Commentaire N° 54 est archivée.
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Mars 1995
Non classifié
Précis : Dans le Commentaire numéro 44 de l'an passé, on traitait des défis envisagés par une nouvelle Afrique du Sud après l'apartheid. L'auteur terminait par un pronostic : il faut faire preuve d'un optimiste prudent. Puisque l'Afrique du Sud célébrera le premier anniversaire des événements dramatiques qui conduisirent à l'élection du gouvernement de l'unité nationale de Nelson Mandela, nous accueillons à nouveau les propos de M. Edmond dans ce rapport provisoire. Mars 1995. Auteurs : Duncan Edmonds et Allister Sparks.
Note du rédacteur : Dans le Commentaire numéro 44 de l'an passé, on traitait des défis envisagés par une nouvelle Afrique du Sud après l'apartheid. L'auteur, M. Duncan Edmonds terminait par un pronostic : il faut faire preuve d'un optimiste prudent. Puisque l'Afrique du Sud célèbrera le premier anniversaire des événements dramatiques qui conduisirent à l'élection du gouvernement de l'unité nationale de Nelson Mandela, nous accueillons à nouveau les propos de M. Edmond dans ce rapport provisoire. Le co-auteur du présent numéro est un des plus éminents journalistes de l'Afrique du Sud. Il s'agit de Allister Sparks, l'auteur de The Mind of South Africa (1990) et plus récemment, Tomorrow is Another Country: The Inside Story of South Africa's Road to Change, qui passa en revue dernièrement dans le The New York Times Book Review.
Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.
Lorsqu'on se rappelle le climat d'appréhension et d'incertitude, sous-tendu par la violence politique apparemment impossible à maîtriser, qui y régnait dans la période pré-électorale, la douceur comparative de la transition du pouvoir en Afrique du Sud a été étonnante, et on est porté à examiner les forces de cohésion profondes dans cette société en dépit des années d'oppression raciale et de résistance à celle-ci qui ont valu à l'Afrique du Sud son odieuse réputation.
La principale de ces forces est la dépendance mutuelle. Les Sud- Africains blancs et noirs ont sans doute été en situation de conflit historique, mais, en fait, ils ne peuvent se passer les uns des autres. L'Afrique du Sud blanche ne peut pas survivre une seule journée sans la population noire, qui constitue effectivement la classe ouvrière du pays. De même, les Sud- Africains noirs savent que, sans les capitaux et l'esprit d'entreprise de leurs compatriotes blancs, cette société «libérée» dégringolerait rapidement au niveau de déserts économiques comme le Mozambique et l'Angola. C'est cette dépendance mutuelle qui a rendu l'apartheid inapplicable; si celui-ci avait pu fonctionner, l'effort historique le plus implacable pour réaliser la séparation physique et territoriale de la population d'un pays sur une base raciale aurait certainement réussi.
Ce processus lui-même a fini par être mené par les crises. Chaque fois que les négociations bloquaient et qu'une crise surgissait, les parties envisageaient l'abîme où elles plongeraient toutes en cas d'échec et cela les incitait à rechercher un compromis et à progresser. Ainsi, à la toute fin, lorsqu'elles étaient au bord de la catastrophe, même le chef Mangosuthu Buthelezi et le Front de la liberté droitiste du général Constand Viljoen ont renoncé à leurs menaces de résistance armée et participé aux élections. L'autre parti possible était trop affreux à envisager.
La conscience générale de cette dépendance mutuelle est donc le lien sous-jacent à toutes les histoires de conflits qui unit l'Afrique du Sud. Il continuera vraisemblablement d'en être ainsi tandis qu'elle se débattra avec les énormes problèmes de réconciliation et de reconstruction qui l'attendent. Cela ne minimise pas pour autant l'ampleur de ces problèmes : après la révolution politique vient la tâche plus longue, et à de nombreux égards plus difficile, d'effectuer une révolution socio- économique pour redresser les déséquilibres de cette société bancale. Mais tout décourageants que soient ces problèmes, l'Afrique du Sud y résistera. Après avoir survécu à la plus dure tempête, elle surmontera le reste.
