Commentaire N° 61 est archivée.
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M. H. P. Klepak
Septembre 1995
Non classifié
Précis : La démocratie n'est pas aussi robuste qu'on pourrait l'imaginer. Elle dépérit rapidement lorsque les gouvernements négligent d'améliorer les conditions économiques de la majorité ou lorsqu'il y a des risques que l'armée prenne le pouvoir ou encore lorsque les bénéfices de la corruption remplacent le commerce normal et rationnel. Dans certains pays de l'Amérique Latine par exemple, là où la démocratie commence à peine, un changement de gouvernement peut aussi présager un changement des racines profondes de la démocratie soit l'autorité de la loi, les droits de la personne, l'indépendance du système judiciaire, et la confiance des citoyens pour la police et l'armée. La perspective de croissance de la démocratie à long terme en Amérique Latine est la principale inquiétude de l'auteur de Commentaire ce mois-ci. - Septembre 1995. Auteur: Monsieur H. P. Klepak.
Note du rédacteur : La démocratie n'est pas aussi robuste qu'on pourrait l'imaginer. Elle dépérit rapidement lorsque les gouvernements négligent d'améliorer les conditions économiques de la majorité ou lorsqu'il y a des risques que l'armée prenne le pouvoir ou encore lorsque les bénéfices de la corruption remplacent le commerce normal et rationnel. Dans certains pays de l'Amérique Latine par exemple, là où la démocratie commence à peine, un changement de gouvernement peut aussi présager un changement des racines profondes de la démocratie soit l'autorité de la loi, les droits de la personne, l'indépendance du système judiciaire, et la confiance des citoyens pour la police et l'armée.
La perspective de croissance de la démocratie à long terme en Amérique Latine est la principale inquiétude de l'auteur de Commentaire ce mois-ci. Monsieur H.P. Klepak est le Directeur des programes de sécurité à la Fondation Canadienne pour les Amériques et il est professeur au Collège Militaire Royal du Canada.
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C'est en Amérique latine que le mot démocratie revient le plus souvent dans le discours politique. Pendant les crises et les guerres d'indépendance du début du 19e siècle, Simon Bolivar et d'autres libérateurs ont réclamé la réforme de l'ancien système colonial afin d'instaurer des régimes politiques qui soient démocratiques tant par leur forme que par leur substance, et ce, malgré la réticence générale des élites.
Pourquoi alors a-t-il fallu près de 200 ans pour que les régimes démocratiques de divers types deviennent le système politique dominant en Amérique latine? Dans quelle mesure la démocratie est-elle ancrée dans les pays latino-américains? Et enfin, une question connexe, la démocratie a-t-elle des chances de profondément s'enraciner dans les années à venir?
Premièrement, il est très important de se rappeler que, comme le disait l'auteur français Marcel Niedergang, il n'y a pas une, mais vingt Amériques latines. Quoique la plupart des pays de cette région partagent le même patrimoine ibérique, Haïti, État de langue française, fait également partie de l'Amérique latine. De plus, la tradition ibérique fait écho non seulement au passé de l'Espagne, mais aussi à l'expérience formatrice très différente du Portugal. Le Brésil y est peut-être le seul pays de langue portugaise, mais environ le tiers de la population latino-américaine y habite et son territoire couvre approximativement la moitié du continent sud-américain.
L'Amérique latine a été colonisée par l'Espagne et le Portugal, mais les conquistadors y ont découvert d'importantes civilisations fort raffinées qui n'étaient pas nécessairement en retard sur les sociétés européennes. Ils y ont également trouvé de vastes territoires déserts peu intéressants pour des aventuriers attirés par l'or et en quête de travail. Dans les Andes, en Amérique centrale et au Mexique, le mélange de ces races a fait naître des sociétés métisses, tandis qu'au Brésil et dans les Caraïbes, ce sont les esclaves noirs qui ont eu une influence plus marquée sur le métissage de la population. Enfin, les peuples autochtones étant peu nombreux dans le Cône sud, notamment en Argentine, au Chili et en Uruguay, la colonisation par des Européens de race blanche a entraîné des mélanges ethniques dans lesquels les Blancs dominent totalement. Il ne faut pas croire pour autant que les Blancs ne dominent pas également dans le reste de l'Amérique latine. De fait, ils y ont été maîtres de la vie politique, économique et sociale, et ils le sont encore dans bien des cas. Les problèmes raciaux sont donc souvent prêts à refaire surface dans la plupart de ces pays.
