Nicolino Strizzi et Robert T. Stranks
Mars 1996
Non classifié
Précis : En Chine, près d'un demi-siècle de planification fortement centralisée, à laquelle s'ajoute une forte pression démographique, une croissance économique rapide, la pauvreté chronique, les subventions aux pris de l'énergie, la consommation encore largement répandue de charbon, la machinerie industrielle désuète et le laxisme de la réglementation sur la protection de l'environnement, créent des tensions environnementales énormes. La dégradation de l'environnement ne risque pas, en elle-même, de déclencher des conflits violents, mais alliée à des facteurs socio-politiques, elle pourrait être à l'origine de troubles. De plus, parce que nombre de problèmes environnementaux affectent la planète toute entière, la situation en Chine pourrait susciter un intérêt accru au Canada, qu'elle provoque ou non des tensions nationales ou internationales.
Le présent document analyse l'ampleur et la nature de la dégradation de l'environnement en Chine et s'interroge sur la volonté de ses dirigeants d'adopter une stratégie de développement durable. Il examine aussi les perspectives d'accroissement des échanges commerciaux, des investissements et des transferts de technologies entre les deux pays et leurs effets sur la sécurité des intérêts canadiens en Chine. - Mars 1996. Auteurs : Nicolino Strizzi et Robert T. Stranks.
Note du rédacteur : Ce numéro de Commentaire est le prolongement d'un article par les mêmes auteurs paru dans le «Document du Groupe de Politique» du ministère des Affaires extérieures et commerce extérieur, numéro 96/01, février 1996 sous le titre : La Chine, stress environnemental et sécurité nationale. Auteurs: Nicolino Strizzi et Robert T. Stranks.
Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.
En Chine, près d'un demi-siècle de planification fortement centralisée, à laquelle s'ajoute une forte pression démographique, une croissance économique rapide, la pauvreté chronique, les subventions aux pris de l'énergie, la consommation encore largement répandue de charbon, la machinerie industrielle désuète et le laxisme de la réglementation sur la protection de l'environnement, créent des tensions environnementales énormes. La dégradation de l'environnement ne risque pas, en elle-même, de déclencher des conflits violents, mais alliée à des facteurs socio-politiques, elle pourrait être à l'origine de troubles. De plus, parce que nombre de problèmes environnementaux affectent la planète toute entière, la situation en Chine pourrait susciter un intérêt accru au Canada, qu'elle provoque ou non des tensions nationales ou internationales.
Le présent document analyse l'ampleur et la nature de la dégradation de l'environnement en Chine et s'interroge sur la volonté de ses dirigeants d'adopter une stratégie de développement durable. Il examine aussi les perspectives d'accroissement des échanges commerciaux, des investissements et des transferts de technologies entre les deux pays et leurs effets sur la sécurité des intérêts canadiens en Chine.
Le plus grave problème environnemental qui menace la Chine dans l'immédiat est la dégradation de ses réserves d'eau douce. La plupart des eaux côtières et fluviales sont extrêmement polluées, par exemple celles des rivières Huai, Chao, Liao et Hai, tout comme les eaux de surface et les nappes souterraines de nombreuses régions. Dans les zones urbaines, les eaux résiduaires industrielles constituent la principale source de pollution. Seulement un tiers environ sont purifiées, et malgré tout, dans certains cas, elles ne respectent toujours pas les normes sur les rejets d'effluents. Quant à la proportion des eaux usées municipales qui sont traitées, elle est encore plus faible.
Dans les villes, l'eau potable semble constituer de plus en plus un risque pour la santé. En fait, d'après les estimations, 85 p. cent des centres urbains ne sont pas en mesure d'offrir une eau pure qui ne présente aucun danger. La situation n'est pas meilleure dans les zones rurales où, selon les chiffres officiels, seulement un Chinois sur sept consomme de l'eau parfaitement potable. L'utilisation intensive des engrais contribue à diminuer la qualité de l'eau potable. Les nitrates contaminent les nappes d'eau souterraines par lessivage et les eaux de ruissellement polluent les cours d'eau. L'expansion rapide des entreprises communales et villageoises (ECV) accentue les problèmes de pollution industrielle dans les zones rurales. Ces petites entreprises largement dispersées utilisent des technologies surannées et traitent rarement leurs déchets.
Toute baisse du niveau des grandes rivières pourrait gravement perturber la navigation fluviale et diminuer la production d'énergie hydraulique. En imposant des tarifs à la consommation plus élevés, les autorités régleraient en partie le problème des pénuries chroniques et encourageraient les ménages ainsi que les secteurs industriels, commerciaux et des transports à rationaliser leur consommation et à économiser l'eau. À court terme cependant, la mauvaise qualité de l'eau potable et l'absence presque totale d'installations d'assainissement des eaux usées continueront de menacer gravement la santé publique.
