations des droits de la personne tout en maintenant la stabilité économique.

Les intérêts étrangers — médias, gens d'affaires, gouvernements étrangers et groupes humanitaires — sont plus au fait des événements qui surviennent au Mexique. Qu'il s'agisse d'investissement ou d'exploitation, les grandes sociétés pétrolières, les multinationales comme Nestlé, qui souhaitent étendre la production de café, et les sociétés touristiques désireuses de promouvoir les ruines mayas s'intéressent davantage à la stabilité économique et sociale du Mexique.

Conséquences pour le Canada

Les événements qui secouent le Mexique ont des conséquences pour les entreprises, les organisations gouvernementales et non gouvernementales et les touristes du Canada. En effet, la valeur des échanges commerciaux entre les deux pays, qui atteignait 3,6 milliards de dollars CAN en 1992, passera à près de 6 milliards en 1994. Une foule d'entreprises canadiennes, dont quatre grandes banques et des firmes-phares du secteur des télécommunications, sont actives au Mexique. Plus d'un demi-million de touristes canadiens visitent chaque année ce pays. On s'attend que ces liens se resserreront davantage dans la foulée de l'Accord de libre-échange nord-américain ou de l'élargissement de la zone américaine de libre-échange dont on a discuté au récent Sommet des Amériques, à Miami. Par ailleurs, le Canada a consenti un prêt de 1,5 milliard de dollars dans le cadre de l'arrangement pris à l'échelle internationale pour qu'un crédit de 18 milliards de dollars soit accordé au Mexique aux fins du plan de redressement économique du président Zedillo.

Évolution du contrat social mexicain : correspondance entre dedazo et democracia

Depuis 65 ans, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) gouverne le Mexique à la faveur d'un régime présidentiel autocratique unipartite. Même si la Constitution mexicaine prévoit une séparation des pouvoirs à l'américaine, la présidence a, dans les faits, conservé au niveau fédéral un contrôle absolutiste — le presidencialismo — sur la société mexicaine. Durant ces 65 années de régime ininterrompu, les présidents du PRI ont choisi et limogé sénateurs, gouverneurs et juges de la cour suprême, en recourant souvent à des élections et à des nominations fictives. Le président désignait lui-même son successeur par la « dedazo » (en le montrant du doigt). Il savait que la personne ainsi désignée serait le prochain président.

De plus, le président a maintenu son emprise sur la société à la faveur d'un régime omniprésent de partis politiques corporatistes qui repose sur trois piliers : les ouvriers, les paysans et les employés de l'État. De cette manière, il a la mainmise sur la police, les syndicats et les organismes agraires. La télévision demeure en réalité un monopole, bien que la presse soit plus variée et indépendante. Cette mainmise s'exerce par l'entremise de patrons nationaux, régionaux et locaux (les charros, qui dominent les ouvriers, et les caciques, ces propriétaires fonciers politiquement bien branchés qui assujettissent les paysans).

Le régime fédéral mexicain prévoit en outre une séparation des pouvoirs entre le gouvernement fédéral et les États mexicains, au nombre de 31, qui sont habilités à adopter des lois indépendantes. Dans les faits, cependant, le PRI exerce, depuis 65 ans, une emprise sur l'assemblée législative de presque tous les États, de sorte que les politiques étatistes sont généralement de simples répliques de celles du centre.

Ce régime corporatiste unipartite a réussi à se maintenir en partie parce que le puissant gouvernement centralisé a su procurer au pays stabilité et continuité d'orientation. Pour les Mexicains, le président incarnait leur idéal du citoyen et du nationalisme; la classe ouvrière voit en lui un protecteur contre les riches. Les grands patrons du PRI ont veillé à protéger les droits des travailleurs et à leur assurer des hausses salariales.

