William Millward
Novembre 1995
Non classifié
Précis : Les raisons principales pour lesquelles l'Iran est isolé de la communauté internationale sont relativement facile à énumérer, tout au moins pour celles qui sont les plus évidentes : le manque de relations diplomatiques formelles avec les États-Unis depuis la prise d'otages en 1979; les allégations de son ambition d'acquérir une capacité nucléaire de l'Iran; son opposition au processus de paix au Moyen-Orient; son appui aux activités terroristes dans la région; les violations intérieures des droits à la personne; l'assassinat à l'étranger des opposants au régime; la fatwa interminable pour la mort de l'auteur Salman Rushdie; et l'annonce de la politique du gouvernement américain en 1993 à l'égard de l'Irak et de l'Iran. Plus récemment, soit en avril 1995, l'administration américaine a imposé un embargo commercial complet contre l'Iran et a invité ses alliés européen, du Moyen-Orient et de l'Asie à emboîter le pas. Le noeud s'est évidement resserré et la rhétorique a grandi. Qui a-t'il en dessous de ce durcissement d'attitudes? Comment a réagi l'Iran et la communauté internationale. - Novembre 1995. Auteur: William Millward.
Note du rédacteur : Les raisons principales pour lesquelles l'Iran est isolé de la communauté internationale sont relativement facile à énumérer, tout au moins pour celles qui sont les plus évidentes : le manque de relations diplomatiques formelles avec les États-Unis depuis la prise d'otages en 1979; les allégations de son ambition d'acquérir une capacité nucléaire de l'Iran; son opposition au processus de paix au Moyen-Orient; son appui aux activités terroristes dans la région; les violations intérieures des droits à la personne; l'assassinat à l'étranger des opposants au régime; la fatwa interminable pour la mort de l'auteur Salman Rushdie; et l'annonce de la politique du gouvernement américain en 1993 à l'égard de l'Irak et de l'Iran. Plus récemment, soit en avril 1995, l'administration américaine a imposé un embargo commercial complet contre l'Iran et a invité ses alliés européen, du Moyen-Orient et de l'Asie à emboîter le pas. Le noeud s'est évidement resserré et la rhétorique a grandi.
Qui-at'il en dessous de ce durcissement d'attitudes? Comment a réagi l'Iran et la communauté internationale.
L'auteur William Millward contribue continuellement à ces pages à titre d'analyste stratégique du Moyen-Orient, au SCRS.
Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.
Après une période de tranquillité relative au cours de laquelle les États-Unis et leurs alliés de la coalition se préoccupaient de la menace persistante que représentait l'Iraq de Saddam Hussein, le gouvernement des États-Unis et certaines figures dominantes du Congrès ont étoffé leur discours contre l'Iran. Non contents de dénigrer la République islamique, la qualifiant de scélérate et de paria de la communauté internationale, les autorités américaines ont récemment donné suite par des mesures concrètes destinées à la punir pour ce qu'elles considéraient comme un comportement condamnable. Cet apparent renforcement d'attitude, ce durcissement de ton dans le discours et les mesures contre l'Iran surviennent au moment où ce pays ploie sous divers problèmes socio-économiques et où il reste relativement coi sur les scènes régionale et internationale. Ces faits laissent perplexes nombre des amis et alliés de Washington qui se demandent ce qui peut bien expliquer un tel revirement à ce moment-ci.
Les relations entre l'Iran et les États-Unis sont devenues un important baromètre des positions et tendances de la politique étrangère des deux pays. Dans une certaine mesure, elles sont maintenant ballottées par ces tendances, dans les faits. L'absence prolongée de rapports diplomatiques officiels entre les deux gouvernements, depuis l'occupation de l'ambassade américaine et la prise d'otages de 1979, va à l'encontre de la tradition internationaliste et cosmopolite des deux États. En dépit du grand écart d'âge entre les deux sociétés, aucun des deux pays n'a pu se permettre de pratiquer un isolationnisme sérieux et prolongé, pour diverses raisons d'ordre historique et géostratégique. La poussée internationaliste des deux pays, même s'ils sont situés aux antipodes, devrait normalement leur procurer certains engagements constructifs et des échanges commerciaux avantageux, malgré le différend traumatisant survenu il y a seize ans.
Ces deux sociétés ont cependant un profond sentiment de l'identité nationale et une propension à la mission impériale. Ces deux traditions impériales sont en désaccord dans le golfe Persique et dans l'ensemble du Moyen-Orient; en ce qui a trait au terrorisme, elles s'affrontent au niveau international. De récentes décisions américaines donnent à penser qu'on s'emploiera davantage à endiguer et à isoler l'Iran, ce qui est incompatible avec les réflexes historiques de ce pays et son image de soi. La question qui retient l'attention des analystes de la politique étrangère des deux États est celle de savoir si l'on peut vraiment s'attendre au succès de ces efforts.
Dans la foulée de la deuxième guerre du Golfe [Tempête du désert] et de l'application d'un train de sanctions contre l'Iraq par la communauté internationale, le gouvernement américain dévoilera sa propre Politique de double endiguement [PDE] en mai 1993. Celle-ci sera d'abord formulée par Martin Indyk, actuel ambassadeur des États-Unis en Israël. Ancien membre du Comité des affaires publiques des États-Unis et d'Israël [CAPEUI], Indyk deviendra conseiller du président Clinton pour la politique relative au Moyen-Orient, en qualité de membre du Conseil national de sécurité. La PDE vise à neutraliser la menace que représente l'Irak, dirigé par Saddam Hussein, et à limiter la capacité du régime islamique iranien de semer la zizanie dans la région. Elle a pour objectif de provoquer un changement de gouvernement en Irak, mais non en Iran. Pour la République islamique de l'Iran, l'idée est d'exercer suffisamment de pression pour amener le régime à modifier son comportement, jugé inacceptable à plusieurs égards, dont sa quête d'armes nucléaires, les violations intérieures des droits de la personne, son appui aux activités terroristes dans la région et à l'assassinat de prétendus opposants au régime à l'étranger, ainsi que sa vive opposition au processus de paix au Moyen-Orient. La PDE ne tarde pas à être affublée du nom de Politique d'endiguement de l'Iran, et les sceptiques ont tôt fait d'écarter l'idée qu'elle est dénuée d'intention de favoriser un changement de régime à Téhéran, tout comme à Bagdad.