Selon la Banque mondiale, les investissements requis pour purifier l'eau potable et traiter les eaux usées pourraient atteindre 102 milliards de dollars américains entre 1995 et 2004. L'augmentation de la consommation d'eau des ménages ruraux et urbains et du secteur industriel viendra sans doute accentuer les difficultés d'approvisionnement actuelles. Une mauvaise gestion des ressources pourrait provoquer de graves pénuries et, en outre compromettre l'industrialisation et la modernisation rapides et durables des grands centres urbains. Le manque d'eau priverait déjà l'économie chinoise de revenus de l'ordre de 27 milliards de dollars américains par an, ce qui grève très certainement les perspectives de croissance économique à long terme.
La pollution créée par les ECV et la volonté des dirigeants politiques actuels de maintenir un taux de croissance élevé ont des effets sur l'environnement. Les ECV continueront de jouer un rôle de premier plan dans la création d'emplois et absorberont jusqu'à 56 p. cent de l'excès de main-d'oeuvre rurale (100 millions de travailleurs sur 180 millions). Ce faisant, elles préviendront un exode encore plus massif de ruraux vers les villes côtières en pleine expansion. De plus, comme elles génèrent d'importantes recettes fiscales, les autorités locales font tout en leur pouvoir pour favoriser leur prospérité, même si leurs activités entraînent de la pollution.
Outre les problèmes environnementaux causés par les secteurs industriels et agricoles, la surexploitation et l'expansion des villes et des villages menacent de plus en plus les forêts et les zones marécageuses.
La pollution atmosphérique est en grande partie causée par le charbon, le combustible fossile le plus abondant en Chine, dont près de 80 p. cent est consommé brut, ce qui accroît les niveaux d'émission. L'impact sur l'environnement (émission de dioxyde de carbone et dépôts acides) se fait sentir non seulement aux niveaux local et régional, mais aussi à l'échelle de la planète. Ces problèmes pourraient contribuer à accroître les tensions internationales, plus particulièrement entre la Chine et ses proches voisins, le Japon et la Corée du Sud, si aucune mesure n'est prise pour les contrer.
Les réserves de charbon de la Chine s'élèvent à cinq trillions de tonnes, dont 127 milliards sont exploitables. Ce combustible représente actuellement près des trois quarts de sa consommation et de sa production totales d'énergie. Étant donné les immenses réserves exploitables et estimées dont elle dispose, auxquelles s'ajoute la production des centres pétroliers et gaziers comme ceux de Daqing, de Sheng Li, de Liaohe et de la province du Sichuan, il est peu probable que ce pourcentage change beaucoup à court terme. Grâce à ses réserves prouvées, la Chine peut répondre à la demande nationale de charbon pendant les 250 prochaines années au moins.
Le secteur industriel consomme plus de la moitié de la production totale de charbon. Les centrales thermiques viennent au second rang (26 p. cent), suivies du secteur du commerce et des ménages (22 p. cent). À moins de libérer entièrement les prix de l'énergie, la Chine ne favorisera ni un accroissement de l'efficacité énergétique, ni les économies d'énergie, notamment dans les secteurs de la fonte, de l'acier, du ciment, des engrais et des pâtes et papier.
La croissance démographique, l'industrialisation rapide, l'urbanisation, le nombre de plus en plus élevé de voitures individuelles, l'utilisation accrue d'appareils électroménagers et la hausse du revenu par habitant provoqueront une augmentation de la demande d'énergie à des fins domestiques et, conséquence inévitable, du niveau de pollution. La santé de la population est de plus en plus menacée par l'inhalation de particules en suspension dans l'air, notamment le plomb et l'anhydride sulfureux. Les Chinois, surtout les personnes âgées, souffriront de maladies cardiaques et de troubles respiratoires, et ceux dont l'alimentation est déficiente seront sans doute plus vulnérables aux maladies dues à la pollution. La population, qui sera de plus en plus exposée aux polluants de l'air et de l'eau sera de plus en plus atteinte de maux divers et réclamera de plus en plus de soins médicaux.
Malgré tous ces problèmes écologiques, les dirigeants fondent l'industrialisation et la modernisation rapides et soutenues de la Chine sur la consommation généralisée de charbon bon marché dont le pays a d'abondantes réserves. Leur marge de manoeuvre sur le plan de la diversification énergétique est limitée. La substitution, sur une grande échelle, de combustibles moins polluants au charbon n'est pas une solution économiquement faisable.