Évolution descendante

Cependant, sous la direction du président Carlos Salinas de Gortari, le contrat social, conclu depuis longtemps entre le président et la population, a été remanié. Durant les six années de son mandat, qui a commencé en 1988, Salinas a laissé déferler sur le pays des politiques néolibérales, libre-échangistes et favorables à l'économie de marché, dont le point culminant a été la mise en oeuvre de l'Accord de libre-échange nord-américain, en janvier 1994. Il a aussi opéré une réforme des lois sur le régime foncier et le logement, espérant ainsi stimuler l'investissement dans les secteurs agricole et immobilier.

Ces initiatives ont ébranlé l'assise unitaire des arrangements sociaux entre la présidence absolutiste et la population, obligeant du même coup à repenser les structures politiques en fonction du nouveau contexte économique.

La participation accrue du public et le soulèvement du Chiapas ont pressé le gouvernement de Salinas à entreprendre une réforme politique. Le regard inquisiteur des intérêts étrangers soucieux de protéger leur investissement et d'autres gouvernements désireux de promouvoir la démocratie et le respect des droits de la personne a aussi commencé à infléchir davantage les réactions du gouvernement mexicain aux événements qui ponctuaient la vie politique et économique intérieure.

La libéralisation de l'économie mexicaine s'est donc accompagnée de certaines réformes politiques qui ont touché le processus électoral, notamment à la veille des élections présidentielles du 21 août 1994 remportées par le candidat du PRI, Ernesto Zedillo. L'Institut fédéral des élections (IFE) du Mexique — organe indépendant chargé d'organiser et d'administrer les élections fédérales — a consacré plus de 1 milliard de dollars à l'inscription des électeurs, à la vérification des listes par une source indépendante et à l'établissement d'une carte d'identité infalsifiable pour les électeurs.

Les procédures ont été améliorées dans les bureaux de scrutin, des peines plus sévères ont été prévues pour les fraudes électorales et un plafond de 55 millions de dollars a été établi au titre des dépenses d'élection. Plus de 21 000 Mexicains ont surveillé le processus électoral, secondés par plus de 800 « visiteurs » étrangers, dont 51 Canadiens.

La plupart des observateurs étrangers en sont venus à la conclusion que les résultats des élection — auxquelles on a enregistré une participation sans précédent — correspondent bien au choix de la population puisque, dans l'ensemble, elles se sont déroulées librement, en dépit de quelques irrégularités. On a réussi à renforcer sensiblement la légitimité du processus électoral, estime-t-on, en particulier si l'on tient compte de la corruption qui régnait au cours des élections antérieures. Les critiques affirment cependant que les élections n'étaient pas justes, même si elles étaient plus propres.

Les autres réformes politiques descendantes, comme la démocratisation du parti, ont été plus lentes et se sont heurtées à l'opposition des « dinosaures » traditionalistes et intransigeants, qui veulent perpétuer l'ancien régime autoritaire de la classe privilégiée. Selon les médias mexicains, des purs et durs du PRI auraient été mêlés à l'assassinat de Luis Donaldo Colosio et de Jose Francisco Ruiz Massieu, deux réformateurs notoires du parti. Selon d'autres rumeurs, des narco- trafiquants seraient en cause, et des sources du gouvernement affirment que Colosio a été tué par un terroriste agissant seul.

Bien que de petits partis politiques et organisations non gouvernementales jouent un rôle accru dans le régime politique, il n'existe pas encore de parti d'opposition fort.

Révolution ascendante

Comme les autres régimes politiques centralisés des années 90, la ploutocratie mexicaine ne semble désormais plus capable de résoudre les divers problèmes auxquels se heurtent les citoyens : pertes d'emploi et réductions salariales, inégalités entre riches et pauvres, montée de la criminalité et du narco-terrorisme et instabilité politique croissante, par exemple. Andrew Reding, agrégé supérieur de recherches du World Policy Institute de l'école new-yorkaise de recherches sociales appelée New School for Social Research, décrit ce phénomène comme « l'effondrement de la dictature parfaite » et l'essor d'une nouvelle culture politique au Mexique.