Beaucoup d'observateurs nationaux et étrangers critiquent la PDE, principalement parce qu'elle suppose que les États-Unis obtiendront de leurs alliés l'appui et l'aide nécessaires pour que leur politique nuise à l'Iran au point de le contraindre à modifier son comportement. L'aide escomptée ne se concrétisera jamais parce que les investissements européens et japonais en République islamique seraient menacés si l'on soumettait le gouvernement iranien à des pressions économiques. En réalité, seul Israël s'engage sans équivoque à appuyer la politique. A l'été 1994, le ministre israélien des Affaires étrangères forme une équipe spéciale pour inciter les pays industrialisés à limiter leurs liens économiques avec l'Iran et à ne lui vendre aucune technique avancée, parce que son appui à l'égard des activités terroristes dans la région et à l'extérieur et sa volonté de mettre en oeuvre un programme nucléaire en font la menace suprême.
En novembre 1994, les critiques tant nationaux qu'étrangers décrient la PDE, la taxant d'incohérence et affirmant qu'elle ne donne guère de résultats. L'Administration américaine entreprend alors d'examiner sa politique concernant l'Iran, et le secrétaire d'État Christopher recommande un embargo commercial complet. Les départements du Commerce, de la Défense, de l'Énergie et du Trésor s'y opposent, affirmant d'une même voix que cela aura peu d'effet sur le comportement de l'Iran et ne fera que nuire aux entreprises américaines. L'Administration se heurte à un concurrent encore plus agressif en matière de politique étrangère : le nouveau Congrès républicain.
Le 6 mars 1995, la Conoco Inc. annonce que sa filiale hollandaise, Conoco Iran S.V., a signé un contrat de 1 milliard de dollars pour la mise en valeur de ressources pétrolières au large des côtes iraniennes. Il s'agit de la première entente entre les États-Unis et l'Iran depuis 1980. Le sénateur Alphonse D'Amato (Rép.-NY) saisit l'occasion et promet de tenir des audiences au Congrès afin de resserrer l'embargo économique contre l'Iran. Son intervention amène l'Administration à prendre un décret présidentiel conforme à la loi International Emergency Economic Powers Act et visant à empêcher les entreprises américaines de mettre en valeur les réserves iraniennes de pétrole et de gaz, ce qui invalide le contrat de la Conoco.
Après l'annulation de ce contrat, les représentants iraniens soutiennent que cela n'aura aucune incidence grave sur les plans de production pétrolière de l'Iran qui ne tardera pas à trouver d'autres partenaires pour mettre son pétrole en valeur. En dépit de cette réaction officielle défensive, prévisible de la part de l'Iran, d'autres critiques de ce pays soulignent la courte vue de la décision des États-Unis qui les prive d'une occasion de resserrer leurs liens économiques et d'améliorer l'ensemble de leurs relations avec l'Iran. En juillet 1995, la Société pétrolière nationale iranienne (SPNI) parvient à passer un contrat de 600 millions de dollars avec la pétrolière française Total SA pour la mise en valeur de champs de pétrole, dans le golfe Persique.
Entre-temps, l'Iran et l'Afrique du Sud signent un contrat pour la location de deux réservoirs de stockage de pétrole souterrains situés dans la baie Saldanha, sur la côte atlantique sud-africaine. Ceux-ci permettront à l'Iran de stocker de 15 à 20 millions de barils de pétrole brut destiné à être vendu en coentreprise en Europe ou sur d'autres marchés, ce qui améliore sa situation sur les marchés mondiaux. A la conclusion de ces contrats, les États-Unis n'obtiennent aucune réaction favorable des gouvernements compétents même s'ils leur demandent dans chaque cas de ne pas promouvoir le commerce et les contrats de mise en valeur avec l'Iran.
Au point six de son «Marché avec l'Amérique», le caucus républicain au Congrès réclame une défense nationale forte, comprenant entre autres «un système de défense anti-missiles contre les dictatures scélérates». On peut le supposer sans trop de risque de se tromper que les rédacteurs de ce passage visent expressément l'Iran. A la suite du balayage républicain survenu aux élections américaines de novembre dernier, ce n'est qu'une question de temps pour que la rivalité à l'égard de l'Administration, la sommant d'affronter et de régler les cas de comportement criminel de la part d'États étrangers, éveille le sentiment anti-iranien dans les milieux politiques et précipite le passage à l'action.
Le 30 avril 1995, le président Clinton décrète un embargo commercial complet contre l'Iran, devançant un projet de loi présenté au Congrès et destiné à imposer un boycottage secondaire des échanges commerciaux avec les entreprises qui traitent avec ce pays. Comme elle est faite au cours d'un dîner donné à New York par le Congrès juif mondial, cette annonce ne fait qu'alimenter davantage les critiques qui y voient une nouvelle preuve que les politiques présidentielles sont à la remorque des intérêts sionistes. La fatwa de Clinton, selon le terme même emprunté à un journal de Washington, interdit à toutes les entreprises américaines et aux filiales étrangères dont elles détiennent une part majoritaire, mais non à leurs filiales étrangères distinctes, de commercer avec l'Iran et d'y investir. On justifie cette mesure en affirmant qu'elle ralentira les efforts iraniens pour se procurer des armes nucléaires et refroidira son appui au terrorisme.
La trente-sixième conférence annuelle tenue par l'AIPAC du 7 au 9 mai 1995, à Washington, D.C., illustre bien les préoccupations grandissantes dans la capitale américaine. A la séance plénière d'ouverture, le directeur général de l'AIPAC, Neil Sher, affirme que «l'endiguement de l'Iran» figure en tête de liste des priorités de son groupe de pression et prime des objectifs plus traditionnels, comme ceux d'appuyer le maintien de l'aide à Israël et d'assurer à Jérusalem le statut de capitale de cet État. Cette même conférence réunit en outre trois groupes d'experts qui traitent principalement de l'Iran. Dans un compte rendu des travaux de cette rencontre, la République islamique est qualifiée, entre autres, de source de rayonnement du «fondamentalisme islamique radical», d'État «en passe d'acquérir la capacité nucléaire» et de présumé bailleur de fonds du terrorisme à travers le monde. On y exprime clairement la perception que l'Iran est aujourd'hui la menace ultime, non seulement pour Israël, mais également pour la paix et la stabilité dans la région et dans le monde. Tous les représentants américains et israéliens en vue présents à la conférence, y compris le Président Clinton et le Premier ministre Rabin, font allusion à la menace iranienne. Depuis un an ou plus, d'autres dirigeants des deux pays reprennent la même idée. Leurs propos montrent une convergence remarquable des opinions des deux gouvernements sur l'Iran et sur la présumée menace qu'il représente pour la communauté mondiale. De toute évidence, la République islamique est actuellement pour eux l'être maléfique par excellence.