Le gaz naturel, qui ne représente actuellement que deux pour cent de la consommation commerciale mais dont les réserves prouvées sont cependant faibles, pourrait réduire la dégradation de l'environnement. Les secteurs hydroélectrique et nucléaire sont prometteurs mais nécessitent d'énormes mises de fonds et des travaux d'infrastructure importants. Ces formes d'énergie ne sont cependant pas sans risque pour l'environnement et l'homme, comme le prouvent les craintes que soulèvent le stockage, le transport et l'élimination des déchets radioactifs ou le choix de l'emplacement et la mise hors service des centrales nucléaires, au sein de la communauté internationale, ou encore la controverse sur le déplacement des habitants et l'inondation de vastes territoires que provoquera le barrage des Trois-Gorges. Les sources d'énergie renouvelable, géothermique, éolienne, solaire et autres, sont prometteuses, mais elles coûtent très cher et n'auront, au mieux, qu'un impact négligeable sur les besoins énergétiques actuels et futurs.
L'objectif cher aux dirigeants de Beijing d'assurer la sécurité alimentaire de la Chine, notamment en misant sur l'autonomie céréalière, accroîtra les tensions environnementales. Ils ont en effet élaboré des plans ambitieux pour accroître la production de céréales de 465 millions de tonnes en 1995 à 500 millions de tonnes d'ici la fin de la décennie. Selon d'autres estimations, toutefois, elle devrait en fait être de 515 à 530 millions de tonnes par an d'ici l'an 2000. Quel que soit l'objectif, la Chine doit augmenter sa production céréalière, ce qui contribuera à intensifier la lutte pour les ressources en eau et la terre. Il en résultera en outre une utilisation accrue des engrais chimiques et des pesticides pour améliorer le rendement des cultures céréalières, ce qui aura des effets terribles sur l'environnement.
Si, comme tout semble l'indiquer, la Chine n'atteint que partiellement son objectif en matière d'autonomie céréalière, elle pourra combler son déficit par des importations, ce qui réduira grandement le risque que des millions de Chinois parmi les plus pauvres meurent de faim. La Chine a importé 16 millions de tonnes de céréales en 1995.
Il n'existe pas de prévisions fiables sur les futurs déficits de production ou les futures importations de céréales de la Chine. D'après l'Organisation de coopération et de développement économiques, la Chine achètera plus de 44 millions de tonnes de céréales sur les marchés internationaux d'ici l'an 2000, puis ses importations se stabiliseront à 48 millions de tonnes en 2010 et se maintiendront à ce niveau au moins jusqu'en 2020. Une étude australienne estime par contre que ses importations de céréales pourraient atteindre jusqu'à 100 millions de tonnes d'ici la fin du siècle, tandis que selon une récente étude sino-japonaise, ses besoins pourraient s'élever à environ 24 millions de tonnes par an d'ici l'an 2000, à 69 millions de tonnes en 2005 et à 136 millions de tonnes de 2010 à 2020. Selon les prévisions toutefois moins fiables du World Watch Institute, il se pourrait que la Chine doive importer jusqu'à 81 millions de tonnes de céréales d'ici la fin de la décennie, 156 millions de tonnes en 2010 et 260 millions de tonnes en 2030.
Quels que soient les chiffres exacts, de nombreux facteurs environnementaux et autres, par exemple la croissance démographique, l'augmentation du revenu annuel par habitant, la modification des habitudes alimentaires, l'ouverture progressive du marché intérieur aux importations, le développement du secteur de l'élevage, la diminution de la superficie des terres cultivables et la pollution, permettent de prédire que la Chine devra importer de plus en plus de céréales. Son déficit commercial se creusera davantage et la facture des importations augmentera. Elle accumulera une dette étrangère encore plus importante, ce qui accroîtra les frais de service de la dette, réduira ses réserves de devises et accentuera un peu plus ses problèmes budgétaires et financiers à court terme.
À plus long terme, la dépendance croissante de la Chine par rapport aux marchés internationaux pour ses approvisionnements en céréales la rendra de plus en plus vulnérable aux hausses soudaines de prix et aux variations de l'offre. Les autorités chinoises craignent que le pays soit désavantagé sur les plans économique et géo-stratégique.
Malgré les professions de foi publiques, les dirigeants de Beijing n'ont pas encore réussi à intégrer complètement la gestion de l'environnement dans le processus plus vaste des réformes économiques et de la restructuration industrielle. Le Parti communiste reste malgré tout déterminé à poursuivre la réforme de l'économie et à ouvrir le pays au reste du monde. Cependant, la décision de limiter les ajustements structurels et sociaux à court terme pour maintenir la stabilité politique et préserver la paix sociale a ralenti le processus de réforme et en a limité l'ampleur. Le Neuvième Plan quinquennal (1996-2000) prévoit par exemple un taux de croissance annuel moyen du produit intérieur brut (PIB) de 8 p. cent. Il a atteint une moyenne de 12 p. cent en 1991-1995.