Il serait difficile de s'imaginer des pays où, après l'accession à l'indépendance, la démocratie serait instaurée plus lentement qu'en Amérique latine. Les longues et sanglantes guerres de sécession contre l'empire espagnol, qui étaient en fait des guerres civiles dans des sociétés animées de forts sentiments royalistes, ont détruit les structures de l'ancien régime colonial, mais elles ont également créé une classe de dirigeants militaires dont l'avarice et les tendances séparatistes se sont révélées difficiles à maîtriser.
Dans l'Amérique espagnole, l'empire fonctionnait comme une série de monarchies distinctes, à l'exemple de la dynastie des Habsbourg en Europe, et même si le monarque jouissait à bien des égards d'un pouvoir absolu, il évoluait dans un milieu complexe de relations particulières, de privilèges locaux et d'exceptions à la règle, qui est certes déconcertant pour l'historien, mais qui convenait bien au Nouveau Monde. Même si ces relations favorisaient peut-être l'autonomie régionale, pareil traitement de faveur ne devait ni influer sur l'ordre social et la hiérarchie, ni suggérer l'existence de droits individuels ou de ce que l'on qualifierait aujourd'hui de droits de la personne. Généralement parlant, les gens appartenaient à la même classe sociale et au même groupe ethnique pendant toute leur vie. La mobilité sociale était rare. Les autorités religieuses se sont alliées à la Couronne pour faire en sorte qu'une société unie survive et transmette ses valeurs aux générations futures, et la démocratie ne faisait certainement pas partie de ces valeurs.
Les grands conflits qui ont secoué l'empire espagnol au début du 18e siècle avaient souvent fort peu de liens avec la démocratie, même si certains dirigeants avaient manifestement des aspirations à cet égard. En effet, il faut dire que, souvent, les révolutions dans l'Amérique espagnole étaient en fait beaucoup plus des tentatives faites par des aristocrates locaux pour conserver leurs privilèges et leurs pouvoirs que des rébellions pour obtenir des réformes et accroître la participation politique des masses ou améliorer leurs conditions sociales. Bolivar lui-même était loin d'être persuadé des progrès que pouvait engendrer la démocratie, que beaucoup de Latino-Américains associaient à l'anarchie et à la loi de la rue.
L'arrivée massive de soldats faisant partie des nouvelles élites issues des révolutions a été le seul facteur de changement. Près de vingt ans de guerre et tous les bouleversements engendrés par ces conflits ont donné des ambitions politiques à beaucoup de généraux qui, en s'alliant habituellement à d'autres aristocrates, ont réussi à mettre en échec tout penchant pour la démocratie.
Les États ont vite commencé à s'organiser — c'est-à-dire à se séparer en diverses entités distinctes — malgré les insistances de Bolivar, qui soutenait qu'un tel rassemblement hétérogène de petits États serait facilement la proie de guerres intestines et d'agressions de la part des puissances européennes et des États-Unis. Les hommes forts de cette région ont alors instauré la longue et coûteuse tradition du «caudillisme», selon laquelle des dirigeants charismatiques ayant souvent des compétences militaires en sont venus à dominer leurs sociétés à la suite de luttes de pouvoirs entre les élites.
Pendant ce temps, les traditions très légalistes de l'empire ibérique étaient maintenues et des constitutions écrites prévoyant en détail toutes sortes d'idéaux inspirés directement des dernières idéologies politiques européennes et américaines coexistaient avec le mépris total pour les droits les plus fondamentaux, comme le droit à des procédures équitables. En effet, l'élite intriguait de façon flagrante et souvent violente à l'extrême pour obtenir le pouvoir, mais presque toujours en se cachant derrière une fausse idéologie libérale ou conservatrice.
