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ARCHIVÉ : Commentaire N° 68 : L'Afrique du Sud : L'état du rêve (deuxième rapport)

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par Duncan Edmonds et Allister Sparks

Été 1996
Non classifié

Précis : Les auteurs, qui avaient prédit la démission et le moment de la démission de F.W. de Klerk et du Parti national du gouvernement d'unité nationale de Nelson Mandela, mettent ici à jour leurs rapports précédents sur l'évolution de la situation politique, économique et sociale de l'Afrique du Sud. (voir les Commentaires N° 44, Le véritable obstacle à une démocratie durable en Afrique du Sud et Nº 54, L'Afrique du Sud: Un rapport provisoire.) - Été 1996. Auteurs : Duncan Edmonds et Allister Sparks.

Note du rédacteur : Les auteurs, qui avaient prédit la démission et le moment de la démission de F.W. de Klerk et du Parti national du gouvernement d'unité nationale de Nelson Mandela, mettent ici à jour leurs rapports précédents sur l'évolution de la situation politique, économique et sociale de l'Afrique du Sud. (voir les Commentaires N° 44, Le véritable obstacle à une démocratie durable en Afrique du Sud et Nº 54, L'Afrique du Sud: Un rapport provisoire.)

Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.


À l'aube de la troisième année de sa renaissance comme démocratie, l'Afrique du Sud a surmonté les risques particuliers d'instabilité inhérents aux processus de transformation radicale de ce genre et opéré la transition avec succès. La menace de mesures déstabilisatrices en provenance des extrémistes blancs de la droite, des éléments rebelles des forces de sécurité et du Parti de la liberté Inkatha au moment des premières élections universelles du 27 avril 1994, était en effet très réelle. Cette menace s'est maintenant dissipée. Le président Mandela a réussi à apaiser les pires des éléments rebelles avec sa politique de réconciliation nationale, et les institutions du nouvel État sont en train de s'établir.

La nouvelle Constitution, qui comprend une Déclaration des droits, a été négociée au cours des deux dernières années et elle est maintenant en vigueur. Le parlement d'Afrique du Sud a chaleureusement ratifié cette réalisation remarquable à la mi-mai, et la même semaine, F.W. de Klerk et son Parti national ont démissionné du gouvernement d'unité nationale, comme nous l'avions prévu dans un Commentaire précédent («Le Parti national devra se défendre lui-même pour sa survie ... peu après que l'Assemblée constitutionnelle aura achevé ses travaux quelque temps l'an prochain.»). De Klerk et le Parti national forment maintenant l'opposition officielle en Afrique du Sud, une situation qui ne devrait pas susciter d'inquiétude, car elle représente en fait la fin de la période de transition dans ce pays.

Il subsiste certes des problèmes sérieux, mais ils sont d'un autre ordre. Il s'agit de problèmes structurels à long terme, dont certains sont vraiment décourageants mais dont aucun ne menace immédiatement la sécurité de l'État. Dans ce sens, l'Afrique du Sud est engagée dans une nouvelle phase postérieure à la transition, et tout examen de l'état de la nation doit tenir compte de ces problèmes à long terme.

Le premier de ceux-ci est la nature de la nation elle-même. L'Afrique du Sud, avec sa population extrêmement variée, est-elle capable de créer une véritable conscience nationale? Autrement dit, l'idée de la «nation arc-en-ciel» peut-elle se concrétiser? Il nous semble que l'Afrique du Sud doit ici accomplir un deuxième miracle, le premier ayant consisté à parvenir à un règlement négocié lorsque, de l'avis de la majeure partie du monde, le pays avait accumulé un tel héritage de haines raciales qu'il était voué à périr dans un massacre de vengeance. Le défi que doit maintenant relever l'Afrique du Sud consiste à réunir les nombreux éléments raciaux et ethniques différents de sa population en une seule nation¹, tout en protégeant l'identité culturelle propre de chacun. Autrement dit, regrouper et non pas fondre.

Il est douteux que cela ait jamais été fait auparavant à l'échelle maintenant requise en Afrique du Sud, compte tenu de la multiplicité des différents groupes raciaux, culturels, ethniques et religieux qu'on y trouve actuellement. Il y a un demi-siècle, G.H. Calpin a écrit un livre intitulé There are no South Africans, dans lequel il affirmait qu'il n'existait aucune identité nationale véritable au pays—et il pensait alors seulement aux Blancs, c'est-à-dire aux Anglais et aux Afrikaners. Les Sud-Africains noirs ne venaient pas à l'esprit des gens comme Calpin à cette époque. Aujourd'hui, les dirigeants de la nouvelle Afrique du Sud essaient de fusionner non pas deux, mais près de deux douzaines de groupes démographiques différents pour en faire une seule nation. C'est le miracle à accomplir.