Si elle atteint et maintient ce taux de croissance prévu, la Chine ne pourra pas s'industrialiser et se moderniser aussi rapidement sans accroître la consommation de combustibles fossiles, ce qui augmentera les émissions de gaz à effet de serre et les déversements d'effluents. Ses problèmes de pollution s'aggraveront et auront des effets sur le changement du climat mondial. Qui plus est, l'augmentation des émissions de polluants à l'origine des pluies acides et de gaz à effet de serre internationalisera graduellement ses problèmes environnementaux.
La direction collégiale actuellement au pouvoir en Chine continuera de chercher le meilleur moyen de maintenir la paix sociale à tout prix. Elle réalise que la légitimité et la stabilité politiques reposent sur l'amélioration du niveau de vie. Ses membres continueront de se demander s'il vaut mieux essayer de ralentir le taux de croissance ou, au contraire, le maintenir au niveau le plus élevé possible, quitte à devoir freiner brusquement. Les divergences de vues ne porteront donc pas sur le bien-fondé des réformes économiques, mais plutôt sur le rythme et l'ampleur de ces changements. Dans ces conditions, les objectifs économiques et environnementaux qu'ils se sont fixés semblent excessivement ambitieux et irréalistes.
La Chine a adopté un système fondé sur l'imposition d'amendes qui doit, en théorie, inciter les entreprises à réduire la pollution. Les pollueurs doivent verser une amende chaque fois qu'ils ne respectent pas les normes d'émission, et celles-ci augmentent s'ils persistent à ignorer les avertissements. Dans les faits, pourtant, les amendes sont peu élevées et n'encouragent guère les entreprises fautives à se soucier davantage de l'environnement. Une autre faille du système réside dans le fait qu'une partie des amendes perçues par les organismes locaux chargés de protéger l'environnement est versée dans leur budget, ce qui les incite à tolérer et même, à l'occasion, à encourager la pollution pour alimenter leurs budgets.
Dès lors, à moins d'une véritable libération des prix et d'une restructuration en profondeur des entreprises, ni les amendes, qui ne sont pas suffisamment sévères, ni les règlements administratifs, qui ne sont pas appliqués systématiquement, ne parviendront à amorcer un ralentissement de la dégradation de l'environnement.
L'obsolescence des équipements industriels et électriques des usines chinoises a fait augmenter leur consommation moyenne et le gaspillage d'énergie largement au-delà des normes internationales. Selon une étude japonaise récente, par exemple, près de 60 p. cent des usines utilisent des équipements et des technologies désuets. Seulement 20 p. cent sont considérées modernes, les autres se situant entre ces deux extrêmes.
La volonté et la capacité des milieux industriels chinois de se doter d'installations neuves, moins polluantes et moins énergivores sont entravées par la dette interentreprise, qui s'élève à plus de 80 milliards de dollars américains, les charges sociales et le système d'emploi, auxquels s'ajoutent des pertes d'exploitation chroniques. La réforme des entreprises d'État sera sans doute encore retardée. Seule une modernisation et une restructuration en profondeur du secteur industriel pourrait entraîner une réduction notable du niveau des émissions de gaz à effet de serre et des rejets de polluants d'ici dix ans.
À plus long terme, la modernisation des biens d'équipement, l'introduction d'un mode de gestion des entreprises axé sur le marché et la mise en place d'un filet de sécurité sociale national amélioreront sans doute la productivité et contribueront, à plus long terme, à réduire les émissions de gaz à effet de serre et les rejets de matières polluantes.
D'importants changements bouleversent actuellement la direction de la Chine. Après la disparition de Deng Xiaoping, en effet, la génération qui prendra la relève n'aura pas fait la révolution. Il est cependant fort douteux que son successeur immédiat soit plus puissant que lui. La stabilité politique et sociale, et non une stratégie écologique éclairée, voilà la grande priorité des dirigeants chinois, et il est peu probable qu'elle change à court terme. La règle communiste du parti unique ne sera pas remise en question dans un avenir prévisible. Il est peu probable que le pays s'effondre ou éclate en petits fiefs régionaux. Il est plus réaliste de penser que la Chine traversera une période d'incertitude et de paralysie politiques jusqu'à ce qu'une faction dominante au sein du Parti communiste réussisse à s'imposer. Toute lutte intestine prolongée pour le pouvoir sera catastrophique pour l'économie et l'environnement.
La majorité des Chinois ignorent la nature et l'ampleur des problèmes environnementaux de leur pays. Les citadins sont parfaitement conscients de la pollution croissante du sol, de l'air et de l'eau, mais la plupart l'acceptent et croit, quoique à contrecoeur, que c'est la contrepartie inévitable d'une croissance économique rapide, du progrès social et de l'amélioration des conditions de vie. Toutefois, à mesure que les mentalités évolueront, les décideurs devront tenir compte des revendications de la population qui exigera une meilleure qualité de vie. Il leur faudra cependant du temps pour y parvenir.