La réaction à cette décision est plus ou moins prévisible. En dépit des appels lancés aux alliés des États-Unis, les invitant à prendre part à l'embargo, Européens et Japonais s'y refusent. Faire le consensus sur le refus de la technologie nucléaire à double usage est une chose, mais l'embargo commercial complet va plus loin que tout ce qu'aucun allié n'a jamais négocié. Les Européens préfèrent poursuivre leur politique d'«engagement constructif» au lieu de recourir à des sanctions. Rapprochant cela des relations avec l'ex-Union soviétique, dans lesquelles le dialogue a été maintenu, même sur des questions aussi délicates que les droits de la personne, et a finalement porté fruit, les Européens préfèrent conserver leurs possibilités de commerce et de communication dans l'espoir qu'elles leur fournissent un moyen d'exercer une influence et que, sous ses dirigeants actuels, l'Iran ne soit pas incorrigible ou fermé à toute réforme.
La Chine et la Corée du Nord condamnent toutes deux l'embargo, le qualifiant d'ingérence dans les affaires intérieures des pays en développement, et elles s'engagent à essayer d'intensifier leurs échanges commerciaux avec l'Iran pour y faire quelque peu contrepoids. Même la Jordanie, allié de nom des États-Unis au Moyen-Orient, qui compte sur un allégement de sa dette pour sortir du marasme économique dans lequel l'a plongé l'embargo contre l'Iraq, refuse de prendre part au nouvel embargo. De plus, elle manifeste l'intention de resserrer ses liens commerciaux avec Téhéran et de tenir une foire commerciale iranienne dans son territoire.
En Russie, on bâillonne les réactions à l'embargo américain contre l'Iran. La politique moscovite à l'égard de ce pays est ambivalente. D'une part, elle est profondément engagée dans la vente d'armes sophistiquées, dont des sous-marins, et dans la prestation d'une aide au parachèvement des réacteurs de Bushehr, laissés en plan par les Allemands. Elle prévoit en outre des programmes de formation de spécialistes iraniens. En dépit de l'opposition des États-Unis à cet égard, ces programmes se poursuivent. Le principal motif sous-tendant les relations russo-iraniennes semble être actuellement d'ordre économique. Les visites de représentants de haut niveau entretiennent de part et d'autre ces rapports. Ainsi, le ministre russe du Renseignement et de la Sécurité, Yevgeny Primakov, a accueilli récemment à Moscou son homologue iranien, Ali Fellahiyan.
D'autre part, Moscou craint l'influence réelle que l'Iran pourrait exercer sur d'anciennes républiques soviétiques, tels l'Azerbaïdjan, le Tadjikistan et le Turkménistan. Elle a un intérêt naturel à préserver sa propre influence sur ces territoires de manière à pouvoir faire échec à une propagation éventuelle d'un sentiment islamique favorable à l'Iran. Dans une certaine mesure, la position américaine est utile aux politiques russes opposées à la construction de pipelines en territoire iranien et limitant l'accès de ce pays au financement international.
Une grande diversité de motifs et de facteurs entrent en jeu ici. Pour Moscou, il y a ceux de l'intérêt géostratégique traditionnel, de la rivalité avec l'Occident pour exercer l'influence prépondérante sur l'ensemble du Moyen-Orient, du maintien de sources de devises fortes et de la volonté de montrer aux acheteurs éventuels que la Russie est un fournisseur fiable de techniques modernes. Pour Téhéran, la Russie est un moyen précieux de démontrer qu'on ne peut l'isoler, et elle fait contrepoids aux pressions occidentales. Même si elle condamne les objectifs et les actes de la Russie en Tchétchénie, Téhéran paye le maintien de l'aide russe en mettant la sourdine aux critiques contre Moscou.
L'Iran réagit sur un ton de défi à l'annonce de l'embargo américain. Les autorités soutiennent que celui-ci aura un effet négligeable ou nul sur l'économie iranienne. On aura tôt fait de trouver d'autres partenaires pour acheter les 500 000 barils de pétrole brut iranien extraits quotidiennement par les sociétés américaines, tandis que l'équipement de forage et les pièces de rechange achetés jusqu'ici aux entreprises américaines seront fabriqués sur place ou par arrangement en coentreprise avec les Russes. D'autres fournisseurs de techniques et équipements d'exploitation pétrolière, notamment ceux qui ont désespérément besoin de dollars, se précipiteront pour combler le vide que laisseront les Américains sur le marché iranien.
Un effet imprévisible pour les autorités iraniennes est la perte radicale de confiance du public dans l'économie et la devise nationales. L'embargo sème la panique chez les Iraniens ordinaires, les gens d'affaires et les importateurs, et dans les rangs d'autres catégories de personnes pour qui cette décision risque d'enfoncer plus avant dans la récession leur économie déjà mal en point. Au cours des deux semaines suivant l'annonce de l'embargo, le rial iranien plonge à son plus bas niveau, face au dollar, depuis la révolution. Cette chute s'ajoute aux 30 % de valeur qu'il a perdue en trois semaines durant le mois de janvier. A cette occasion, la ruée vers le dollar américain fait tomber la valeur du rial à 7000 au dollar. Le gouvernement interdit alors le marché libre des devises et fixe le taux du rial à 3000 pour un dollar. A la fin de janvier 1995, les autorités arrêtent 330 cambistes et saisissent 2,5 millions de dollars au cours d'une opération sur les transactions non autorisées de devises.
Les perspectives à court terme en Iran, à la suite de l'embargo, sont difficiles à prévoir. L'interdiction faite aux entreprises américaines d'acheter du pétrole brut iranien pourrait menacer la part iranienne du marché pétrolier tant que de nouveaux débouchés n'auront pas été trouvés. Les représentants de la SPNI surveilleront de près les autres pays membres de l'OPEP afin qu'ils n'augmentent pas leur production aux dépens de l'Iran. Cela donne à penser que ce pays pourrait aussi demander à l'OPEP un contingent plus élevé pour 1996 si le groupe de producteurs décidait, à sa réunion de fin d'année, de relever la production maximale. Ces mêmes représentants sont peut-être trop confiants que l'embargo doit être renouvelé chaque année, mais s'il est appuyé solidement par les deux partis au Congrès, comme cela semble devoir être le cas, il n'y aura aucune difficulté, à moins que les prochaines élections n'entraînent un changement à la direction du pays et, peut-être, l'adoption de nouvelles politiques. Entre-temps, les entreprises américaines sont le jouet de la réglementation actuelle.