La stratégie à long terme de cette deuxième révolution est contenue dans le programme de reconstruction et de développement (PRD) de l'ANC, qui prévoit un réaménagement en profondeur des priorités du budget national en vue de redresser les déséquilibres créés par l'apartheid, à l'aide des ressources nationales actuelles. Les objectifs fondamentaux du PRD consistent à redistribuer les terres, à éliminer la faim et à fournir des emplois, des services de bien-être, des soins médicaux, de l'éducation, de l'électricité, de l'eau et des logements aux groupes économiquement faibles. A cette fin, on établit un ordre de priorité dans les projets du PRD en étroite consultation avec les collectivités concernées, ce qui suppose une coordination entre les trois niveaux administratifs. L'ampleur et la complexité du programme ont ralenti la définition des priorités, et il y aura probablement d'autres retards, car le troisième palier administratif verra seulement le jour après les élections locales en octobre 1995. Mais l'importance particulière du PRD tient au fait que le gouvernement est résolu à l'exécuter avec une discipline stricte en matière financière. Profitant des leçons de l'expérience du reste de l'Afrique, l'Afrique du Sud est déterminée à éviter de tomber dans le piège de l'endettement et à financer le PRD au moyen des ressources nationales actuelles. Dans une certaine mesure, on se retrouvera au bout du compte avec un solde nul, car les anciennes priorités seront déclassées pour permettre de financer les nouvelles. En conséquence, on enlèvera inévitablement des privilèges à certains groupes de Blancs, par exemple, les agriculteurs blancs fortement subventionnés, pour améliorer la situation des Noirs. Avec la répartition des terres et les programmes d'action positive, cela pourrait susciter du ressentiment chez les Blancs et peut-être déclencher une certaine résistance de la droite, mais ici encore nous croyons que celle-ci sera maîtrisable.
Les feux de la publicité internationale se sont en grande partie éteints en Afrique du Sud, mais le pays lui-même a maintenant perdu de l'importance. En fait, il faut rappeler au monde les énormes questions en jeu ici, non seulement pour l'Afrique du Sud elle-même, mais pour le continent africain en proie aux difficultés et pour toute la communauté des nations. Car, comme l'a fait remarquer l'archevêque Desmond Tutu, lauréat du prix Nobel de la paix de 1984, le soir de la remise du prix de 1993 à Nelson Mandela et F.W. de Klerk, l'Afrique du Sud est un microcosme du monde; on y retrouve toutes les questions mondiales mettant en présence les Blancs et les Noirs, les riches et les pauvres, les peuples développés et sous-développés. «Lorsque nous aurons résolu ces questions, a dit Tutu, l'Afrique du Sud sera un modèle pour le reste du monde.»
La première session de la nouvelle Assemblée nationale, au Cap, a symbolisé et renforcé l'esprit d'optimisme et de réconciliation qui règne au pays depuis les élections d'avril dernier. Le budget de 1994-1995, présenté en juin, a gagné la confiance des milieux financiers, même s'il a imposé une taxe ponctuelle de quelque 1,2 milliard de dollars (US) aux riches pour payer les frais de la transition à la démocratie. Les prévisions de dépenses d'environ 41 milliards de dollars (US) se solderont par un déficit approximatif de sept milliards de dollars (US). Le budget a par ailleurs prévu l'étalement sur cinq ans du financement du PRD, qui absorbera 12 milliards de dollars (US). Ces fonds proviendront du réaménagement des budgets actuels des ministères, qui seront complétés par l'aide et les investissements de l'étranger. Nous devrons attendre les conséquences du budget 1995/96 présenté au parlement le 15 mars.
Les députés ont adopté à l'unanimité trois projets de loi prévoyant la restructuration des services de renseignement et établissant des mécanismes de surveillance parlementaire de ceux- ci. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire de l'Afrique du Sud, les services de renseignements sont régis par une loi. Les projets de loi prévoient l'établissement d'une agence nationale du renseignement chargée du renseignement intérieur, et d'un service secret d'Afrique du Sud ayant pour mandat de recueillir des renseignements à l'étranger. L'impopulaire section du renseignement militaire, qui a été au centre de la répression par les forces de la sécurité sous l'ancien régime, va être dissoute; on en conservera seulement le noyau requis aux fins réelles du renseignement militaire.