C'est la fin de la division internationale du travail au moment de la crise économique de 1929 qui a eu les répercussions les plus graves sur la démocratisation de l'Amérique latine. Des gouvernements autoritaires de droite ont été instaurés dans de nombreux pays après que les forces populistes ou de gauche se furent révélées incapables de guider les populations de manière à faire face aux multiples problèmes occasionnés par l'effondrement du commerce extérieur et le bouleversement des économies nationales.
Les syndicats encore jeunes et d'autres organisations populaires étaient souvent considérés comme subversifs tout comme les partis politiques qui tentaient de les représenter.
Lorsque la guerre a éclaté et que la plupart des économies ont à nouveau connu une période de prospérité, les appels à la démocratie se sont faits plus fréquents et plus nombreux. Dans la plupart des pays latino-américains, les réformateurs, particulièrement les mouvements étudiants, ont pris la lutte pour la démocratie au sérieux. Ces forces ont eu tôt fait de réclamer avec vigueur des changements, même dans certains des pays les plus antidémocratiques. Le rôle de plus en plus important des États-Unis dans l'hémisphère a également compté, car Washington a clairement manifesté sa préférence pour les démocraties au détriment des dictatures dans la lutte contre le fascisme. Plusieurs régimes autoritaires ont été renversés pendant la guerre et immédiatement après, suivant une tendance à la démocratisation qu'on avait alors cru permanente. Le progrès se préparait.
La Guerre froide devait mettre un frein à cet espoir. Le système panaméricain, consolidé pendant la Deuxième Guerre, est devenu beaucoup plus permanent et omniprésent à la fin des années 40, étant donné que le traité de Rio et l'Organisation des États américains établissaient clairement un système de défense pour l'hémisphère dans lequel le leadership américain était pris pour acquis. La concurrence que Washington livrait à l'Union soviétique sur la scène internationale a eu préséance sur tous les autres motifs pour lesquels les États-Unis appuyaient la démocratie. Il est vite devenu évident que presque tout régime obtiendrait un appui dans la mesure où il se déclarerait anticommuniste.
Les répercussions de cette politique n'ont pas tardé à se manifester en Amérique latine, surtout à cause de la crise guatémaltèque de 1954 qui a été suivie par l'avènement de la Guerre froide et le triomphe du gouvernement radicalement réformé (et éventuellement prosoviétique) de Fidel Castro, à Cuba, en 1959. Tandis que Cuba tentait désespérément de sortir de son isolement au sein des Amériques dominées par les États-Unis en adoptant une politique évidente d'exportation de la révolution, Washington consolidait des régimes répressifs en leur apportant une aide économique et militaire destinée à éliminer toute chance de révolution de style castriste. Ce sont les réformateurs prodémocratiques modérés ayant des objectifs que les principaux protagonistes ne jugeaient pas pertinents qui ont alors été les perdants.
Vers la fin des années 60 et le début des années 70, des régimes militaires ont remplacé les gouvernements civils dans la plupart des pays d'Amérique latine. Appliquant une stratégie en matière de sécurité nationale dans laquelle les mouvements nationaux de gauche étaient considérés comme les principaux ennemis des États latino-américains, ces gouvernements militaires ont fait disparaître les réformistes, ont terrorisé les forces démocratiques de tout acabit et ont souvent mené des guerres déloyales contre leur propre peuple. Ils n'ont toléré aucune tendance vers la révolution de gauche dans la région. Malheureusement, ils ont également empêché le développement des forces démocratiques en général.
La plupart des observateurs ont vite constaté que ces gouvernements n'ont guère fait plus que maîtriser leurs sociétés. A la fin des années 70, une tendance différente commençait lentement à se répandre, d'abord dans certains pays des Andes, puis bientôt ailleurs en Amérique latine : les militaires «retournaient à leurs baraquements».