Un autre inconvénient à court terme, pour l'Iran, peut être que le manque de sagacité du gouvernement face à la crise monétaire, conjugué à une légère baisse des revenus pétroliers, provoquera l'an prochain un déficit estimatif de 4,5 à 6 milliards de dollars au titre du service de la dette. Si d'autres producteurs, comme l'Arabie saoudite, augmentent leur production globale et qu'il est impossible de convaincre des clients de toujours, tel le Japon, d'acheter davantage de pétrole brut à l'Iran, celui-ci pourrait être forcé de réduire ses prix pour attirer de nouveaux clients. La gravité des conséquences d'un tel manque à gagner pour l'économie dépendra dans une large mesure de la durée de celui-ci.
À tout prendre, la République islamique réussit raisonnablement bien à se défendre et à veiller à ses intérêts économiques depuis l'entrée en vigueur de l'embargo américain, en juin 1995. Le 1er octobre, le président Rafsandjani préside l'ouverture de la 21e Foire commerciale internationale annuelle à Téhéran et déclare qu'elle est une réponse claire à la volonté de l'Administration américaine d'isoler l'Iran. En dépit de la présence des États-Unis à cette manifestation en 1993 et 1994, leur absence en 1995 est remarquée. Cinquante-trois pays, dont le Canada, et huit cents entreprises commerciales y participent. L'Iraq, le Mexique et l'Afrique du Sud s'y retrouvent pour la première fois.
La réprobation de l'attitude iranienne, renforcée par un flot constant de propos hostiles aux États-Unis, semble recueillir un vaste appui bipartite dans les milieux politiques américains et parmi les technocrates. Les objections visent habituellement 1) les ambitions de l'Iran face aux armes nucléaires, 2) son appui au terrorisme, y compris à l'assassinat des opposants au régime à l'étranger, 3) ses tentatives pour déstabiliser les régimes voisins, 4) son opposition au processus de paix au Moyen-Orient, 5) les violations aux droits de la personne sur son territoire et la fatwa prononcée contre Salman Rushdie.
Le trait le plus controversé de l'attitude de l'Iran, dans ses incidences internationales, est peut-être l'ambition de son élite dirigeante d'acquérir une capacité nucléaire, bien que, de source officielle, on nie régulièrement une telle intention. La République islamique est dotée d'un programme nucléaire depuis les années 60. En 1970, elle adhérera au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) et, en 1995, elle appuiera les mesures visant à en faire un pacte permanent. Les porte-parole du régime justifient leur prétention au caractère pacifique du programme nucléaire iranien en invoquant le fait que l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), qui a son siège à Vienne, a inspecté régulièrement les installations iraniennes et n'a jamais rien trouvé qui permette de croire que l'Iran destine des matières nucléaires à un programme militaire.
Il existe à cet égard deux causes de préoccupation. La première est le fait que, depuis plusieurs années, l'Iran poursuit un vaste programme d'approvisionnement en Europe et ailleurs, ce qui laisse entrevoir ses intentions militaires. Ce programme comprend la recherche de matériel et d'équipement nucléaires, de «savoir-faire» technique et d'experts qualifiés. La seconde est l'entente conclue en janvier avec la Russie, qui s'est engagée à parachever la construction d'une centrale à Bushehr. Un protocole secret, signé accessoirement par les directeurs des agences de l'énergie atomique des deux pays, engage les parties à négocier d'autres accords de coopération scientifique portant, entre autres, sur la construction en Iran d'une usine d'enrichissement de l'uranium par centrifugation gazeuse.
Au sommet américano-russe tenu à Moscou le 10 mai, le président Eltsine accepte, à la demande des États-Unis, de ne pas construire cette usine en raison des possibilités qu'elle offre de produire du combustible utilisable à des fins militaires. Mise à part cette concession, le reste de l'entente demeure intact et fait craindre qu'elle facilitera en dernière analyse à l'Iran l'acquisition d'armes nucléaires. Les États-Unis et Israël sont les instigateurs de la campagne visant à empêcher l'Iran de se procurer l'équipement et le savoir-faire pour passer au nucléaire. A l'occasion d'une conférence de presse commune, en janvier, les deux gouvernements conviennent qu'au train où vont les choses il faudra de sept à quinze ans à l'Iran pour fabriquer des armes nucléaires. Ce délai pourrait être moindre si ce pays réussit à se procurer des matières fissiles à l'étranger. Cependant, les ententes conclues avec la Russie et la Chine, craint-on, «... pourraient rapprocher sensiblement l'Iran de la capacité nucléaire et masquer des activités secrètes et illégales d'achat à des pays fournisseurs».
En dépit des graves difficultés techniques et financières que pose la mise en oeuvre de ces ententes, et du fait que toutes les installations auxquelles elles donneront naissance seront soumises à l'inspection de l'AIEA, beaucoup de pays fournisseurs n'en sont pas moins suffisamment préoccupés pour adhérer à un accord officieux qui engage à ne vendre à l'Iran ni technologie ni équipement secrets. Les États-Unis ont affirmé en juin que 23 pays avaient signifié leur adhésion à cet accord. Les autorités iraniennes ont souvent appuyé ouvertement le principe du maintien du Moyen-Orient à titre de zone dénucléarisée, mais elles ont revendiqué avec force le droit de poursuivre des programmes d'utilisation de l'énergie nucléaire à des fins pacifiques, comme le permet le TNP. Entre-temps, les porte-parole israéliens affirment régulièrement qu'ils feront tout en leur pouvoir pour empêcher l'Iran d'atteindre une option nucléaire. Le 11 mai, le ministre des Affaires étrangères, Shimon Peres, déclare à la radio israélienne : «L'Iran tente d'atteindre une option nucléaire, mais Israël n'a aucunement l'intention de le laisser réaliser son objectif».
En dernière analyse, Israël n'aura peut-être pas besoin de prendre de mesure à cet égard. Les États-Unis ont inscrit officiellement l'Iran dans leur plan de guerre nucléaire, le Plan unique d'opérations intégrées (PUOI). D'après un article publié par William M. Arkin dans le numéro de juillet-août du Bulletin of the Atomic Scientists, «on a déployé beaucoup plus d'efforts pour combattre l'Iran que pour prévenir les conflits». L'auteur affirme dans cet article que, même si l'Iran n'a pas encore d'armes nucléaires et ne pourra peut-être pas en fabriquer dans un avenir rapproché, le Commandement stratégique (STRATCOM) américain a fait de l'Iran sa première cible de la «contre-prolifération», ajoutant des sites iraniens à ce que Arkin appelle «son plan générique d'attaque [nucléaire] à petite échelle». L'Iran vient en toute première place [«est dans le mille»] dans cette nouvelle orientation axée sur le tiers-monde. Compte tenu de tels préparatifs, il semble peu probable que l'armée américaine veuille céder l'initiative à Israël ou lui permettre de la devancer.