Conformément à cette politique de transparence, l'ANC a annoncé qu'il présenterait un projet de loi sur la démocratie ouverte au cours de la session parlementaire de 1995. Il s'agira essentiellement d'une loi sur la liberté de l'information qui donnera aux particuliers ainsi qu'aux médias le droit d'accès à tous les documents officiels et ce, à tous les niveaux de gouvernement, sauf dans le cas de certaines questions classifiées étroitement définies se rapportant pour la plupart à la sécurité nationale. Un groupe de spécialistes a été chargé de rédiger le projet de loi après avoir consulté des organismes publics, dont les associations de journalistes, et tenu des réunions publiques sur la question. Avec une disposition de la nouvelle Constitution nationale garantissant la liberté de parole et de presse, cette loi donnera aux médias sud-africains une mesure de liberté unique sur le continent africain et égale à celle qu'on trouve seulement dans quelques pays du monde occidental.
La tradition consistant à établir le siège de la législature au Cap, soit à 1 000 milles de la capitale administrative, Pretoria, est une question contentieuse qui a surgi peu après l'élection du nouveau parlement. Cette tradition résulte d'un compromis négocié lors de la formation de l'Union de l'Afrique du Sud après la guerre anglo-boer, au début du siècle. On avait alors convenu d'attribuer une capitale à l'ancienne colonie britannique du Cap et une autre, à la république vaincue de Paul Kruger, ou Transvaal. Face à tous les coûts et inconvénients administratifs occasionnés par le va-et-vient entre les deux capitales, les membres du nouveau Cabinet de Mandela remirent bientôt en question l'à-propos des deux capitales dans la «nouvelle» Afrique du Sud. Il y eut un fort mouvement en faveur du déménagement de la législature à Pretoria. Le président Mandela a donc chargé une commission spéciale d'examiner la question, et une décision sera probablement prise à ce sujet au cours de l'année 1995.
La nouvelle Constitution, même si elle est provisoire et imparfaite, continue de refléter le remarquable esprit de négociation qui a présidé à son élaboration. L'Assemblée nationale élue siège une fois par semaine à titre d'assemblée constituante pour rédiger la Constitution définitive du pays, tâche qu'elle achèvera vraisemblablement tôt en 1996. Même si l'ANC a déclaré qu'il faut refaire la Constitution à partir du début, et non pas simplement modifier la Constitution actuelle, le fond de la Constitution provisoire subsistera probablement sans changements radicaux. Mais la disposition prévoyant une coalition obligatoire en vue de la formation d'un gouvernement d'unité nationale sera modifiée. Avec la montée évidente des tensions entre Mandela et F.W. de Klerk, qui ont presque éclaté avec la menace de démission de de Klerk il y a quelques semaines, le compte à rebours est amorçé pour le gouvernement d'unité nationale. Bien qu'on en avait besoin pour stabiliser une population extrêmement divisée durant la période transitoire, il disparaîtra avant les élections de 1999. Le parti National devra se défendre lui-même pour sa survie ou bien il perdra son identité complètement. Ceci se réalisera probablement peu après que l'Assemblée constitutionnelle aura achevé ses travaux quelque temps l'an prochain. Pour ce qui est de l'autre membre du gouvernement d'unité nationale, le chef Buthelezi et son Parti de la liberté Inkatha, qui ont orchestré une grève surprise de deux semaines avec leurs quarante-huit membres du parlement, ils pourraient quitter en tout temps. Ces événements ne devraient pas faire de houle en Afrique du Sud ou à l'étranger lorsqu'ils se produiront.
Outre qu'elle a établi un cadre général pour le gouvernement, la nouvelle Constitution a complètement redéfini les limites politiques du pays; quatre anciennes provinces et dix «homelands» occupées par des tribus noires ont été dissoutes pour former neuf nouvelles provinces. Le travail d'extension des limites municipales pour englober les villes blanches et leurs «townships» dortoirs noirs est en grande partie achevé, et les élections municipales, qui constitueront la dernière étape du processus d'abandon de l'apartheid, sont prévues pour le mois d'octobre.
Étant donné cette réorganisation massive de tout le processus gouvernemental, il est évident que les moyens concrets dont dispose le gouvernement pour servir la population sont plutôt limités. Et il faudra attendre au moins une autre année avant que l'intégration et la réinstallation de milliers de fonctionnaires et la mise en oeuvre de nouvelles politiques destinées à améliorer l'égalité raciale, la motivation et le rendement soient achevées. La réponse suscitée, il y a quelques mois, par la première grande campagne de recrutement de la Commission de la fonction publique, qui cherchait à remplir, conformément au principe de l'équité en matière d'emploi, quelque 11 000 postes de niveau moyen et supérieur, donne une idée de l'ampleur de la transformation de l'administration publique du pays. Plus de d'un million de demandes d'emploi ont alors été reçues. D'ici à ce qu'un système administratif raisonnablement efficace soit en place, l'application de nombre des programmes et politiques du PRD continuera d'être retardée.