La lutte des paysans et des indigènes pour mettre un terme à des années d'oppression, d'élitisme et de corruption institutionnelle remonte loin dans l'histoire du Mexique. Cependant, la présidence de Salinas a suscité une protestation sociale d'une ampleur jamais vue. Les Mexicains ont embrassé le libéralisme politique et exigé qu'on mette fin à la fraude politique. Ils ont commencé à réclamer un processus électoral indépendant, une réelle séparation des pouvoirs, un véritable régime multipartite et des normes internationales en matière de droits de la personne.

Après que la victoire de Salinas aux élections présidentielles de 1988 eut été largement décriée pour fraude, Cuauhtémoc Cárdenas a fondé le Parti révolutionnaire démocratique (PRD). Ayant perdu la course à la présidence, Cárdenas a continué de crier à l'infamie et de réclamer une révolution en profondeur de la politique mexicaine. Son attitude a donné naissance à une nouvelle ère de protestation politique au Mexique. Depuis, le gouvernement s'est vu taxer de fraude pour avoir empêché le PRD de remporter des sièges de gouverneur et des charges municipales dans les États de Michoacán, Guerrero et Mexico.

Ces cas ont inspiré d'autres protestations populaires. En août 1993, 20 000 manifestants en colère des barrios de Mexico, quartiers où les loyers sont modérés, ont protesté contre les réformes législatives qui visaient à stimuler la construction par l'abolition des mesures prises contre les propriétaires en faveur des locataires. Deux mois plus tard, 100 000 personnes ont protesté contre l'armée pour rappeler la répression brutale de la manifestation étudiante de Tlatelolco, en 1968.

Les indigènes : cinq siècles de répression et les rebelles zapatistes

La révolte zapatiste, amorcée le 1er janvier 1994 au Chiapas, État le plus septentrional du Mexique, témoigne du mécontentement qui couvait depuis longtemps chez les indigènes locaux et de leur indignation contre la discrimination et la répression dont ils sont victimes depuis toujours. Le gouvernement mexicain affirme que 145 personnes ont été tuées au début de janvier par suite de l'intervention de près de 20 000 soldats pour réprimer le soulèvement de quelque 2 000 guérilleros qui étaient descendus de leurs retranchements des montagnes pour s'emparer d'une douzaine de villes du Chiapas.

C'est dans l'État de Chiapas qu'on trouve les Mexicains les plus pauvres et la population indigène la plus importante. Cet État est l'image même de la pauvreté et de la discrimination dont souffrent les indigènes du Mexique. La majorité de ses 3,2 millions d'habitants sont des descendants d'anciens Mayas. Les principaux groupes ethniques qu'ils forment sont les Tzotziles, les Tzeltales, les Choles, les Tojolabals, les Mames et les Zoques.

L'État de Chiapas fournit 55 p. 100 de la puissance hydroélectrique du Mexique, ainsi que 21 p. 100 de sa production pétrolière et 47 p. 100 de sa production gazière, et pourtant, 60 p. 100 des foyers n'y ont pas l'électricité et près de 50 p. 100 sont privés d'eau courante. Le taux d'analphabétisme y est de 30 p. 100, soit le triple de la moyenne nationale. Celui des mortalités attribuables à des maladies guérissables demeure nettement supérieur à la moyenne; la tuberculose est plus meurtrière au Chiapas que dans n'importe quel autre État mexicain. Plusieurs milliers d'indigènes ont été incarcérés à cause du trafic des drogues.