Les politiques prodémocratiques de l'administration Carter à Washington ont joué un rôle important. Dans la plupart des pays, les militaires ont négocié fort aisément l'abandon du pouvoir. Dans d'autres, d'importants événements ont précipité ce changement. Les militaires argentins, par exemple, ont perdu tout prestige dans le pays après leur échec dans les Malouines, ce qui a accéléré la chute du régime. Il est toutefois important de noter qu'à l'exception de la dictature de Samoza au Nicaragua, aucune armée n'a été évincée du pouvoir par des forces démocratiques déterminées à atteindre leur objectif à tout prix. Ce sont plutôt les pressions exercées par la population qui ont rendu les régimes militaires simplement gênants pour les forces armées.
Les régimes militaires sont également devenus encombrants en Amérique centrale, dans les années 80, en raison des objectifs stratégiques de l'administration Reagan. De fait, la plupart d'entre eux avaient au moins officiellement quitté le pouvoir en 1985. Les pressions exercées par les États-Unis ont aussi miné la capacité de survie du régime Stroessner au Paraguay et, bien entendu, elles ont directement entraîné le renversement des régimes du général Noriega à Panama et du général Cédras à Haïti.
Par conséquent, au milieu des années 90, les gouvernements civils sont redevenus la règle en Amérique latine, même si les antécédents démocratiques de certains d'entre eux laissent à désirer. Dans beaucoup de pays, les militaires jouent au sein du gouvernement un rôle qui pourrait être encore considéré comme démesuré. Dans d'autres, les traditions autocratiques existent toujours, simplement parce que des gens mal informés ont cédé le pouvoir à des civils.
Le contexte international de l'après-guerre froide est toutefois très favorable au développement de la démocratie dans cette région du monde. Premièrement, Washington ne cache pas qu'il souhaite résolument voir la démocratie libérale et le capitalisme prospérer dans les Amériques. En effet, il a ouvertement insisté pour que tout pays désirant profiter d'initiatives comme l'Entreprise pour les Amériques dans la zone plus vaste de libre-échange de l'hémisphère occidental instaure d'abord une démocratie.
La situation actuelle semble donc relever de l'exploit. Depuis la chute de la dictature à Haïti, tous les pays d'Amérique affirment avoir un régime et des objectifs démocratiques. Même Castro, à Cuba, prend le soin d'insister sur le fait que son gouvernement, bien qu'il vise une forme différente de démocratie dans laquelle les questions économiques ont priorité sur les questions politiques, est néanmoins un gouvernement démocratique.
Une telle démocratisation est fort louable, car l'autorité de la loi, les droits de la personne, les élections multipartites entraînant de réels changements de dirigeants, une transparence accrue, etc. deviennent alors la norme. Comme l'ont appris les leaders péruviens et guatémaltèques, le climat propre aux coups d'État n'est pas un climat favorable. Il est même question d'instaurer un système de défense panaméricain dont les objectifs consisteraient notamment à protéger les régimes démocratiques contre leurs propres forces armées si celles-ci tentaient de les renverser. Si un tel système s'avérait nécessaire, il faudrait alors se demander jusqu'à quel point la démocratie est enracinée dans les régimes politiques latino-américains.
Malheureusement, il existe bien des raisons de s'inquiéter de la survie de la démocratie en Amérique latine. Dans de nombreux pays, les tendances économiques, sociales et politiques ainsi que les problèmes de sécurité s'allient pour renverser le processus enclenché au cours des vingt dernières années et représentent une menace bien réelle.
Plusieurs régimes démocratiques ne réussissent pas à améliorer les conditions économiques dans lesquelles la plupart des habitants doivent vivre, ce qui constitue le premier des graves problèmes auxquels ils doivent faire face. Que ce soit un bien ou un mal et que ce soit vrai ou non, la majorité des Latino-Américains estime que les gouvernements démocratiques devraient mieux réussir que les régimes autoritaires à améliorer la situation financière de la population. Lorsque les régimes militaires étaient au pouvoir, les partis politiques ont souligné qu'ils arriveraient à apporter des changements économiques positifs si seulement les militaires leur laissaient la place.