La fourniture de logements à prix modéré offre un bon exemple des problèmes auxquels le nouveau gouvernement fait face. Le président Mandela attache beaucoup d'importance à sa promesse de construire un million de nouvelles maisons avant les élections de 1999, et cette politique est au coeur du PRD. Mais, à l'heure actuelle, on construit très peu de maisons pour les Noirs en Afrique du Sud. Le versement des subventions et l'approbation générale des plans de logement ont été entravés par les retards à dissoudre les quatre administrations provinciales du logement qui existaient avant les élections et leur remplacement par neuf nouvelles administrations gérées par les provinces. A mesure que les mois passent et que les objectifs ne sont pas atteints, le fait que le nombre total de maisons requises est au moins deux fois supérieur à l'objectif initial fixé par Mandela vient compliquer le problème. La situation est maintenant aggravée par le décès de Joe Slovo, ministre du Logement, qui, même s'il souffrait d'un cancer dans sa phase terminale, avait remarquablement réussi à établir un consensus parmi un grand nombre des parties intéressées du secteur du logement. Le système de subventions du gouvernement présente des problèmes de fond et d'application. Il faudra quelques mois avant que son successeur, Mme Sankie Nkondo ait de l'impact.
Le nombre de maisons requises est au moins deux fois supérieur à l'objectif initial fixé par Mandela et des preuves tangibles existent à l'effet qu'une crise multi-dimensionnelle relativement à la livraison de logements éclatera avant la fin de l'année, sauf si le nouveau ministre réussi à développer et à trouver d'autres politiques imaginatives et créatives pour fonder de nouvelles communautés toutes entières et pour stimuler la production accrue des méthodes de construction. Certains indices d'espoir commencent cependant à poindre. Ainsi, par suite de l'instauration d'un programme d'indemnisation parrainé par le gouvernement, les banques manifestent leur volonté de jouer un rôle plus constructif en fournissant des fonds. De plus, certains des grands entrepreneurs sont sur le point de mettre sur pied des projets majeurs de construction de logements à prix modéré et un certain nombre de grandes entreprises s'apprêtent à bâtir des maisons pour leurs employés.
La question du logement présente aussi un dilemme du point de vue de l'un des objectifs de politique les plus fondamentaux du PRD, soit la création de milliers d'emplois grâce aux travaux de construction. Pour atteindre les objectifs en matière de logement, il va falloir accroître la productivité et construire sur une grande échelle, ce à quoi des systèmes complexes de consultation et d'approbation à l'échelon communautaire font obstacle dans certains cas. Une autre difficulté a été posée par l'intervention récente de l'ANC, qui nomme des «agents de liaison» chargés de représenter la collectivité sur les chantiers de construction et qui ordonnent parfois aux entrepreneurs d'employer plus d'ouvriers qu'ils n'en ont besoin afin d'accroître la vitesse de circulation des fonds dans les communautés locales. En fait, la politisation de l'industrie du bâtiment dans les townships est un de plusieurs nouveaux problèmes sérieux que le gouvernement et l'ANC doivent résoudre ensemble.
L'ANC lui-même est aux prises avec nombre des problèmes typiques d'un mouvement révolutionnaire de libération qui a réussi et qui se débat maintenant avec les difficultés du gouvernement. Beaucoup de ses dirigeants font maintenant partie du gouvernement, les fonds du parti s'épuisent et les conflits entre un mouvement politique de masse et la discipline du gouvernement se manifestent. Des gens comme Cyril Ramaphosa, secrétaire général de l'ANC, sont bien conscients de ces problèmes. Celui- ci a déclaré, lors d'un congrès du parti qui a duré cinq jours, en décembre dernier, que le mouvement souffrait d'un manque de bonnes pratiques de gestion. «Il y a des coteries, des cliques, des tensions, des querelles et un manque de discipline financière qui exercent des pressions énormes sur nos ressources», a-t-il dit. «Le climat d'instabilité qui règne dans de nombreux townships, la prolifération des armes et le niveau élevé du chômage ont créé les conditions propices à une augmentation des crimes violents. Si on ne s'attaque pas à ces problèmes d'urgence, l'ANC ne sera pas en mesure de relever nombre des défis de l'avenir.»