Le Chiapas est le dernier bastion des caciques (propriétaires fonciers de race blanche) mexicains. Sous la férule des gouvernements successifs du PRI, les peuples autochtones n'ont cessé de perdre des terres au profit des éleveurs de bétail, des agriculteurs et des mineurs. Les terres destinées à l'élevage occupent la moitié du territoire de l'État, alors que cette proportion était de 10 p. 100 dans les années 40. Les administrations étatiques et municipales ont, de tout temps, défendu les intérêts des élites qui vivent de l'élevage, de l'exploitation forestière et de la culture du café. Depuis des décennies, les indigènes se heurtent à la répression dans leurs revendications territoriales et leurs protestations pacifiques. Les organismes de défense des droits de la personne ont signalé à maintes reprises des cas de torture, de corruption et d'arrestations illégales par les corps policiers locaux et étatiques.

À la mi-janvier 1994, 2 000 personnes ont fait, à San Cristóbal de las Casas, au Chiapas, une marche pour protester contre la brutalité de l'armée pendant la révolte zapatiste. Quelques jours plus tôt, à Mexico, de 50 000 à 100 000 personnes avaient fait une marche pour réclamer la « fin du massacre ». Des groupes indiens, étudiants, ouvriers et confessionnels y avaient participé.

Peu après, le président Salinas a décrété un cessez-le-feu et une amnistie générale à l'égard des rebelles zapatistes. Le cessez-le-feu dure depuis. En mars, le gouvernement et le porte-parole des zapatistes, le subcomandante Marcos, ont élaboré 32 propositions provisoires de paix. Trois mois plus tard, rebelles et partisans rejetaient ces propositions, maintenant ouvertes cependant, les voies de communication avec le gouvernement. En août, les rebelles zapatistes ont été fidèles à leur promesse et ne sont pas intervenus dans le processus des élections présidentielles.

Les dirigeants zapatistes semblent avoir remis le programme politique national entre les mains de la Convention nationale démocratique (CND), groupe cadre de gauche qui regroupe indigènes, étudiants, paysans et ouvriers. L'EZLN a mis ce groupe sur pied pour trouver des solutions sociales aux exigences des rebelles et, selon les reportages de certains médias, pour en faire son aile politique.

Jusqu'ici, la Convention n'a pas prôné de façon efficace la réforme sociale. Sa première réunion de la mi-août 1994 a attiré quelque 6 000 délégués; à la suivante, trois mois plus tard, on en a dénombré moins de 3 000. Les désaccords entre délégués ont paralysé les travaux en ces deux occasions. De plus, l'éloquente victoire du candidat du PRI, Ernesto Zedillo, aux élections présidentielles, a fait taire les appels à la réforme politique nationale.

Le Chiapas demeure un foyer d'agitation. Dans tout le territoire de l'État, les affrontements violents se poursuivent entre paysans et Indiens mayas, d'une part, et riches éleveurs et propriétaires, d'autre part. Depuis janvier 1994, les paysans du Chiapas ont occupé par la force plus de 50 000 hectares de terres agricoles privées. Quelque 500 propriétaires fonciers ont fait une marche de protestation contre ces occupations, menaçant de recourir à la force si le gouvernement n'intervenait pas. Au moins une demi-douzaine de paysans ont trouvé la mort dans les incidents violents entourant cette affaire.

En avril 1994, quelque 50 000 paysans, indigènes et membres d'organismes ouvriers des diverses régions du Mexique ont marché sur Mexico pour souligner le 75e anniversaire de la mort du héros de la révolution Emiliano Zapata et pour dénoncer les réformes foncières entreprises aux termes de l'article 27 de la Constitution mexicaine.

En octobre, un dirigeant local du Parti révolutionnaire démocratique (PRD) a été assassiné par des éleveurs, dit-on (260 membres du PRD ont été tués au Mexique au cours des six dernières années). Trois jours plus tard, quatre membres de ce parti ont été blessés au cours d'incidents violents entre partisans locaux du PRI et paysans activistes; dans un autre État, un paysan a été abattu par balle par de soi-disant « gardes blancs » à la solde de caciques de la région.