Cela signifie que l'Afrique du Sud doit chercher à réaliser un équilibre entre deux traditions intellectuelles qui, pendant longtemps, ont été en conflit et se sont exclues mutuellement dans le contexte politique occidental. D'une part, il y a la tradition des lumières du XVIIIe siècle, qui proclame l'égalité et l'universalité de toutes les personnes et ne reconnaît aucune différence entre elles. D'autre part, il y a la tradition romantique allemande de Johann Fichte, Johann von Herder, Friedrich Schiller et d'autres, née en réaction aux lumières et qui met fortement l'accent sur l'identité ethnique et culturelle des groupes nationaux, ou de ce que Herder appelle la Volksgeist.

Les dirigeants de la nouvelle Afrique du Sud se sont engagés à réaliser un équilibre entre ces deux traditions. C'est-à-dire que, loin d'aplanir les différences culturelles pour créer une société homogène à la manière du «creuset» américain, ces différences sont protégées dans la nouvelle Constitution, qui prévoit onze langues officielles. Les régimes juridiques traditionnels continuent de s'appliquer parallèlement au système juridique occidental moderne, et on intègre même certains aspects des régimes politiques traditionnels dans la structure politique de base. En ce sens, le «regroupement» est au moins aussi important que la «fusion».

Il serait assez difficile d'opérer cette intégration dans les circonstances les plus favorables. Mais l'Afrique du Sud cherche à unifier ses différents groupes à un moment où la tendance mondiale évolue en sens contraire et lui offre très peu de modèles à imiter. En fait, une recrudescence de nationalisme ethnique menace—et a détruit dans certains cas—l'unité d'un certain nombre d'États établis, les individus s'y définissant eux-mêmes collectivement en fonction de leurs origines ethniques et revendiquant le droit à la séparation. C'est le cas de l'ancienne Yougoslavie, de l'ancienne Union soviétique, de l'ancienne Tchécoslovaquie, du Sri Lanka, et tout probablement, du moins aux yeux de certains analystes, du Canada.

L'Afrique du Sud peut-elle aller à contre-courant?

Elle doit le faire, car il n'existe pas de solution de rechange viable. L'Afrique du Sud sait qu'elle ne peut diviser sa population dans des compartiments ethniques distincts. Cela a été essayé et s'est révélé impossible. L'apartheid a constitué la tentative de séparation ethnique la plus résolue et la plus systématique jamais entreprise. Défiant le monde pendant un demi-siècle, un gouvernement puissant, bien armé, déterminé et impitoyable a essayé en vain d'y arriver, en procédant à 18 millions d'arrestations en vertu des lois sur le laissez-passer et en déplaçant de force trois millions et demi de personnes. Au bout du compte, la population sud-africaine était plus mixte que jamais auparavant. Si la séparation ethnique était matériellement possible en Afrique du Sud, elle aurait été réalisée à ce moment-là. Mais la dépendance mutuelle de ses différentes races rend leur séparation physique impossible.

L'Afrique du Sud est le seul pays d'Afrique à avoir connu une révolution industrielle à part entière; celle-ci remonte à la découverte de diamants et d'or, il y a un peu plus d'un siècle. S'ajoutant à cela, la destruction de la paysannerie africaine par la Land Act de 1913, qui a interdit aux Noirs de posséder des terres à l'extérieur des réserves minuscules qui leur étaient allouées, a finalement rendu toute la population noire dépendante des villes. Cette industrialisation complète de l'économie a enfermé les Noirs et les Blancs dans une situation de dépendance mutuelle : l'Afrique du Sud blanche ne peut survivre un seul jour sans les Noirs, qui constituent la classe ouvrière industrielle, et les Sud-Africains noirs ne peuvent survivre sans les Blancs, qui forment depuis toujours la classe des entrepreneurs et des cadres de cette société industrialisée. C'est là ce qui distingue l'Afrique du Sud de la Palestine, du Sri Lanka, du Canada, de Chypre, de l'Ouzbékistan, de la Tchétchénie, de la Yougoslavie et de tous les autres pays. Les Serbes, par exemple, ne dépendent pas des Bosniaques, ni des Croates, ni des Slovènes, non plus que les Israéliens ne dépendent des Palestiniens, de telle sorte qu'ils peuvent être séparés en fonction de leur ethnie. Tel n'est pas le cas des Sud-Africains.