Certaines conditions doivent être remplies avant que la dégradation de l'environnement et les pénuries débouchent sur la violence sociale. Premièrement, les problèmes écologiques doivent créer beaucoup de mécontentement au sein de la population. Compte tenu des options offertes au Chinois moyen, s'inquiéter de la dégradation de l'environnement ou améliorer ses conditions de vie, il semble que les problèmes écologiques ne provoqueront pas beaucoup de mécontentement. Ni les paysans ni les travailleurs urbains ne sont des consommateurs altruistes; ils ne se préoccupent pas d'équité entre les générations. Là où un certain mécontentement existe ou pourrait se développer rapidement, il ne concerne que les conditions locales et non pas les questions globales.
Deuxièmement, soit la population est tout à fait incapable de faire connaître ses priorités sur les questions écologiques sans recourir à la violence, soit le gouvernement n'accorde absolument aucune importance aux problèmes environnementaux. La Chine tolère sans aucun doute plutôt mal que la population exprime ses préoccupations. Le gouvernement pourrait évidemment faire davantage pour protéger l'environnement. Il a néanmoins adopté certaines mesures pour enrayer sa dégradation. Reste maintenant à savoir si celles-ci correspondent à l'idée que la population se fait d'une stratégie écologique adaptée à la situation.
Les dirigeants n'ont toutefois rien à craindre; leur autorité ne sera pas sérieusement contestée tant que le mécontentement public ne sera pas canalisé au sein d'organisations structurées. Il n'existe à l'heure actuelle en Chine aucun groupe d'intérêt fort et bien organisé voué à la protection de l'environnement. La classe patronale ne semble pas elle non plus vouloir s'engager sur cette voie et devenir l'un des animateurs du mouvement écologique. Le souci premier de cette nouvelle classe de gens d'affaires est de s'enrichir, non pas de se faire le champion de grandes causes sociales comme la redistribution des revenus, l'équité et la protection de l'environnement. Elle attire en outre les cadres et les intellectuels qui auraient pu, autrement, jouer un rôle de premier plan.
Le projet de construction du barrage des Trois-Gorges illustre bien la façon dont les autorités ont récemment répondu aux préoccupations écologiques de la population. L'ouvrage, qui doit être achevé en 2009 et coûtera environ 30 milliards de dollars américains, créera un réservoir qui s'étendra sur 385 milles, jusqu'au fleuve Yangtze. Il inondera de vastes territoires, dont des terres agricoles, et détruira des sites archéologiques et des trésors historiques. Il entraînera en outre le déplacement de plus d'un million de gens. Il y a cependant pire encore. Si jamais le barrage cédait, la vie de dix millions de Chinois serait menacée. Malgré tout, malgré les lourdes conséquences du projet pour l'homme et l'environnement, le gouvernement insiste sur le fait que ce mégabarrage fournira de l'électricité, améliorera la navigation fluviale, accélérera la croissance économique et permettra de prévenir les inondations. Les dirigeants chinois ont choisi d'ignorer l'opinion de la plupart des spécialistes et de favoriser le développement à tout prix au détriment de l'environnement.
La forte démographie de la Chine contribue largement à la dégradation de l'environnement. Même la répartition géographique de la population influe sur l'environnement et peut être à l'origine de problèmes écologiques potentiellement graves. Le taux de croissance démographique et l'augmentation relative du pourcentage de citadins par rapport au nombre de ruraux exerceront une pression de plus en plus grande sur l'infrastructure socio-économique du pays. Selon les projections, la population pourrait passer d'environ 1,22 milliard d'habitants en 1996 à près de 1,39 milliard d'ici l'an 2010, à 1,53 milliard en 2025 et à 1,61 milliard en 2050. Si ces prévisions s'avèrent justes, la Chine sera confrontée à d'énormes difficultés sur le plan de la production alimentaire, des terres, des ressources en eau, du logement, des soins de santé, des infrastructures et des ressources énergétiques.
La Chine s'urbanisera sans doute beaucoup plus. Selon une étude des Nations unies, la population urbaine pourrait augmenter de plus d'un tiers et passer de plus de 300 millions à plus de 450 millions d'ici la fin de la décennie. Le nombre de citadins pourrait atteindre le chiffre vertigineux de 840 millions de personnes (55 p. cent de la population) d'ici 2025. Selon les projections, la population de Beijing et de Shanghai pourrait atteindre 19 millions et 23 millions d'habitants respectivement au cours des prochaines décennies.