À la mi-octobre, les rebelles ont rompu les pourparlers avec le gouvernement. Ils ont décrété « l'état d'alerte maximale» en réaction à un rassemblement présumé de forces gouvernementales; dans leurs reportages, les médias ont affirmé que les rebelles se préparaient à commettre un dernier acte de guerre désespéré. Cependant, le gouvernement de Salinas a nié tout projet d'offensive militaire.

Les perspectives au Chiapas : instabilité accrue et nouvelles factions rebelles

Une solution politique au problème du Chiapas reste possible. Au cours du premier semestre de 1994, le gouvernement de Salinas a engouffré plus de 220 millions de dollars US dans des projets de développement social et économique destinés à cet État. D'autres dépenses avoisinant les 800 millions de dollars sont prévues. Cette année, le gouvernement a fourni aux agriculteurs une aide directe de 30 millions de dollars dans le cadre du programme Procampo.

Jusqu'ici, le président Zedillo a continué de préconiser une solution pacifique, à l'instar de son prédécesseur, même si purs et durs du parti et propriétaires fonciers locaux veulent une réaction gouvernementale plus offensive. Depuis son entrée en fonction, Zedillo a affirmé publiquement que les forces armées ne violeraient pas le cessez-le-feu.

Au cours des derniers mois, le porte-parole de l'EZLN, le subcomandante Marcos, a maintenu que les rebelles veulent toujours une solution politique pacifique. Il reconnaît que les forces armées encerclent les positions rebelles, au Chiapas, et il affirme que l'EZLN ne peut pas grand- chose sur le plan militaire, quoiqu'il ait laissé entendre à plusieurs reprises qu'elle pourrait sortir de ses retranchements des montagnes pour faire certaines incursions.

Les rebelles zapatistes ont prédit un bain de sang si le candidat du PRI, Eduardo Robledo Rincon, devenait gouverneur de l'État de Chiapas en décembre 1994. Rincon a remporté l'élection du 21 août, tenue en même temps que la course à la présidence. Jusqu'à présent, les affrontements sont demeurés non violents.

À la suite de l'entrée en fonction de Robledo, Amado Avendano, candidat battu du PRD qui siégeait dans l'opposition, a constitué au sein de l'État un gouvernement parallèle sécessionniste, incitant ses partisans à ne pas payer leurs impôts et à poursuivre la campagne de désobéissance civile.

Une année après le début de la révolte du Chiapas, les perspectives de paix sont inégales. Les critiques du gouvernement ont accusé l'armée de renforcer ses effectifs au Chiapas en prévision de nouveaux combats. En décembre 1994, des mouvements de troupes étaient visibles de part et d'autre et les forces de l'EZLN et du gouvernement sont demeurées en état d'alerte maximale, d'après les reportages des médias. La tension a diminué lorsque le président Zedillo a accepté que son ministre de l'Intérieur, Esteban Moctezuma Barragan, commence de nouveaux pourparlers avec l'EZLN sous l'autorité d'une commission nationale de médiation dirigée par Samuel Ruiz, évêque du Chiapas.

Les rebelles zapatistes réagiront avec force, prévoit-on, à toute répression armée de la part du gouvernement et, selon toute vraisemblance, affronteraient directement les troupes gouvernementales au Chiapas. Même si elle est confinée dans le sud de cet État, où elle fait face à plus de 20 000 soldats gouvernementaux bien entraînés et équipés, l'EZLN compte plus de 2 000 soldats et 5 000 miliciens.

Il est peu probable que les rebelles déclenchent une opération d'envergure, bien que de petites escarmouches contre les forces gouvernementales soient possibles de la part de l'EZLN. De plus, depuis janvier, au moins deux autres groupes armés se sont manifestés au Chiapas; ils sont sympathiques à la cause de l'EZLN mais ne sont pas dirigés par elle. Il se peut que les nouvelles factions comme celles-là compliquent de plus en plus la tâche du subcomandante Marcos de demeurer l'unique porte-parole du mécontentement des rebelles du Chiapas.