Cette dépendance mutuelle est la dynamique centrale de la situation de l'Afrique du Sud. C'est elle qui a déterminé le succès tout à fait inespéré des négociations initiales.

À partir du moment où, dans son célèbre discours du 2 février 1990, l'ancien président F.W. De Klerk a levé l'interdit qui frappait l'ANC et libéré Nelson Mandela, l'Afrique du Sud était engagée dans une voie irréversible. De Klerk ne pouvait faire machine arrière, interdire de nouveau l'ANC et renvoyer Mandela en prison, car les conséquences internationales auraient été pires que s'il ne les avait jamais élargis en premier lieu. De son côté, l'ANC ne pouvait se retirer des négociations et retourner à l'exil et à la guérilla sans pays de l'Est pour former ses membres et les approvisionner (et sans parrains occidentaux en perspective pour prendre la relève).

De Klerk et l'ANC s'étaient tous deux engagés dans une voie à sens unique qui pouvait seulement les mener à deux issues. Ou bien ils en sortiraient sans encombre, ou bien ils affronteraient leur perte ensemble à mi-chemin. Ils ne pouvaient faire demi-tour. Et, chaque fois qu'une tempête menaçait de les emporter, comme ce fut le cas lors de plusieurs éruptions de violence politique, ils tenaient bon et se serraient les coudes pour parvenir au but.

Cette dépendance mutuelle a été à l'origine du premier miracle sud-africain. Elle continue d'animer la révolution en cours au pays.

Le fait qu'il n'existe pas de solution de rechange viable à la nation unie mais multiculturelle que l'Afrique du Sud essaie actuellement d'édifier n'est pas une garantie de succès. C'est peut-être le seul choix rationnel, mais ce ne serait pas la première société de l'histoire à périr pour avoir agi de façon irrationnelle.

C'est là que réside le plus grand défi au moment où l'Afrique du Sud cherche à accomplir son deuxième miracle. Elle doit à tout prix éviter d'attiser les sentiments ethniques. La capacité qu'a la droite blanche d'aviver le nationalisme ethnique des Afrikaners, la campagne de mobilisation du nationalisme zoulou que mène actuellement le chef du Parti de la liberté Inkatha, Mangosuthu Buthelesi, et la possibilité que l'ANC triomphante devienne insensible aux inquiétudes des groupes minoritaires, ce qui pourrait provoquer une réaction brutale, constituent les principaux secteurs de danger.

Comment surveille-t-on ces signes de danger potentiel? Le secret consiste à comprendre que le nationalisme ethnique s'enflamme et devient dangereux s'il s'accompagne d'un sentiment d'humiliation collective réelle ou imaginaire. Celui-ci peut être suscité par l'impression d'être englouti par une culture supérieure en nombre, ou par une culture qui proclame sa supériorité ou s'arroge simplement le droit à la prépondérance. En pareil cas, le nationalisme ethnique peut s'affirmer d'une manière agressive. Le philosophe oxfordien sir Isaiah Berlin, qui a beaucoup écrit sur ce sujet, empruntant les images expressives du poète Schiller, assimile le nationalisme culturel à une brindille courbée. Si on la courbe trop, dit Schiller, elle se redressera avec une férocité destructrice.

Cela laisse supposer que le nationalisme culturel de groupes comme les Afrikaners et les Zoulous peut exister harmonieusement dans une Afrique du Sud multiculturelle, à condition que ni les uns ni les autres ne soient soumis à des pressions et ne se sentent menacés ou étouffés.

Tandis qu'il poursuit sa révolution socio-économique, le gouvernement Mandela doit redresser les déséquilibres flagrants créés par l'apartheid à l'aide de mesures d'action positive et du Programme de reconstruction et de développement (PRD); il doit donner des pouvoirs aux Noirs dans tous les secteurs de la société, et il doit intégrer et transformer les écoles, les universités et, en fait, toutes les institutions de la société civile.