Évidemment, c'est ce qui s'est produit dans bien des cas. Un certain nombre de pays latino-américains connaissent une croissance et des progrès soutenus, comme en témoignent plusieurs indicateurs traditionnels. Ainsi, le rendement économique de l'Argentine, de la Bolivie, du Chili, de la Colombie, du Pérou et du Salvador s'est nettement amélioré dans l'ensemble. Dans d'autres pays toutefois, la croissance est beaucoup moins constante et n'est pas sans causer de problèmes. Le Brésil, le Costa Rica, l'Équateur, le Mexique, le Panama, le Paraguay et l'Uruguay montrent tous de nombreux signes de progrès, mais sont également aux prises avec des situations inquiétantes. D'autres encore, comme Cuba, le Guatemala, Haïti, le Honduras, le Nicaragua et le Venezuela, connaissent très peu ou pas d'amélioration ou font alors clairement un pas en arrière.
Les progrès et les problèmes sont donc plutôt variés et la situation n'est pas uniforme comme certains observateurs voudraient bien nous le laisser croire. Dans plusieurs pays, les régimes démocratiques n'ont pas «tenu parole» et les progrès économiques auxquels la population avait été amenée à s'attendre dans le cadre de la réforme politique n'ont pas eu lieu.
Les troubles économiques, qui souvent accompagnent l'adoption de changements structuraux et la mondialisation, sévissent actuellement en Amérique latine, entraînant par le fait même une augmentation des taux de sous-emploi et de chômage. Presque tous les économistes s'entendent pour dire que l'écart entre les riches et les pauvres s'élargit rapidement et dangereusement et que l'effet de ruissellement fort recherché qui résulte des changements économiques tarde souvent à venir.
Cette situation a, dans bien des cas, engendré le phénomène social de l'estallido, une tendance aux manifestations sociales violentes causées par la frustration de la population, surtout des groupes marginalisés, face à des changements sur lesquels elle estime n'avoir aucun contrôle et dont elle croit souffrir le plus. Des émeutes et des scènes de pillage ont, à maintes reprises, été déclenchées par les hausses du prix du transport et des aliments de première nécessité ou d'autres biens ou services qui sont des plus importants pour les pauvres.
En l'absence de forces policières assez importantes, efficaces et bien entraînées, l'armée est presque invariablement appelée pour réprimer les mouvements de contestation. Cette situation ne peut que renforcer le rôle des militaires dans la société et qu'accroître la dépendance du gouvernement à l'égard d'une institution en période de grands besoins.
La corruption dans les secteurs public et privé est un autre problème important qui a presque atteint l'état critique. Malgré les nombreuses promesses de réforme, la corruption chez les fonctionnaires, les politiciens, les juges et d'autres éléments clés de la société est certainement à la hausse. Les partis politiques sont particulièrement touchés par cette tendance qui, dans de nombreux pays, a presque détruit le peu de prestige et de confiance dont ils bénéficiaient auprès de la population.
De plus, les Latino-Américains estiment que beaucoup de ces partis et de dirigeants politiques n'ont aucun programme cohérent pour sortir leur pays de la crise. Ils croient que les politiciens n'ont qu'un seul but, s'enrichir aux dépens de l'État. Le fait qu'au moins dix anciens ou actuels chefs de gouvernement en Amérique latine aient récemment été accusés de corruption ne peut qu'inciter davantage la population à croire que la corruption est répandue à tous les niveaux.
Dans certains pays, les habitants sont donc plus nombreux à réclamer le retour au régime militaire ou, du moins, des réformes massives. La population n'a que dérision pour les dirigeants, les institutions démocratiques et le processus démocratique jugé insuffisant pour produire des dirigeants honnêtes et compétents.
De plus, toute l'Amérique latine connaît un grave problème de criminalité. Dans presque tous ces pays, la sécurité des citoyens est devenue une question cruciale. De nombreux sondages démontrent que les Latino-Américains ne se sentent pas en sécurité dans leurs villes, surtout à cause de la montée en flèche du taux de criminalité. Bien que le sentiment d'insécurité soit sans aucun doute exagéré par certains dans des pays comme le Costa Rica ou le Honduras où les crimes ont toujours été très peu nombreux, les Latino-Américains ont l'accablante impression de n'être jamais à l'abri d'un crime, parfois même violent.