Tout nouvel affrontement armé déclencherait vraisemblablement des protestations contre le gouvernement dans les autres États qui comptent d'importantes populations indiennes, par exemple, Michoacan, Oaxaca, Puebla, Hidalgo et Guerrero. Des groupes de guérilleros sont à l'oeuvre dans ce dernier État, d'après les médias. La formation d'une milice zapatiste sécessionniste a été annoncée récemment dans les États centraux de Queretaro et Guanajuato, mais le gouverneur a nié la chose.

À l'extérieur du Chiapas, une rébellion armée semblable à celle des Zapatistes serait très possible dans l'État méridional de Guerrero. Un mouvement de guérilla était à l'oeuvre, au début des années 70, dans les régions montagneuses de l'État. L'an dernier, des murs ont été placardés de slogans désignant le Parti révolutionnaire ouvrier clandestin - Union du peuple, groupe marxiste-léniniste d'extrême-gauche formé au début des années 70, qui a revendiqué la paternité des explosions survenues à Acapulco et à Mexico, en janvier 1994. Un groupe de guérilla — appelé Force armée de la révolution mexicaine — affirme pour sa part compter 1 000 membres bien armés et bien entraînés. D'après les reportages des médias, d'autres groupes, dont certains sont conseillés par les rebelles de l'EZLN, sont aussi à l'œuvre dans l'État.

Toute intervention gouvernementale préventive contre les rebelles zapatistes entraînera presque à coup sûr une réaction négative immédiate de la part des groupes ouvriers, politiques, confessionnels et indigènes, et de ceux qui s'emploient à protéger les droits de la personne, dans toutes les régions du Mexique et à l'étranger. De plus, le gouvernement de Zedillo sera probablement la cible d'attentats isolés dans d'autres régions du pays et contre ses missions à l'étranger, semblables à ceux qui ont été perpétrés en janvier 1994 pour appuyer la révolte zapatiste, semble-t-il. Ce mois-là, des attentats à la bombe ont été commis à Acapulco et à Mexico, une menace d'attentat à la bombe a été proférée contre la bourse mexicaine et des cocktails Molotov ont été lancés contre au moins deux ambassades mexicaines.

La politique du gouvernement du Mexique — Quelle orientation faut-il prendre?

Au cours des trois à cinq prochaines années, le nouveau gouvernement mexicain de Zedillo se heurtera à la difficulté d'édifier des institutions politiques plus démocratiques et décentralisées, tout en conservant la maîtrise du processus de changement. Cela signifie que le gouvernement devra trouver un moyen terme réaliste entre ceux qui s'accrochent au régime ploutocratique unipartite, vieux de plusieurs décennies, et les nombreux Mexicains qui cherchent à réaliser plus pleinement leurs aspirations politiques et économiques. Cela signifie également qu'il devra maintenir la santé de l'économie, répartir la richesse plus équitablement, réduire la corruption institutionnelle et améliorer le respect des droits de la personne. Cela signifie aussi que les autorités devront continuer de réprimer la criminalité en s'attaquant, par exemple, aux narco- terroristes.

Il sera difficile d'atteindre ces objectifs compte tenu des restrictions économiques que le gouvernement doit imposer à la suite de la dévaluation du peso. Même si Zedillo a déclaré que le prochain défi de son gouvernement consistera à relever le niveau de vie des Mexicains par la création d'emplois, il ne pourra y parvenir, du moins à court terme, à cause des mesures à prendre pour faire face au déficit commercial et à la dépréciation de la monnaie. Les mouvements ouvriers considèrent que le nouveau pacte de redressement conclu entre le gouvernement, le monde des affaires et les syndicats fait encore une fois peser sur le dos des travailleurs le fardeau des politiques mexicaines de stabilisation. Mais Zedillo se dit d'avis qu'une assise économique solide, assurée notamment par la stabilité des prix, est le seul moyen de favoriser une croissance économique durable.