Si l'urbanisation se poursuit à un rythme aussi rapide, elle créera des difficultés énormes sur le plan de l'espace et des ressources en eau de ces «mégalopoles». Leurs infrastructures et leurs réseaux de services sociaux ne pourront sans doute plus répondre à la demande. L'engorgement des chemins de fer et des routes, les pannes de courant, la pollution de l'eau et les problèmes d'assainissement s'aggraveront sans doute. Tout cela augure mal pour l'environnement en Chine.
La récente vague de migration de travailleurs agricoles vers les grands centres urbains est avant tout dû à l'essor économique et au développement durable des régions côtières et au fait que les perspectives d'emploi y sont meilleures. Il serait prématuré, à ce stade-ci, d'avancer qu'elle a été provoquée par des causes écologiques. Ce sont plutôt la pénurie de terres cultivables et la surabondance de main-d'oeuvre agricole qui continueront, au cours des dix prochaines années, à pousser des millions de ruraux à migrer vers les grands centres urbains des régions côtières en pleine expansion dans l'espoir d'améliorer leurs conditions de vie.
L'abandon du système d'enregistrement officiel accélérera l'exode vers les villes, notamment vers les destinations privilégiées, à savoir Beijing, Guangzhou, Shanghai et Tianjin. Il est fort peu probable, même d'après les prévisions de croissance économique les plus optimistes, que les régions plus industrialisées absorbent rapidement et dans sa totalité cette surabondance de main- d'oeuvre rurale, la «population flottante», qui est actuellement estimée à 80 à 120 millions de personnes (elle atteindra près de 200 millions de personne en l'an 2000).
La réduction des disparités régionales au niveau du taux de croissance et du revenu individuel est l'une des cinq grandes priorités du Neuvième Plan quinquennal. Les autorités auront cependant beaucoup de mal à attirer suffisamment d'investissements dans les zones de l'intérieur et les régions frontalières les plus pauvres. Non seulement ces difficultés aggraveront-elles davantage les disparités régionales déjà immenses et croissantes, mais elles provoqueront d'autres vagues de migration vers les régions côtières où les revenus et la croissance sont plus élevés. L'arrivée de ces migrants accroîtra les problèmes de surpopulation et de pollution. Ces nouveaux venus, qui vivront dans des conditions de pauvreté extrême, seront probablement plus vulnérables aux maladies hautement transmissibles, dont la tuberculose, le choléra et la dysenterie. L'infrastructure sanitaire de la Chine pourrait facilement être débordée, ce qui mettrait la santé du reste de la population encore plus en danger.
Fait tout aussi inquiétant, ces vastes mouvements de population constitueront sans doute un défi de taille pour la police et les autorités civiles des principaux centres où s'installeront les migrants au chapitre du maintien de l'ordre. La conduite des affaires publiques en sera rendue extrêmement difficile. La sécurité publique pourrait être compromise.
Bref, les immigrants de l'intérieur constituent à tout le moins une menace pour la sécurité publique en Chine. Les autorités et les journaux sont nombreux à affirmer que les migrants et plus particulièrement ceux qui n'ont pas d'emploi sont responsables de 70 p. cent de tous les crimes commis dans les grands centres urbains, assassinats, vols, voies de fait, fraude, trafic de drogues et prostitution.
Du point de vue économique cependant, ils constituent une vaste réserve de main-d'oeuvre peu ou pas spécialisée et bon marché pour les industries et les secteurs de la construction et des services en pleine expansion des grands centres urbains et des régions côtières. Fait tout aussi important, ces migrants constituent une source non négligeable de revenus et ils acquièrent un esprit d'entreprise qui profitent aux régions exportatrices de main-d'oeuvre comme l'Anhui et le Sichuan. En 1995, par exemple, leurs envois de fonds ont atteint sept pour cent (plus de 2 milliards de dollars américains) du PIB du Sichuan. Non seulement le revenu familial s'en trouve-t'il accru, mais les écarts de croissance et de revenus entre les régions s'amenuisent.
Les prochains grands déplacements de population pourraient être motivés par des facteurs écologiques qu'aggraveront une importante dégradation de l'environnement. Ainsi, d'après les études scientifiques, la consommation de combustibles fossiles accroîtra la concentration de gaz à effet de serre dans l'atmosphère terrestre, ce qui aura des effets sur le climat et le réchauffement de la planète, fera monter le niveau des océans et accroîtra l'érosion. Selon les projections, une augmentation du niveau des océans de 50 cm menacera plus de 90 millions de personnes un peu partout dans le monde.