Les citoyens sont nombreux à demander instamment au gouvernement d'agir et à réclamer le retour à l'ordre public. Partout, l'efficacité avec laquelle les nouveaux gouvernements démocratiques luttent contre le crime est considérée comme une marque de succès ou d'échec dans des secteurs qui préoccupent réellement la population. Ici aussi, des pressions de plus en plus fortes sont exercées sur les gouvernements pour qu'ils donnent l'impression de faire quelque chose de valable. Dans de telles circonstances, même le plus démocratique des gouvernements tente de trouver des moyens de montrer qu'il prend le problème au sérieux.
C'est en pareil cas que l'absence de forces policières assez importantes, intègres, bien entraînées et efficaces se fait le plus sentir. Les services de police civils en Amérique latine sont habituellement petits, corrompus (ce qui n'est peut-être pas surprenant étant donné le salaire dérisoire que reçoivent les policiers), mal formés et équipés et très peu efficaces. Il n'est guère étonnant que les services de police n'arrivent pas à lutter contre les criminels qui sont maintenant souvent bien organisés et armés.
Dans de telles circonstances, d'importantes couches de la société dans certains pays réclament le recours à l'armée pour endiguer la criminalité. A Rio de Janeiro, une opération militaire d'envergure exécutée pour appuyer les policiers débordés a été bien accueillie par la population malgré le regain d'influence des forces armées qu'elle a entraîné. Au Guatemala, des militaires ont été envoyés pour chasser les criminels de plusieurs quartiers pauvres (barrios), ce qu'ils ont fait de façon remarquable. Mais les criminels sont revenus immédiatement après le départ de l'armée, ce qui a incité la population à brandir de grandes bannières pour réclamer le retour de l'armée («Que vuelva el ejército!»). Pareille situation ne contribue certainement pas à consolider la démocratie ni à établir un contrôle civil efficace sur les forces armées.
Ces derniers mois, au Salvador, les autorités ont eu recours à l'armée plutôt qu'à des services de police impuissants dans toutes sortes de circonstances, notamment pour mettre fin à des grèves, intervenir en cas d'enlèvements et maîtriser des foules. En Colombie, au Venezuela et au Nicaragua, l'armée a été appelée à remplir des fonctions très diverses allant du remplacement des gardiens dans des établissements correctionnels surpeuplés et dangereux jusqu'à l'expulsion de squatters installés sur certaines propriétés. L'inefficacité des services de police a souvent des répercussions extrêmement néfastes sur les efforts de démocratisation, répercussions aggravées par un taux de criminalité apparemment incontrôlable et par la perte de confiance dans un gouvernement démocratique qui en résulte.
L'augmentation marquée du trafic de la drogue et des armes est également liée à ce phénomène. Dans la lutte anti-drogue, les Latino-Américains ont très rapidement eu tendance à adopter une attitude du «nous contre eux» à l'égard des États-Unis. Alors que selon Washington, il s'agissait essentiellement d'un problème de fournisseurs alimentant des usagers aux États-Unis, les Latino-Américains ont préféré voir le problème comme une demande dans des pays riches du Nord à laquelle répondent des pays pauvres du Sud. Ces dernières années, l'augmentation de la consommation de drogue dans les villes latino-américaines, particulièrement celles du riche Cône sud, a fait comprendre à beaucoup d'entre eux la nécessité de prendre des mesures plus énergiques pour enrayer ce trafic. Le lien entre ce commerce illégal et la vague de criminalité est bien connu et compris. Il existe aussi un lien marquant entre le trafic de la drogue et celui des armes illégales. Il n'est pas exagéré de dire que d'importantes quantités de drogue sont acheminées vers le nord en échange de l'envoi d'armes vers le sud. Cette situation a des répercussions considérables sur les pouvoirs dont jouissent les narcotrafiquants, qui sont mieux armés et donc mieux en mesure de défier les autorités politiques. De plus, la quantité d'armes accessibles entrave l'efficacité du contrôle politique de l'État en général, situation qui a également des répercussions sur la guérilla et les mouvements terroristes.