Outre l'économie, les problèmes les plus importants auxquels Zedillo devra s'attaquer sont la pauvreté, l'effondrement de l'ordre public, les lacunes du système judiciaire, la partialité des médias, l'absence de dispositions constitutionnelles permettant de circonscrire le pouvoir du président et l'autonomie élargie des gouverneurs et des assemblées législatives des États, ainsi que l'établissement de nouvelles politiques pour mettre fin aux inégalités sociales.

Zedillo a déclaré que c'est par la réforme de l'ensemble du système judiciaire qu'il luttera contre la violence criminelle, la criminalité liée au trafic des drogues et tous ceux qui sont déterminés à maintenir les sources illégitimes du pouvoir et de la richesse.

En sa qualité de président, il courra certains risques en élargissant le pouvoir des autorités étatiques et locales, là où purs et durs traditionalistes sont plus forts, et pourtant, l'époque actuelle exige une décentralisation. Les membres du PRI ont déjà demandé publiquement au gouvernement, par des annonces dans les journaux, de ne pas rétablir le régime autoritaire.

Les premiers indices permettent de croire que Zedillo mettra l'accent sur la réforme du parti. Son nouveau Cabinet comprend plusieurs réformateurs, tout particulièrement Estaban Moctezuma qui détient le puissant portefeuille du ministère de l'Intérieur. De plus, Zedillo a nommé au poste de procureur général Antonio Lozano, du Parti de l'action nationale, fait inédit jusqu'ici, et il a rencontré les membres du Parti révolutionnaire démocratique pour discuter de coopération mutuelle, ce que n'avait jamais fait l'ancien président Carlos Salinas.

Les relations du Mexique avec les États-Unis exercent une influence profonde sur les affaires étrangères. La Proposition 187 de la Californie, qui a été adoptée en novembre 1994, illustre bien l'écheveau des rapports entre ces deux pays. Cette loi visait à restreindre la prestation des services fournis gratuitement par l'État — bien-être, éducation et soins médicaux autres que les soins d'urgence — au 1,7 million d'immigrants illégaux que compte la Californie et qui sont en majeure partie mexicains. Le président Zedillo a déclaré que son pays était « assez offusqué » par la Proposition 187, qui a été abrogée depuis par une injonction de la cour fédérale, et il a réclamé des solutions bilatérales au problème de la migration illégale des Mexicains aux États-Unis.

Sur la scène étrangère, Zedillo s'est donné pour programme de renforcer la souveraineté nationale, de resserrer ses liens avec les partenaires du Mexique qui ont signé l'ALENA, d'étendre cet accord aux autres pays de l'Amérique latine, de diversifier les relations internationales du Mexique, d'accroître ses rapports avec l'Espagne et d'engager une lutte ouverte au trafic des stupéfiants, entre autres, en réunissant en une même conférence mondiale pays producteurs et consommateurs.

Conclusion

Au cours de la prochaine année, le risque d'instabilité demeurera élevé. Le plan de redressement économique du Mexique mettra un frein à la croissance économique, empêchera une hausse des salaires et occasionnera une réduction des dépenses publiques. Cela calmera peut-être les marchés financiers mais pourrait provoquer des troubles si le gouvernement sabre ses programmes sociaux et prend des mesures d'austérité faisant augmenter le taux de chômage. Le président Zedillo a déjà dû faire face à la vive opposition des syndicats, de plus en plus indépendants, qui ont fermement contesté les réductions salariales prévues dans le plan de redressement économique.

Au Chiapas, les perspectives de paix demeureront changeantes. Le gouvernement Zedillo aura hâte de conclure un accord de paix avec les rebelles zapatistes pour mieux rassurer les marchés financiers. Toutefois, les hauts fonctionnaires, estimant que les rebelles ne représentent pas de menace militaire, craignent l'impasse si ces derniers continuent d'exiger que le PRI quitte le pouvoir.


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