L'ANC découvre en outre que nombre de ses politiques, qui ont été efficaces pendant la lutte pour la libération, le hantent maintenant. Des tactiques comme encourager l'hostilité envers les services de sécurité, encourager les gens à ne pas payer leurs impôts locaux afin de rendre les townships ingouvernables, perturber l'éducation et ainsi de suite ont des effets négatifs très réels. Le plus sérieux a sans doute été l'avènement d'une «culture de droits», selon laquelle de nombreux Noirs estiment maintenant qu'après avoir souffert sous le joug de l'apartheid, ils sont en droit de se voir donner, par exemple, une maison et un emploi, indépendamment, de leur propre contribution.
La manifestation la plus alarmante de cette culture se trouve chez les «comotsis» (comrage totsis), nom populaire donné aux gangs de jeunes chômeurs souvent illettrés, victimes des boycotts scolaires, qui traînent dans les townships et font des incursions dans les banlieues blanches des grandes villes, en particulier Johannesburg. Ces jeunes gens, qu'on compte par milliers, s'adonnent au crime et au petit terrorisme et présentent une menace importante pour les Noirs comme pour les Blancs. Il s'agit presque d'une génération perdue, qui rappelle de façon tragique le prix de l'élimination de l'apartheid et rend d'autant plus urgent le besoin de progrès rapide dans l'exécution des programmes du PRD.
Dans un discours très franc lors de l'ouverture de la session parlementaire 1995, il y a quelques semaines, Nelson Mandela a proclamer une série de réprimandes sévères envers plusieurs de ces attitudes et de ces actions en référant plus particulièrement aux conséquences destructives d'une «culture de droits». Bien que sans aucun doute les mots du président transmettent des forces morales importantes, la réalité est que le temps passe en Afrique du Sud et que des actions concrètes et des preuves tangibles de progrès visibles à l'ensemble des démunis, seront bientôt nécessaire pour soutenir l'éloquence.
Cela étant dit, l'avenir à long terme de l'ANC reste incertain. Selon Nelson Mandela, l'ANC est une «grande Église», une alliance de groupes allant des communistes aux capitalistes, des libéraux aux révolutionnaires radicaux, qui se sont regroupés dans le but commun de libérer leur pays de l'apartheid. Cela fait, l'alliance peut-elle subsister? A court et à moyen terme, l'ANC restera uni. Malgré sa composition hétérogène, c'est le seul mouvement en son genre au monde qui laisse supposer une plus grande cohésion que ne le réalisent la plupart des analystes. Ayant survécu à une telle épreuve, il paraît peu probable qu'il se divise, maintenant qu'il est parvenu au pouvoir et a des faveurs à distribuer. De plus, la souplesse découlant de son caractère de «grande Église» et sa tolérance interne de différences d'opinion assez vigoureuses le protègent également contre la désintégration. Mais il semble logique qu'à plus long terme la restratification sociale qui se produira nécessairement dans la nouvelle Afrique du Sud mène à un remaniement politique — en particulier lorsque l'imposante figure de Nelson Mandela ne sera plus là pour assurer la cohésion du parti. La question de savoir comment ce remaniement se produira est, bien sûr, du domaine des conjectures, mais le scénario suivant est possible.
Un groupe de l'ANC actuel pourrait fusionner avec les jeunes dirigeants du Parti nationaliste pour former un équivalent africain du Parti chrétien-démocrate européen, qui attirerait l'aristocratie économique et les éléments plus prospères de la classe moyenne multiraciale naissante. Un autre groupe de l'ANC pourrait s'allier avec la Cosatu (fédération des syndicats) et avec le Parti communiste en transmutation pour former un parti social-démocrate qui recruterait ses adhérents parmi la classe ouvrière et les couches moins prospères de la classe moyenne. Enfin, il y aurait probablement un parti qui intéresserait la grande sous-classe et exploiterait les attentes insatisfaites et l'éloignement de ces laissés-pour-compte. Ceux-ci pourraient constituer une clientèle naturelle pour le Congrès panafricaniste (CP) radical, auquel pourrait se joindre le Parti de la liberté Inkatha. Une telle alliance peut sembler incongrue, mais le traditionalisme de l'Inkatha pourrait s'accorder avec la philosophie africaniste du CP. Cela pourrait assurer à celui-ci, qui n'a pas fait fureur aux élections de 1994, une base d'appui solide au sein de la plus grande tribu d'Afrique du Sud, les Zoulous, tout en offrant à l'Inkatha un moyen de sortir du ghetto tribal dans lequel il s'est enfermé.