Si le niveau des mers devait augmenter, les régions côtières chinoises à forte densité de population, Shanghai et Guangzhou surtout, pourraient fort bien être inondées. Des millions de gens seraient contraints de fuir, ce qui perturberait la production industrielle et agricole. Ces migrants écologiques créeraient d'énormes problèmes politiques, économiques et sociaux dans les régions qui seraient forcées de les accueillir, que ce soit en Chine ou à l'étranger. Le sud-est asiatique, le Japon, la Russie et les pays de l'Ouest, par exemple les États-Unis et le Canada, où il existe déjà d'importantes communautés chinoises pourraient devenir leurs principales destinations.
En réponse à l'appel lancé à tous les pays en faveur de l'adoption de stratégies de développement durable lors de la Conférence des Nations unies pour l'environnement et le développement (CNUED), le conseil des affaires d'État a approuvé au début de 1994 un «Livre blanc sur la démographie, l'environnement et le développement en Chine au 21e siècle». Ce document, («Agenda 21» de la Chine), est éloquent et rempli de bonnes intentions. Comme la CNUED, il fait état des problèmes écologiques, mais il ne propose aucune solution pratique et ne révèle aucune volonté politique de les régler. Les mesures qui y sont décrites constituent davantage une liste de voeux pieux que l'expression d'un programme de développement durable à long terme. Les efforts de mise en oeuvre de cet agenda seront cependant ralentis par le manque de participation réelle de la population et, surtout, l'absence de fonds suffisants.
Depuis 1979, la Chine a adopté un grand nombre de lois et de règlements sur la protection de l'environnement dont l'application relève surtout des administrations locales. Malheureusement, dans le système actuel, le gouvernement est dans bien des cas le principal pollueur et celui à qui il incombe de gérer et de protéger l'environnement. Il est dès lors souvent difficile pour les gestionnaires de l'environnement et les organismes de réglementation d'effectuer des inspections et des évaluations objectives des activités des entreprises d'État ou d'adopter des points de vue qui diffèrent des leurs. Il semble en outre que les responsables accordent une plus grande priorité aux grands pollueurs, qui sont souvent les grandes entreprises d'État. Le manque de personnel qualifié et d'argent les obligent à négliger les plus petites entreprises qui utilisent peut-être des équipements plus vieux et des technologies peu respectueuses de l'environnement et qui ne disposent bien souvent d'aucun matériel antipollution.
La Chine n'a pas besoin pour le moment d'adopter une nouvelle législation sur la protection de l'environnement. Elle doit en revanche appliquer plus efficacement et plus sévèrement les lois et les règlements existants. Une mauvaise gestion des sanctions et la perception irrégulière des amendes imposées aux entreprises qui ne respectent pas les normes d'émission et de déchargement de rejets d'effluents n'incitent pas ces dernières à respecter davantage l'environnement.
Même si la Chine a signé de nombreuses ententes internationales sur l'environnement, dont la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique et le Protocole de Montréal relatif à des substances qui appauvrissent la couche d'ozone, il ne faut se faire aucune illusion sur la capacité des pays développés de l'influencer. Dès lors, dans ce domaine comme dans bien d'autres, la politique environnementale de la Chine sera très certainement dictée par des considérations intérieures plutôt qu'internationales. La régionalisation du pouvoir jusqu'ici fortement centralisé compliquera davantage la tâche des fonctionnaires de Beijing chargés d'appliquer et de faire respecter les ententes et les conventions internationales sur le changement climatique et l'appauvrissement de la couche d'ozone. De plus, même s'il n'existe aucune donnée précise sur les futures émissions chinoises de gaz à effet de serre, celles-ci augmenteront sous les effets conjugués de la pression démographique et de la croissance économique rapide. D'après les estimations, la Chine est responsable d'un dixième des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Le coût de la dépollution de l'environnement en Chine atteint des montants astronomiques. Les plans gouvernementaux prévoient des investissements de 18 milliards de dollars américains en 1995-2000, soit moins d'un pour cent de son PIB, au titre de la dépollution de l'environnement. L'agence d'État chinoise responsable de la protection de l'environnement estime pour sa part que les montants affectés au nettoyage de l'environnement devraient être au moins trois fois supérieurs (54 milliards de dollars américains).
Il y a pire encore. Les réductions imposées en raison des contraintes budgétaires, la rareté des ressources et les besoins concurrents, le manque de fonds, le manque de main-d'oeuvre qualifiée, la corruption systémique, la lenteur bureaucratique et l'ampleur même de la dégradation de l'environnement, tout porte à croire que la dépollution progressera sans doute très lentement et par coups. Tout retard accumulé à ce chapitre ne contribuera qu'à accroître le coût des futurs efforts de nettoyage au-delà des prévisions actuelles. C'est donc dire que la situation n'évoluera pas beaucoup, sinon pas du tout, au cours de la prochaine décennie.