Une préoccupation parallèle est l'intérêt manifesté par l'Iran pour l'acquisition de missiles balistiques, suite aux huit années de guerre de ce pays avec l'Iraq [1980-1988]. L'Iran a demandé l'aide de la Chine et de la Corée du Nord pour le transfert des missiles ou de la technologie nécessaire à leur fabrication. L'Occident s'est inquiété récemment des tentatives de l'Iran pour se procurer des Nodong-1, missiles nord-coréen d'une portée de 1300 km, qui lui permettraient d'atteindre la majeure partie du territoire d'Israël. En dépit d'une commande ferme de 150 engins de ce type, passée par l'Iran, et de l'offre faite par ce pays de collaborer à leur production locale et aux tirs d'essai là-bas, les objections du Japon au projet semblent l'avoir bloqué, temporairement tout au moins. Entre-temps, l'annonce de livraisons, par la Chine à l'Iran, de composantes, d'ingrédients de combustible et de systèmes de guidage de missiles balistiques a envenimé davantage les relations sino-américaines.
Depuis ses origines, la République islamique s'élève contre la politique des négociations de paix entre Israël et ses voisins arabes et palestiniens. Cette position repose sur l'opposition idéologique de l'ayatollah Khomeiny au principe de la présence d'un État juif dans un territoire à prédominance arabe englobant les lieux saints islamiques situés à Jérusalem. Il est assez ironique de penser que l'établissement au Moyen-Orient d'un État fondé sur la prémisse idéologique de l'appartenance à une foi particulière, par un nombre relativement faible de Juifs, a inspiré la création d'une république islamique et en a jeté les bases rationnelles.
L'opposition au processus de paix pour des motifs idéologiques est une chose, et l'action directe pour faire obstacle aux négociations ou les saboter en est une autre. Les porte-parole officiels ressassent régulièrement l'affirmation que la République islamique ne prendra aucune mesure pour enrayer le processus, qu'ils estiment cependant injuste et défavorable aux Palestiniens. Selon une variante de cette position, si Israël et la Syrie parviennent à régler leurs différends par la négociation, la République islamique sera satisfaite. Dans une entrevue accordée le 2 juillet au réseau CNN, le président Rafsandjani exposait la position de la RII en quelques mots : «Nous avons déclaré que notre conception de la paix est que le peuple palestinien a été opprimé, et ce n'est pas là une question de paix. C'est un feu sur la cendre. [Mais] nous n'avons pris aucune mesure concrète à cet égard».
Apparemment, l'appui moral et un certain soutien financier au Hamas, au Djihad islamique palestinien et au Hezbollah, qui ont vu le jour bien avant que les accords d'Oslo ne prennent forme, ne doivent pas être considérés comme des mesures pratiques. Ce soutien est, paraît-il, octroyé sous le couvert de l'aide humanitaire et non pas à des fins militaires et, une fois qu'elles l'ont fourni, les autorités iraniennes n'ont aucun moyen de contrôler l'usage qui en est réellement fait. Les montants en cause sont hypothétiques, car il est difficile de surveiller les transferts de fonds.
Il est peu probable que la République islamique prenne d'autres mesures concrètes pour entraver le processus de paix entre Israël et l'OLP, mais elle continuera certainement à prêter une assistance morale et une certaine aide financière aux groupes islamiques qui s'y opposent. Cependant, des nouvelles récentes laissent entrevoir que la RII a, en fait, réduit le montant de son aide financière au Hezbollah. Les porte-parole iraniens soutiennent régulièrement que cette aide, destinée au Sud-Liban, se justifie parce qu'elle vise à parer à l'occupation de territoires arabes et musulmans par Israël. L'Iran suspendra son aide au Hezbollah lorsque l'occupation israélienne prendra fin.
Le gouvernement iranien continuera en outre d'exprimer son opposition au resserrement des liens entre Israël et les États musulmans, notamment ceux d'Asie centrale. L'Agence de nouvelles de la République islamique [ANRI] prêtait récemment au ministre iranien des Affaires étrangères, Ali Akbar Velayati, les propos suivants qu'il aurait tenus au président de l'Azerbaïdjan, Haydar Aliev : «Le régime sioniste (Israël) est un ennemi juré de l'ummah (nation) musulmane...» et donc «toute forme de rapprochement entre un État musulman et Tel Aviv serait également préjudiciable à la paix et à la sécurité dans la région».
Les affirmations et attitudes polarisantes de sources tant israéliennes qu'iraniennes ont rendu encore plus complexe, ces derniers temps, la question des positions de la RII à l'égard du processus de paix. Si certains dirigeants de la RII tiennent Israël pour un «ennemi juré» de l'ummah musulmane, ce sentiment est réciproque dans les milieux officiels israéliens, du moins en ce qui concerne la RII. Selon des articles parus récemment dans les journaux israéliens Maariv et Yediot Aharonot et citant des sources militaires, les services secrets iraniens auraient convaincu un citoyen israélien, en Turquie, d'assassiner le premier ministre Yitzhak Rabin et de recourir à d'autres Israéliens pour espionner le site nucléaire israélien de Dimona. Selon le Maariv, Herzl Rad a été accusé de faire de l'espionnage «pour le compte de l'ennemi et de lui prêter assistance». L'une des charges qui pèsent contre lui est celle d'avoir recueilli de l'information de sources militaires israéliennes «pour aider l'Iran dans sa guerre contre Israël, dans le but de saper la sécurité de l'État».
En situation de «guerre froide» entre les deux États, on peut supposer que l'opposition idéologique de la RII au processus de paix demeurera aussi vive, même si ce n'est pas là une question centrale de sécurité nationale pour l'Iran. Aucune pression internationale, quelle qu'en soit la forme ou le degré, ne saurait vraisemblablement infléchir sensiblement cette position, car le régime a trop brandi au nom de cette cause les motifs de légitimité religieuse et de défense des intérêts musulmans. Il ne peut désormais plus faire marche arrière sans risquer de saper dangereusement sa crédibilité, déjà ébranlée sur la scène nationale.