Le défi prépondérant vient du fait que le régime d'apartheid a laissé l'Afrique du Sud avec un des plus grands écarts au monde entre les riches et les pauvres et que cette situation ne pourra durer longtemps. Il faut rétrécir cet écart aussi vite que possible. Le fait qu'un chômage massif sévit au pays en même temps que s'y produit une explosion démographique complique la situation. On estime à environ 50 p. 100 le taux de chômage atteignant le secteur économiquement actif de la population, et ce taux est manifestement beaucoup plus élevé dans certains des townships noirs. Le chiffre estimatif de la population se situe actuellement entre 40 et 43 millions d'habitants, et on prévoit qu'il grimpera à près de 60 millions au cours des quinze prochaines années. L'économie, qui a progressé d'un peu moins de 3 p. 100 en 1994, doit par conséquent croître beaucoup plus rapidement simplement pour suivre le rythme de l'expansion démographique. Selon le South African Institute for Race Relations, la croissance de l'économie doit se maintenir à un niveau deux fois supérieur à celui de la croissance démographique si l'on veut réduire la masse des chômeurs. Comme les politiques visant la redistribution des richesses semblent être en conflit avec celles qu'il faut pour engendrer celles-ci, le gouvernement va devoir établir un équilibre délicat entre ces deux besoins essentiels, mais contradictoires.
Il y a toutefois lieu de souligner que les indicateurs statistiques ne tiennent pas suffisamment compte des activités économiques traditionnelles des Noirs, en particulier des femmes, ni d'une somme importante d'activité s'exerçant dans le secteur non officiel dans les townships noirs. Selon certaines estimations, celle-ci touche jusqu'à 30 p. 100 de la population, révélant l'existence d'un esprit d'entreprise considérable chez la collectivité noire. Mais, même si cela peut pondérer un peu les chiffres, il reste que tout, en Afrique du Sud, va dépendre de l'atteinte et du maintien d'un rythme de croissance économique substantiel. A défaut de cela, ce sera l'échec sur toute la ligne.
Les investissements étrangers seront essentiels pour susciter une croissance et des possibilités. Ils commencent à venir, mais pas aussi rapidement que le gouvernement le souhaite ni que l'économie le requiert. Les grands hôtels de Johannesburg sont pleins à craquer de délégués commerciaux étrangers et de groupes d'investisseurs, en provenance des États-Unis en particulier, qui visitent le pays, mais leur attitude prudente dénote leurs préoccupations au sujet du contrôle des devises et leur désir d'attendre encore pour voir si le climat politique va se stabiliser avec le temps. Dans le contexte concurrentiel de l'économie mondiale actuelle, le contrôle des devises, les restrictions excessives au rapatriement des fonds et les autres obstacles aux investissements sont des facteurs qui découragent les investisseurs. De nombreuses autorités étrangères, dont le premier ministre de Grande-Bretagne, conseillent fortement au gouvernement de lever le contrôle des devises. Le gouvernement a délaissé le système monétaire rand à deux palier. Cela se traduira inévitablement par une dévaluation importante du rand commercial, qui passera de son taux actuel de 3,5 par rapport au dollar américain à 3,8 ou même 4. Par ailleurs, l'assouplissement des règles de contrôle des devises entraînera presque certainement un exode des capitaux intérieurs tandis que les Sud-Africains saisiront l'occasion d'acheminer au moins une partie de leur argent vers des abris plus sûrs à l'étranger.
Vu l'attitude attentiste de nombreux investisseurs étrangers et le fait évident que les investissements projetés dans le secteur industriel ne produiront pas de résultats bénéfiques avant plusieurs années, le tourisme devient l'une des priorités adoptées par le gouvernement pour favoriser une croissance économique rapide et créer des emplois. En 1993, le tourisme a été le quatrième grand agent d'apport de devises étrangères en Afrique du Sud. Le gouvernement a mis en train un plan triennal pour le faire passer au premier rang à ce chapitre d'ici 1997. D'après les économistes de l'État, chaque groupe de 30 touristes crée environ deux emplois, et le tourisme pourrait soutenir directement ou indirectement jusqu'à 20 p. 100 de la main- d'oeuvre du pays.