Le rétablissement de la culture africaine, c'est-à-dire la remise aux Noirs de leur dignité culturelle après des années de domination et de dénigrement par les Blancs, constitue un aspect important de l'octroi de pouvoirs aux Noirs. Mais, ce faisant, le gouvernement devra en tout temps être conscient des sensibilités ethniques et veiller à ne pas exacerber celles des Afrikaners, des Zoulous ou d'autres groupes.

Face à cette tâche délicate, le gouvernement a des avantages mais aussi des handicaps historiques. Son principal handicap est le fait que l'héritage socialiste de l'ANC l'imprègne d'une philosophie universaliste. Plus encore que le libéralisme du siècle des lumières, le socialisme a poussé le rationalisme au point de renier tout sentiment nationaliste et, dans sa forme la plus extrême, de croire en un universalisme qui aboutirait à la disparition de l'État-nation. Cette tendance, alliée au fait que l'apartheid a discrédité l'ethnicité aux yeux des Sud-Africains noirs, fait que l'idée de tenir compte des sentiments ethniques ne vient pas facilement aux dirigeants de l'ANC.

Par contre, le fait unique qu'il n'y a en Afrique du Sud aucun groupe ethnique numériquement supérieur, d'où l'absence d'incitation politique à exploiter les sentiments nationalistes ethniques, joue en sa faveur.

Le fléau de l'Afrique est le fait que la plupart des pays africains comptent une tribu dominante et que leurs partis politiques tendent à s'implanter sur les bases de pouvoir des tribus. Par conséquent, le chef du parti tribal dominant n'a qu'à entretenir le sentiment ethnonationaliste pour prendre le pouvoir et le conserver indéfiniment, dans une large mesure comme l'a fait le Parti national d'Afrique du Sud lorsque les Afrikaners constituaient 60 p. 100 de l'électorat formé exclusivement par les Blancs. Le parti s'appuyant sur une base ethnique peut alors s'ancrer au pouvoir et accaparer les maigres ressources du pays mal développé au profit des siens, tandis que le reste de la population demeure à l'écart. Cette situation tend à se perpétuer jusqu'à ce qu'un coup d'État militaire installe au pouvoir un groupe rival qui saisit les ressources au profit de ses membres. Le cycle du gouvernement kleptocratique ponctué de coups d'État périodiques se répète ainsi, tandis que le pays dans son ensemble s'en va progressivement vers la misère.

En Afrique du Sud, les principales organisations politiques ne sont pas fondées sur les ethnies. L'avocat zoulou Pixley ka Seme a fondé l'ANC en 1912 pour regrouper les dirigeants de tous les secteurs de la population noire dans un mouvement de lutte contre la Land Act. Ce parti est resté depuis lors une organisation pantribale et multiraciale. De même, aucun des principaux groupes d'opposition nationalistes noirs, soit le Congrès panafricaniste et le Black Consciousness Movement, qui s'est détaché de l'ANC, ne peut être assimilé à une tribu quelconque. Seul le Parti de la liberté Inkatha fait exception à cette règle.

Cette heureuse répartition de l'effectif politique est renforcée par l'absence de tribu dominante. En conséquence, aucun parti implanté sur une base ethnique ne peut aspirer à prendre le pouvoir à l'échelle nationale. Les Zoulous sont la plus importante tribu d'Afrique du Sud, mais ils représentent encore seulement le sixième de la population totale. Donc, même si le Parti de la liberté Inkatha réussissait à s'assurer la totalité des appuis des Zoulous (en fait, l'Inkatha et l'ANC en recueillent environ la moitié chacun), il n'obtiendrait toujours pas plus que le sixième des voix à l'échelle nationale, ce qui serait loin d'être suffisant pour lui permettre de prendre le contrôle du gouvernement. Indépendamment de ses aspirations, l'Inkatha pourrait donc tout au plus espérer contrôler le parlement provincial du KwaZulu-Natal.

De même, si Nelson Mandela faisait appel à son propre groupe ethnique, les Xhosas, deuxième en importance sur le plan démographique, il indisposerait tous ses partisans non xhosas et réduirait son rôle à celui de candidat régional dans la province du Cap oriental. Il n'y a tout simplement pas d'avenir à jouer la carte ethnonationaliste dans la nouvelle Afrique du Sud.