L'accusation de terrorisme contre la République islamique englobe diverses activités : soutien de mouvements de résistance de pays de la région qui cherchent à renverser les régimes en place (Bahreïn, Égypte, Algérie); soutien moral et, peut-être, logistique à des groupes comme le Hamas et le Djihad islamique palestinien pour saper le processus de paix au Moyen-Orient ou venger des attentats israéliens contre des cibles du Hezbollah au Sud-Liban; soutien de prises d'otages par substitution; collaboration avec le Soudan pour l'entraînement d'extrémistes islamiques qui dirigent des opérations d'envergure internationale; responsabilité directe de l'élimination en terre étrangère de personnalités politiques de l'ancien régime et d'opposants.
Les États-Unis placent l'Iran en tête des États commanditaires du terrorisme international. Le 11 mai, des représentants de la sécurité américaine ont affirmé que l'Iran fournissait 100 millions de dollars annuellement à des groupes comme le Hezbollah et le Hamas. Le président Rafsandjani a nié catégoriquement toute aide financière de l'Iran au Hamas, affirmant que ce mouvement obtenait suffisamment de fonds de sources arabes. Outre cette accusation de cautionnement du terrorisme, l'Iran est également accusé de commettre lui-même des actes terroristes, principalement pour éliminer ses opposants à l'étranger. Dans beaucoup de ces cas, il n'y a pas suffisamment de preuves pour incriminer le gouvernement iranien directement, mais les soupçons sont lourds. Le 6 décembre 1994, un tribunal français a déclaré Ali Vakili Rad coupable d'avoir assassiné Shapour Bakhtiar, dernier premier ministre du shah, à Paris en 1991. Rad a été condamné à la prison à perpétuité. Un ancien correspondant en chef du réseau de radiodiffusion iranien, Mas'ud Hendi, a également été trouvé coupable de l'avoir aidé à s'introduire au pays et il s'est vu infliger une peine de dix ans d'emprisonnement. Les procureurs de la République ont affirmé que le gouvernement iranien avait ordonné l'assassinat.
Un résultat plus concluant a été obtenu le 16 juin 1995 lorsqu'un tribunal antiterroriste spécial de Paris a condamné par contumace six autres Iraniens à l'emprisonnement à perpétuité pour le meurtre de Bakhtiar. L'un d'eux, un fonctionnaire, est devenu le premier Iranien, lié directement au gouvernement de la République islamique, à être condamné. Les craintes obsessives du régime face à la menace imaginaire que représentent les activités de représentants de l'ancien régime et de dissidents en Europe seraient à l'origine des attentats meurtriers contre Kazem Rajavi et Abdelrahman Boroumand, et contre les dirigeants kurdes Abdul Rahman Qassemlou et Bahman Javadi. La campagne contre les activistes de l'Organisation des Moudjahidins du peuple d'Iran est plus compréhensible mais inacceptable suivant les normes diplomatiques normales.
L'ordre d'exécution prononcé en 1989 par l'ayatollah Khomeiny contre Salman Rushdie, qui a blessé la sensibilité islamique par ses Versets sataniques, demeure la principale pomme de discorde entre la République islamique et beaucoup d'autres membres de la communauté internationale. La première réaction de la plupart des gouvernements occidentaux à cette fatwa de l'ayatollah — mis à part leur dégoût — a été qu'elle devait être annulée, abrogée, cassée. Depuis le début, les porte-parole de la RII rabâchent les mêmes explications, affirmant que ce décret a été prononcé par l'ayatollah Khomeiny en sa capacité de faqih [juriste religieux] et que personne ne peut donc l'annuler ni l'abroger de son vivant, ni même après sa mort. Ce décret est valide en permanence, sinon éternellement.
Dans le cas de Salman Rushdie, le décret de feu l'ayatollah ne désignait aucun individu ni gouvernement ou service de police en particulier, comme responsable de son exécution. C'était apparemment une autorisation générale habilitant légalement tout croyant suffisamment convaincu de la nécessité d'agir, à l'exécuter. Le fait que semblable décret émanant d'une telle source ait été considéré ultra vires dans bien d'autres pays du monde n'a pas empêché bon nombre de membres de l'actuel régime iranien de souscrire à son message. Pour en prévenir les effets, Rushdie a obtenu, le 15 mars 1995, l'appui unanime du Conseil de l'Europe, fort de 34 membres et regroupant toutes les démocraties parlementaires, qui s'est prononcé contre tout resserrement des liens politiques et commerciaux avec l'Iran tant que Téhéran n'«abrogerait» pas la fatwa.
Même s'il s'est réjoui de cet appui moral, Rushdie a fait observer que ce dont on avait besoin, c'était «des actes, et non des mots». En 1993, le Parlement allemand avait adopté une résolution proposant que l'Iran soit tenu légalement responsable de tout attentat contre la vie de Rushdie. Cependant, le commerce entre l'Allemagne et l'Iran était demeuré florissant. Quelques européens étaient prêts à avaliser les expressions sérieuses d'appui moral à Salman Rushdie, dans le «combat entre la liberté d'expression et le fanatisme terroriste», mais ils étaient rétissants à les concrétiser par des actes appuyant le principe, si cela signifiait qu'ils devaient sacrifier des échanges profitables, car cela les amènerait à nuire à leurs propres collectivités industrielle et commerciale. La Norvège a cependant jusqu'ici, eu le courage de ses convictions. En juillet, Oslo a réduit ses relations diplomatiques avec l'Iran, repoussé des occasions d'intensifier son commerce bilatéral avec lui et manifesté son opposition à sa demande d'adhésion à la Banque asiatique de développement.
Tôt ou tard, et ce devrait vraisemblablement être le premier de ces deux cas, quelque fanatique se sentant responsable de ce décret saisira l'occasion pour le mettre à exécution. Comme Rushdie se manifeste plus fréquemment et quitte de plus en plus souvent sa retraite pour attirer l'attention sur sa situation critique et appeler la communauté internationale à faire pression sur l'Iran, il est nettement plus exposé. Lorsqu'un assassin aura finalement réussi à mettre la main sur lui, les gouvernements étrangers auront alors à décider, si ce n'est déjà fait, dans quelle mesure les autorités de la RII doivent être tenues responsables et quelle ampleur ils doivent donner à leurs transactions futures avec le régime iranien.