L'importance des investissements étrangers et la dépendance du tourisme soulignent le rôle essentiel que doit jouer la communauté internationale pour soutenir la croissance rapide de l'économie. Mais la concrétisation de l'aide est compliquée. Le Japon par exemple qui est le donneur le plus important à l'Afrique du Sud, démontre de plus en plus de signes d'inquiétude devant les insuccès du gouvernement et du PRD dans leurs tentatives de formuler et de mettre sur pied des programmes spécifiques et des politiques pour mettre sa contribution à profit. Les Américains ont promis de verser quelque 600 millions de dollars sous forme d'aide directe au cours des trois prochaines années, et celle-ci devrait être suivie d'investissements considérablement plus élevés du secteur privé américain. Même si un groupe de haut niveau coprésidé par le vice-président Gore et le vice-président Mbeki a été établi pour surveiller les progrès, l'Afrique du Sud commence seulement à se rendre compte que, pour obtenir effectivement une bonne partie de cette aide, elle devra entretenir avec le Congrès américain des rapports beaucoup plus étroits qu'à l'heure actuelle. La visite très fructueuse du président Mandela à Washington et ses relations étroites avec le président Clinton et avec de nombreux secteurs de la population afro-américaine sont une chose; la prestation concrète de l'aide du Congrès américain, surtout après les élections de novembre dernier, est une tout autre affaire.
Le Canada continue pour sa part d'apporter une contribution importante; son engagement à fournir quelque 60 millions de dollars au cours des trois prochaines années le place à un rang élevé parmi les donneurs d'aide de niveau moyen. Un certain nombre d'entreprises canadiennes, dont Newbridge Network Corp., SNC Lavalin, Cott Corp., Diverssey Corp., SR Telecom Inc. et Bombardier, ont déjà fait des investissements importants. Et les programmes créateurs de l'ACDI pourraient bientôt susciter d'autres investissements du secteur privé canadien. D'autres pays et les organismes internationaux, Banque mondiale en tête, ont tous un rôle important à jouer.
Mais les clés réelles de la croissance économique rapide et du développement de l'Afrique du Sud sont non pas entre les mains des gouvernements — étrangers ou intérieurs —, mais entre celles du secteur privé et l'apport de la multitude des organismes communautaires. Même les capitaux, si essentiels soient-ils, ne constituent pas le problème fondamental. Des capitaux énormes sont disponibles au pays même dans les établissements bancaires et les caisses des compagnies d'assurances et dans les grands conglomérats qui dominent l'économie. Les milliers d'émigrés sud-africains partout dans le monde qui sont avides de contribuer au développement de la «nouvelle» Afrique du Sud disposent également de capitaux substantiels. L'exigence essentielle consistera à susciter un sens dynamique de l'entreprise communautaire responsable en Afrique du Sud même. Il faut créer des millions d'emplois, un à la fois, en fonction des aptitudes et de la culture des populations locales.
Si l'on veut accomplir des progrès réels vers le rêve de la nouvelle Afrique du Sud, il faut en effet, comme le soutient l'ANC, donner des moyens à des millions de Noirs. Mais cela ne sera pas le fait du gouvernement seul, ni d'une «culture de droits». Les gens doivent se donner des moyens en se développant eux-mêmes et en s'en remettant à leur initiative et à leurs efforts personnels. C'est ici que le secteur privé et les investisseurs étrangers pourront jouer un rôle extrêmement créateur et fondamental dans les prochaines années. Il reste à voir si la sagesse et le leadership voulus pour surmonter les risques et les problèmes indubitables viendront de ce secteur.