L'État et les services de police civils n'ont guère réussi à restreindre ces activités, un échec qui mine encore davantage la confiance du public. Les militaires sont donc de plus en plus appelés à prêter main forte à la police, ce qui risque d'éroder le soutien que la population apporte à la démocratie à une époque où elle réclame le maintien de l'ordre.
Quelles sont les conséquences d'une telle situation pour le Canada sur le plan de la sécurité? Premièrement, l'instabilité dans une région qui prend de plus en plus d'importance pour le Canada a certaines répercussions : le Canada est une nation commerçante et les pays pauvres et instables ne sont pas de bons consommateurs, tandis que les pays stables et prospères le sont. Le Canada a de plus en plus d'échanges commerciaux avec l'Amérique latine, particulièrement avec le Mexique, mais également entre autres avec le Brésil et le Chili. De plus, facteur qui est très important, l'Amérique latine est la seule région au monde où le pourcentage des exportations canadiennes dans les secteurs de la haute technologie augmentent réellement, alors que le contraire se produit dans les échanges du Canada avec l'Europe, les États-Unis et même l'Asie. Les relations avec l'Amérique latine sont donc importantes pour le Canada.
De plus, les investissements canadiens dans cette région sont considérables et, bien entendu, tout investissement est extrêmement vulnérable à l'instabilité. Par contre, les répercussions de cette instabilité sur les relations politiques que le Canada entretient avec l'Amérique latine pourraient se révéler encore plus importantes.
En concluant un accord de libre-échange avec les États-Unis, puis en adhérant à l'ALÉNA qui a également été signé par les États-Unis et le Mexique et sera élargi pour y inclure le Chili, le Canada a manifestement opté pour sa propre région dans un monde de plus en plus axé sur l'établissement de blocs. Cette expérience n'a pas été des plus agréables, car le Canada a toujours estimé avoir des liens tant avec l'Amérique du Nord qu'avec l'Europe qui sert de contrepoids aux inégalités de la vie sur le continent nord-américain.
En effet, les divers gouvernements canadiens de toute allégeance politique ont toujours considéré le choix d'un bloc comme un cauchemar à éviter à tout prix. N'ayant pas réduit ses investissements aux États-Unis ainsi que les échanges commerciaux et les relations politiques qu'il entretient avec ce pays pour se rapprocher de l'Europe et de l'Asie en particulier, le Canada ne pouvait plus faire autrement que de se joindre aux Amériques en qualité de partenaire à part entière.
En prenant certainement l'une des décisions les plus cruciales de son histoire, le Canada est donc devenu «américain» en ce sens qu'il participe pleinement à la vie dans cet hémisphère en y occupant la place qui lui revient. Les conséquences d'une telle décision sont considérables. Premièrement, la création d'une communauté «hémisphérique» dans laquelle le Canada et les Canadiens se sentent à l'aise est un défi de taille qui dépend énormément de la réussite de ses nouveaux partenaires à instaurer la démocratie. Il serait inconcevable que le Canada reste dans une communauté d'États américains qui ne sont pas démocratiques. En effet, la formule d'adhésion à l'ALÉNA, une invention essentiellement canadienne, empêche à toutes fins pratiques les dictatures de se joindre au groupe.
Ainsi, il existe maintenant un lien étroit entre la réussite des démocraties latino-américaines et les efforts faits par le Canada à trouver une place qui lui convient dans les Amériques. Si ce plan échoue, le Canada n'aura aucune autre porte de sortie ailleurs dans le monde, l'Europe lui ayant catégoriquement tourné le dos et l'Asie voulant bien que le Canada y joue un rôle, mais pas dans les domaines politiques.