Même si les porte-parole du régime soutiennent que l'ayatollah Khomeiny a pris ce décret à titre privé, en qualité de faqih, on peut difficilement nier qu'il était aussi chef d'État et fondateur du nouveau système, toujours en place. Son successeur a maintes fois affirmé publiquement que la hukm/fatwa était toujours valable et serait exécutée, et que Rushdie devait être traité impitoyablement et méritait de mourir. Le chef religieux de l'une des fondations semi-publiques de l'Iran continue d'augmenter la récompense offerte au musulman qui satisfera à l'intention du décret. Avec de tels encouragements, ce que les autorités disent et font pour tenter d'apaiser les réactions de l'Occident n'aura vraisemblablement guère d'effet.
Au moment des négociations diplomatiques menées sur cette affaire en début d'année, voici l'opinion qui était exprimée dans le quotidien radical de Téhéran, Kayhan : «Nous ne savons pas ce qui se passe dans nos ambassades européennes... Nous savons toutefois pertinemment que Rushdie et ses complices n'échapperont pas à la mort... Les Européens doivent comprendre que ce ne sont pas nos diplomates qui trancheront la tête de Rushdie, mais nos moudjahidines et nos révolutionnaires». Si cela se produit, il sera alors discutable si les autres gouvernements voudront réduire davantage leurs échanges commerciaux et financiers avec l'Iran, et peut-être même suspendre leurs relations diplomatiques.
L'imbroglio entourant l'affaire Rushdie représente un choc des valeurs culturelles qui sont au coeur même des régimes sociaux de l'Occident et de l'Islam. La liberté d'expression est un droit individuel que protège le système légal existant et que défendent avec ardeur les champions des libertés civiles de la plupart des régions de l'Occident. Dans la structure correspondante de l'Islam, les valeurs sociales sont inhérentes à la sûreté et à la sécurité du groupe, l'ensemble de l'ummah islamique. Tout ce qui menace cette sécurité, ou la sensibilité sur laquelle elle repose, y compris l'honneur et l'intégrité du prophète Mahomet, est un péril qui doit être éliminé. Le droit du groupe de se sentir en sécurité et à l'abri de la raillerie, du harcèlement, de la provocation ou de la haine raciale et religieuse prime celui de l'individu de dire ou d'écrire ce qu'il peut penser ou ressentir.
Ali Akbar Nateq-Nouri, un parlementaire Iranien en visite officielle en Australie le 30 octobre 1995 a déclaré que l'Iran n'émettrait pas d'arrêt de mort contre Rushdie, cependant il a refusé de s'engager par écrit, «nous voulons protéger notre dignité et notre honneur». En chambre le même jour, le gouvernement Britannique a déclaré par l'intermédiaire d'un représentant du Bureau des affaires étrangères que le gouvernement Iranien n'avait pas fourni «de garantie satisfaisante» sur la sécurité de M. Rusdie et l'a prié de le faire. Dans l'intervalle, le problème perdure et hante les deux parties; toutes deux voudraient qu'il disparaisse, qu'il s'évanouisse tout simplement, mais elles savent fort bien qu'il n'en sera rien.
De toute évidence, les autorités Iranienne et Européenne désirent mettre fin à ce problème qui dure depuis sept ans et demie. Dans l'intervalle, le monde observe et attend comme un spectateur impuissant qui craint une fusillade dans le corral où «s'affrontent les civilisations», dans un duel mécanique de systèmes de valeurs inconciliables. Il est urgent d'apporter dans les meilleurs délais une forme quelconque de modifications au scénario original de ce drame.
Le signe le plus encourageant jusqu'ici de la naissance d'un consensus sur l'Iran et sur les mesures à prendre face à son comportement antisocial est venu de la réunion du G-7 tenue à Halifax (Nouvelle-Écosse), en juin 1995. Dans une déclaration faite à l'issue du sommet, les participants ont affirmé leur intention de ne pas aider l'Iran à se procurer des armes nucléaires et ils ont mis Téhéran en demeure de rejeter le «terrorisme». «Nous engageons tous les États à éviter toute collaboration avec l'Iran qui pourrait contribuer à l'acquisition, par ce pays, d'une capacité de production d'armes nucléaires. Nous demandons au gouvernement d'Iran de participer de manière constructive aux affaires régionales et mondiales, et de s'abstenir d'appuyer les groupes radicaux qui cherchent à saboter le processus de paix au Moyen-Orient et à déstabiliser la région. Nous demandons instamment aux États qui prêtent assistance aux terroristes de renoncer à cette pratique et de refuser aux organisations terroristes leur aide financière, l'utilisation de leur territoire ou toute autre forme de soutien», peut-on lire dans cette déclaration.
À première vue, les participants au sommet semblent avoir avalisé au moins certains objectifs de la politique de double endiguement. Le communiqué mentionne quatre des cinq objections faites habituellement à l'attitude de la RII. D'après une source, le sous-conseiller national pour la sécurité, Samuel Berger, a déclaré aux journalistes, à l'issue du sommet : «Nous, chefs de gouvernement, n'avions jamais condamné aussi sévèrement le comportement, la conduite, le type d'activité du gouvernement iranien — son appui au terrorisme (et) son attitude subversive à l'endroit du processus de paix.» Pour parer à la menace du terrorisme, les participants au sommet ont chargé un groupe d'experts d'enquêter et de leur faire rapport avant la prochaine réunion des pays industrialisés qui doit avoir lieu à Lyon, France, en 1996.
Depuis le sommet tenu en juin par le G-7/G-8, vingt-huit pays ont formé, à la suite de la réunion de La Haye, une coalition officieuse, proposant d'un commun accord de ne vendre aucune arme ni produits de haute technologie à l'Iran et à trois autres États «parias» : l'Iraq, la Libye et la Corée du Nord. Ce nouveau posse, qu'on a désigné sous l'appellation de Nouvelle tribune et qui remplace un organe datant de la guerre froide et visant les pays de l'ancien bloc soviétique, le Comité de coordination du contrôle des échanges stratégiques, regroupe tous les membres de l'OTAN, tous les pays neutres de l'Europe occidentale, la Russie et quatre autres pays autrefois derrière le défunt Rideau de fer, de même que trois États de l'Asie du Sud. Le fait que vingt-huit pays aient ainsi qualifié publiquement l'Iran de paria donne à penser que les doutes quant aux intentions du régime iranien et les tentatives pour l'isoler davantage produisent de plus en plus d'effet. Cependant, l'application des mesures par les membres de la Nouvelle tribune est facultative et laissée à la discrétion de chacun. Pour accroître son pouvoir, cette coalition devra compter beaucoup plus de membres et se doter d'un mécanisme de mise en oeuvre rigoureux.