La Chine devra compter sur d'importants investissements et le savoir-faire étrangers pour mener à bien ses efforts de dépollution. De 1996 à l'an 2000, par exemple, elle espère attirer des investissements annuels de 25 milliards de dollars américains. De ce montant, 4 milliards de dollars américains environ devraient provenir surtout d'institutions financières internationales (IFI) et être affectés à l'environnement. Les débouchés commerciaux se multiplieront pour les investisseurs étrangers, les bailleurs de fonds et les fournisseurs de matériel antipollution et de technologies industrielles plus respectueuses de l'environnement et prendront surtout la force de coentreprises, d'investissements directs, de transferts de technologies et de contrats de concession de licences.
En 1995, les exportations canadiennes vers la Chine se sont élevées à plus de trois milliards de dollars, faisant de ce pays le quatrième marché d'exportation en importance du Canada. La même année, les exportations chinoises vers le Canada ont totalisé près de cinq milliards de dollars. D'après les données les plus récentes, les investissements directs du Canada en Chine ont atteint 177 millions de dollars en 1993. Les entreprises canadiennes ont l'intention d'investir environ deux milliards de dollars en Chine d'ici l'an 2000. Au cours de l'exercice 1993-1994, le Canada a versé près de 133 millions de dollars au titre de l'aide au développement de la Chine, dont 31 millions de dollars dans le cadre du programme bilatéral de l'ACDI.
Les efforts de dépollution de la Chine font miroiter la perspective d'immenses débouchés commerciaux et d'importantes possibilités d'investissement pour l'industrie canadienne de l'environnement. Les secteurs les plus prometteurs au titre de l'augmentation des exportations sont ceux du matériel antipollution, des systèmes d'élimination des déchets plus respectueux de l'environnement et des stations de traitement d'eau ainsi que des services d'experts-conseils en environnement et de surveillance de l'environnement. De même, les besoins croissants de céréales de la Chine devraient se traduire par un accroissement des exportations de l'industrie agro- alimentaire canadienne, notamment en ce qui concerne le blé, l'orge, les engrais, la machinerie agricole et des animaux d'élevage sélectionnés.
Les difficultés financières croissantes de la Chine, sa dette étrangère accumulée, les frais de plus en plus élevés du service de la dette, sa balance commerciale de plus en plus déficitaire et la lutte féroce que se livrent les entreprises étrangères pour obtenir une part de son marché intérieur permettent de penser que la Chine négociera de plus en plus de transferts de technologies respectueuses de l'environnement sans contrepartie en argent. Les autorités exigeront vraisemblablement aussi de plus en plus d'aide, de prêts et de conditions de crédit à faible taux d'intérêt ainsi que des formules de financement basés par exemple sur le troc et les accords compensatoires. Les prêts importants consentis par les IFI telles la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement offrent des débouchés commerciaux au Canada qui pourraient participer plus étroitement aux projets de protection et de nettoyage de l'environnement.
Les occasions d'affaires abonderont sans doute, mais il demeurera très risqué d'investir en Chine. La corruption systémique et la criminalité croissante feront vraisemblablement peser une menace sur les entreprises canadiennes installées en territoire chinois. Selon les résultats d'un sondage réalisé auprès de gens d'affaires d'Asie et de la région du Pacifique dont les résultats ont été publiés récemment dans le South China Morning Post, la Chine est classée comme le pays le plus corrompu de la région. Plus le Canada sera présent en Chine, plus les entreprises canadiennes risqueront d'être victimes de mesures d'extorsion qui prendront la forme de pots-de-vin, de frais administratifs et de services de protection, ce qui accroîtra le coût de leurs activités commerciales en Chine et les risques connexes.
Si rien n'est fait pour remédier à la situation, l'anarchie croissante et les troubles publics pourraient accroître le risque que les gens d'affaires, les représentants gouvernementaux, les touristes et les étudiants canadiens soient victimes d'actes de violence, par exemple de voies de faits, de fraude, d'enlèvements et même d'assassinats. L'absence de transparence du système judiciaire et du régime de réglementation chinois laisse penser que le processus de règlement des différends commerciaux ou le versement des arriérés demeureront extrêmement lents et coûteux. Les exportateurs, les investisseurs et les bailleurs de fonds canadiens pourraient donc subir des pertes financières. De plus, la tension environnementale contribuera à accroître l'incertitude commerciale et créera un climat dans lequel les effets de ces lacunes socio-juridiques se feront pleinement sentir.
Le Canada continuera d'accueillir des immigrants au cours des prochaines années, mais les nouveaux arrivants émigreront avant tout pour des raisons économiques et non écologiques. À plus long terme, la dégradation croissante de la situation économique, les troubles sociaux et l'instabilité politique pousseront les éléments potentiellement déstabilisateurs à émigrer. La détérioration de l'environnement, le mécontentement économique et une crise politique pèseront sans doute lourd dans la balance aux yeux des candidats à l'émigration.
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