L'instabilité, la pauvreté et les iniquités en Amérique latine entraînent des problèmes de réfugiés et d'immigration illégale. Les événements survenus récemment à Cuba, en Amérique centrale, au Pérou et à Haïti ont montré que le Canada ne peut se prémunir contre les répercussions que de telles crises peuvent avoir sur l'immigration. De plus, pareilles situations ont manifestement des conséquences sur le plan de la sécurité. Seule une Amérique latine stable, prospère et probablement démocratique peut enrayer de tels problèmes. Les préoccupations des États-Unis à cet égard s'aggravent. En effet, les Américains s'estiment particulièrement vulnérables aux événements en Amérique latine, surtout au Mexique, à Cuba, à Haïti et dans d'autres régions des Caraïbes et de l'Amérique centrale. Bon nombre de ces inquiétudes touchent la sécurité, et le Canada sait très bien que tout ce qui est considéré comme une question de sécurité par les États-Unis en devient aussi automatiquement une pour le Canada. Ceci ne veut pas nécessairement dire que le Canada voit la situation de la même façon que son voisin du sud, mais la question se retrouve tout de même parmi les problèmes de sécurité qu'il doit régler.
Comme cela s'est produit à maintes reprises au cours des six dernières années, Washington est également tenté d'avoir recours à son atout le plus impressionnant, sa force militaire incontestée, lorsque la situation en Amérique latine l'inquiète. Encore une fois, l'unification grandissante des Amériques comporte un côté sécurité.
Le trafic de la drogue engendre également des problèmes de sécurité pour le Canada. Bien que le gouvernement canadien n'ait pas tendance à le considérer sous l'angle de la sécurité, préférant des moyens médicaux, sociaux et éducatifs pour le régler, il a des engagements à respecter à cet égard. La situation n'a pas été maîtrisée. La plupart de nos partenaires américains définissent maintenant le trafic de la drogue comme un problème de sécurité qui doit être, du moins en partie, résolu en faisant appel aux forces militaires. De fait, les États-Unis et le Mexique ont tous deux déclaré que ce fléau représentait la principale menace pour leur sécurité.
Enfin, il y a également la question des relations entre civils et militaires dans le cadre de l'ALÉNA et de l'ALÉA (un des acronymes possibles d'un éventuel accord de libre-échange des Amériques). Pour le Canada, il ne doit pas, en Amérique latine, y avoir un retour au cycle bien connu dans lequel se succèdent des régimes civils démocratiques et des régimes militaires autocratiques. Comme nous l'avons déjà mentionné, aucun régime dictatorial ne pourra adhérer à l'ALÉNA si le Canada veut continuer d'en être membre. Et le Canada ne peut se soustraire à l'ALÉNA, dans un monde où les unions se font par bloc et où nous assistons à une montée du protectionnisme et à une intensification de la concurrence entre les gros canons économiques (et à bien des égards politiques). L'élargissement de l'accord se produit à une époque où plusieurs gouvernements démocratiques éprouvent de plus en plus de difficultés à se maintenir à flot ou du moins à bien ancrer les pratiques démocratiques. A cet égard, nous sommes peut-être dans une course contre la montre.
Comme nous l'avons mentionné, le Canada a besoin d'un partenariat avec l'Amérique latine pour atteindre ses grands objectifs diplomatiques et économiques, dont plusieurs ont d'importantes incidences sur la sécurité. Si une démocratie durable ne peut être instaurée, le gouvernement canadien verra peut-être s'évanouir ses espoirs d'une relation rentable, la seule qui s'offre à lui dans un monde divisé en blocs.
Afin de bien se positionner, les démocraties latino-américaines doivent commencer à réaliser des progrès sociaux et économiques. Si elles y arrivent, et c'est ce qui se produit dans plusieurs pays de cette région, les gains seront fort nombreux. Mais si cet objectif demeure irréalisable et si le désordre s'installe, le Canada pourrait bien se retrouver aux prises avec des États dont le gouvernement n'est plus démocratique, une situation qui serait tragique pour ces pays, mais peut-être aussi pour le Canada.
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