Tandis que l'Afrique du Sud s'appliquera à résoudre ses énormes problèmes intérieurs, l'occasion pour elle de devenir le moteur de la croissance de la majeure partie du continent se fera plus évidente et plus réaliste. Le gouvernement Mandela manifeste déjà une grande aptitude constructive en matière de politique étrangère et présente un message positif très fort au reste de l'Afrique. Mandela a apporté une contribution importante aux réunions de l'Organisation de l'unité africaine, où il a fortement critiqué les dirigeants des autres pays d'Afrique pour leur participation à l'échec de nombre de leurs économies. Même ici, cependant, des dilemmes cruels se posent. Comme l'ancienne Union soviétique, l'Afrique du Sud possède une grande et puissante industrie des armes dont, ces dernières années, de nombreux progressistes ont préconisé la conversion à des fins non militaires pour lui assurer un «dividende de la paix». Même si ce doit être difficile pour lui, Mandela, traduisant sans aucun doute le besoin primordial d'assurer la croissance économique, de créer des emplois et d'accumuler des devises étrangères, a fermement insisté non seulement pour poursuivre l'exportation d'armes, mais encore pour l'accroître.
La nouvelle la plus positive est que la violence, qui semblait endémique il y a un an et inquiétait au premier chef de nombreux analystes, a notablement régressé. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne pourrait pas éclater de nouveau. La violence politique refera presque certainement surface lors des élections locales d'octobre, notamment dans la province du KwaZulu-Natal, où le chef Buthelezi et son Parti de la liberté Inkatha continuent de jouer un jeu perturbateur, attisant l'ethnonationalisme zoulou et utilisant des méthodes coercitives, par l'entremise des chefs locaux, pour tenter d'y conserver leur emprise politique en déclin. Buthelezi lui-même s'est joint au Cabinet national, ce qui a semblé l'éloigner de la scène politique provinciale, mais il a essuyé un revers important lorsque le roi zoulou, Goodwill Zwelithini, s'est dissocié de lui après les élections d'avril. Depuis lors, toutefois, Buthelezi s'est repris, d'abord en amenant le gouvernement provincial dominé par l'Inkatha à former une chambre des dirigeants traditionnels, dont il est maintenant le président élu, puis en gardant, malgré la défection du roi, le contrôle des «amakhosi», ou chefs régionaux, qui continueront de lui servir d'agents coercitifs sur le terrain dans les régions rurales du KwaZulu- Natal. Même si Buthelezi a été affaibli, il est loin d'être fini, et il apparaît inévitable que la lutte pour le pouvoir dans cette province agitée éclatera de nouveau lors des élections locales. Même si cela fera sans aucun doute les manchettes et ravivera peut-être les prédictions de fin du monde, l'agitation sera circonscrite et de durée limitée. Elle ne posera pas de menace sérieuse à la stabilité du pays dans son ensemble.
Cette conviction est renforcée par le fait que la menace de violence de la droite, qui paraissait également si alarmante l'année dernière, surtout à cause de la collaboration de celle-ci avec l'Inkatha, a presque complètement disparu. Après l'échec d'une tentative pour établir une tête de pont militaire dans la homeland tribale du Bophuthatswana, peu après les élections d'avril, le général à la retraite Constand Viljoen a renoncé à ses idées de résistance armée et mené son Front de la liberté en campagne électorale, puis à la nouvelle Assemblée nationale, où les appels à la sécession de ce parti se sont progressivement transformés en négociations paisibles en vue d'obtenir une forme d'«autodétermination» ethnique (encore indéfinie) pour les Afrikaners soi-disant «boers». Et le Parti conservateur, principale formation de la droite, qui a boycotté les élections d'avril, a maintenant annoncé qu'il participera aux élections locales d'octobre. Cela signifie que la politique de la droite s'est constitutionnalisée et que les quelques éléments extrémistes qui restent, comme le Mouvement de résistance afrikaner, ont été marginalisés. Les forces de sécurité ont par ailleurs été établies et la possibilité que ces derniers s'associent avec un mouvement général de résistance de la droite, appuyé par l'Inkatha, s'est éteinte.
Les perspectives de stabilité, ponctuée tout au plus d'actes de violence locaux maîtrisables, sont donc bonnes. La véritable pierre de touche des perspectives futures de la nouvelle Afrique du Sud se trouvera non pas là, mais dans le domaine de l'économie. Le Commentaire, numéro 44 de mai 1994, Le véritable obstacle à une démocratie durable en Afrique du Sud, stipule en terminant qu'il faut faire preuve d'un optimiste prudent. Selon la performance générale durant la première année cruciale, ce pronostic demeure valable et l'adjectif "prudent" doit nécessairement demeurer à jamais.
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