Une source de préoccupation pour nombre d'observateurs du rôle joué par l'Iran sur la scène internationale est la présumée menace qu'il représente à titre de rival et de source d'une idéologie de rechange face au système mondial actuel. Dans cette optique, l'Iran passe pour l'un des rares régimes qui, depuis l'éclatement de l'ex-Union soviétique, possèdent les ressources idéologiques nécessaires pour mettre en question l'approche occidentale du monde, avec nos caractéristiques propres : capitalisme, droits de la personne et démocratie. Dans un monde assailli de toutes parts par des problèmes apparemment insolubles qui rendent douteux et incertain même l'avenir immédiat, l'approche globale de l'intégrisme musulman à l'égard de la vie exerce un fort attrait sur certains, car elle ne comporte aucune séparation de pouvoirs entre le sacré et le profane, et l'on croit qu'un texte divin fournit des solutions à tous ces problèmes.
Une réponse rapide à cette préoccupation est qu'il ne faut pas fermer les yeux sur la remise en question des valeurs politiques, économiques et sociales dominantes de l'actuel système mondial, en commençant par les idéologies exclusivistes qui proscrivent le pluralisme et favorisent l'absolutisme moral, mais bien la peser et l'écarter dans la pratique. Les systèmes qui règlent le problème de la diversité, du doute et de l'incertitude par le diktat totalitaire et par le pouvoir de la violence terroriste peuvent être rassurants pour certains, mais ils sont largement désavoués par la majorité de la plupart des États-nations. Entre-temps, le problème essentiel réside dans la manière de régler et de contrôler la lutte entre idéologies et systèmes de valeurs rivaux afin d'atténuer les frictions entre États et, en définitive, de permettre aux populations majoritaires d'opter librement pour le système qu'elles privilégient. Dans l'état actuel de l'évolution du système mondial, ce libre choix ne semble pas sur le point d'exister dans bien des régions du globe.
Par suite des pressions accrues des représentants d'Israël et du groupe intérieur appelé Comité des affaires publiques des États-Unis et d'Israël, ainsi que de la rivalité plus vive émanant d'un Congrès combatif à majorité républicaine, le gouvernement des États-Unis a récemment trouvé un encouragement et un renforcement à son propre jugement intuitif au sujet de l'Iran, qu'il a élevé au rang de scélérat de premier ordre dans le monde. Mais nourrit-on encore sérieusement en Amérique l'espoir de modifier l'attitude du régime de Téhéran ou a-t-on opté pour le nouvel objectif de renverser le régime?
Quel que soit l'objectif ultime, les décideurs ont sans aucun doute accepté la nécessité d'être patients. L'adoption unilatérale ou même multilatérale de sanctions à l'égard du commerce et des investissements n'a guère de chances de provoquer un changement d'attitude dans l'immédiat. Sans pressions incitant les alliés à emboîter le pas et à pratiquer les mêmes sanctions, ce qui ne saurait que susciter des problèmes d'un autre ordre, l'embargo américain à l'égard de l'Iran n'est pas près de donner les résultats escomptés. L'efficacité passée des sanctions comme instrument de la politique étrangère n'est guère encourageante, surtout pour les personnes avides de résultats rapides. L'approche des petits groupes à l'égard des relations internationales peut être utile dans le cas de quelqu'un qui, comme Saddam Hussein, est un hors-la-loi international notoire. En qualité de coalitions de parties volontaires et capables, ces petits groupes ont besoin d'une puissante police pour être efficaces, mais avant tout ils ont besoin d'être convaincus qu'ils ont affaire à un comportement criminel, et pas simplement difficile ou déviant.
L'histoire de l'Iran montre en outre que les pressions extérieures ne réussissent qu'à inciter la population de ce pays à appuyer massivement son gouvernement, de sorte que celui-ci est très vraisemblablement amené à durcir sa position sur les questions en jeu. Si la politique de «rajustement économique» du président Rafsandjani n'est pas déjà au rancart, cette approche lui donnera le coup de grâce. Comme le dernier mandat du président tire à sa fin et que le pays se prépare à élire un nouveau chef de gouvernement en 1997, en maintenant les pressions économiques et diplomatiques, les États-Unis et les autres pays ne feront que jouer le jeu des éléments conservateurs du régime qui seront presque à coup sûr enclins à pousser l'Iran, sous un nouveau gouvernement, vers une politique étrangère davantage axée sur une idéologie plus radicale.
Autrement, si l'objectif véritable de la PDE est de provoquer la chute du régime, les perspectives sont encore moins bonnes et fourmillent de dangers. Pendant la révolution islamique, qui a duré seize ans, les autorités ont réussi à exclure ou à éliminer toutes les autres factions organisées, dirigées par les pouvoirs profane et civil. Parallèlement, les forces de la société civile se sont employées à créer des tampons pour atténuer les frictions les plus vives entre la population et le gouvernement. En dépit de ses prétentions bizarres, l'Organisation des Moudjahidins du peuple d'Iran n'offre aucune solution durable, surtout parce que son alliance avec Bagdad l'a privée de tout crédit, tant en Iran qu'à l'étranger. Le Conseil pour l'instauration d'un gouvernement de transition en Iran, formé en Allemagne en 1992 et dirigé par Hassan Nazih, jouit peut-être d'une meilleure crédibilité auprès des Iraniens opposés au régime actuel, dans leur pays ou à l'étranger, mais il n'a pas les moyens pratiques requis pour accéder au pouvoir. Mis à part le régime clérical révolutionnaire, l'armée est le seul autre centre de pouvoir qui soit peut-être indépendant.
Nul doute que la population continuera de critiquer certaines politiques du régime et leurs conséquences, surtout économiques. Le clergé lié au régime se heurte encore à une forte opposition de la part de l'élite traditionnelle des religieux de Qom et des autres centres musulmans , mais pas à titre de rivale convoitant les rênes du pouvoir politique. Les contradictions inexpliquées du régime républicain de l'islam et la paralysie qu'elles entraînent sur le plan des orientations signifient que la République islamique est aux prises avec une crise existentielle. A cet égard, le régime est lui-même son pire ennemi, étant incapable de remplir ses promesses de vie meilleure pour la masse des Iraniens et d'assurer le leadership dont il se targue, notamment en ce qui a trait à l'aide matérielle et financière, à l'égard de l'internationale islamique. Certains officiers de haut rang ont exprimé leur mécontentement et critiqué les résultats du régime, mais il n'y a encore aucun signe clair que l'armée s'apprête à lui retirer son appui ou à contester les autorités pour accéder au pouvoir suprême. Dans l'état actuel des choses, il est difficile d'être optimiste face aux chances de réaliser les objectifs de la PDE dans un proche avenir.
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