Dans ces conditions, comment le gouvernement Mandela a-t-il fait face à la question ethnique? Dans ses rapports avec les Afrikaners en particulier, il a fait l'impossible pour apaiser les inquiétudes des groupes, allant même jusqu'à inclure dans la nouvelle Constitution une protection spéciale pour les «droits des groupes», chose qu'il avait auparavant refusé de faire. Mandela a par ailleurs fait des démarches de réconciliation spectaculaires auprès des Afrikaners. Ainsi, il a rendu visite à la veuve d'Hendrik Verwoerd, l'architecte en chef de l'apartheid, dans le bastion de droite d'Orania, et invité les veuves d'autres chefs de file afrikaners à prendre le thé à sa résidence officielle. Il a pris la parole devant le synode national de l'Église réformée hollandaise et s'est fait un devoir particulier de s'associer avec enthousiasme à l'équipe de rugby sud-africaine au moment où elle s'acheminait vers la victoire lors de la Coupe du monde (le rugby revêtant une importance quasi cultuelle pour les Afrikaners).

Dans une démarche particulièrement subtile, Mandela et ses ministres ont engagé le Front de la liberté, groupe de droite dirigé par l'ancien chef des Forces de défense, Constand Viljoen, dans une série de négociations relatives à sa demande de création d'une patrie afrikaner distincte, ou Volkstaat. À l'époque des élections, Viljoen, qui a de nombreux partisans dans les milieux militaires de l'ancien régime, était considéré par les Blancs de la droite comme le leader possible d'une guerre séparatiste. Au dernier moment, toutefois, il a reculé et invité ses partisans à faire valoir leur cause séparatiste par la voie constitutionnelle. Il a formé le Front de la liberté et pris un siège au Parlement.

Ayant vu immédiatement en Viljoen quelqu'un qui pouvait neutraliser la menace en provenance de la droite, Mandela a pris soin de l'écouter avec sympathie et refusé d'exclure la possibilité de créer un État afrikaner. Il a préféré dire aux dirigeants du Front de la liberté que, s'ils pouvaient trouver un moyen d'établir un État afrikaner distinct sans déplacer de force des Noirs ou les priver de leurs droits, il serait disposé à envisager cette possibilité. Il les a ainsi laissés découvrir eux-mêmes l'impossibilité de leur cause, car il n'y a aucune région d'Afrique du Sud où les Noirs ne sont pas majoritaires. Petit à petit, Viljoen et ses partisans ont donc reconnu la futilité de leur projet d'État distinct et avancent plutôt l'idée d'un «conseil culturel» qui serait représenté au Sénat et posséderait le pouvoir de protéger les questions présentant de l'importance pour les Afrikaners. Le gouvernement semble disposé à accepter cette suggestion.

C'est là un exemple classique de cas où on a, pour ainsi dire, manié avec soin la brindille ethnique de Schiller. Et, pour l'instant, le danger de soulèvement de la droite semble bien écarté. Mais ce soin va s'imposer en permanence.

Mandela a eu moins de succès avec l'Inkatha. Son chef, Buthelezi, a été amené dans le gouvernement d'unité nationale à titre de ministre de l'Intérieur, et un régime de coalition est également en place à l'échelon provincial au KwaZulu-Natal. Mandela a en outre réussi à éloigner le roi zoulou Goodwill Zwelithini de la sphère d'influence de Buthelezi et à le neutraliser en tant que monarque constitutionnel. Mais les groupes factieux poursuivent leurs actes de violence au KwaZulu-Natal, et les tensions politiques entre l'ANC et l'Inkatha restent élevées.

Ce qui a changé, c'est que la violence est maintenant davantage limitée à cette province. Il y a deux ans, elle faisait rage partout dans les townships noirs de Johannesburg et du Witwatersrand et dans de nombreux secteurs du Transvaal rural : en fait, partout où on trouvait des travailleurs migrants zoulous. Elle a maintenant en grande mesure cessé dans toutes ces régions, est considérablement réduite dans les grandes villes de Durban et de Pietermaritzburg, au KwaZulu- Natal, et se limite en grande partie aux régions tribales rurales de la province. Ce problème national auparavant critique est passé au plan régional et, même s'il est encore sérieux et fait un nombre inacceptable de morts, il ne menace plus la vie de la nation dans son ensemble.

La diminution de cette violence est en partie attribuable à la divulgation de la mesure dans laquelle elle avait été suscitée délibérément et orchestrée par des membres des forces de sécurité de l'ancien régime. Les comptes rendus de journalistes enquêteurs et les témoignages entendus par la Commission de la vérité et de la réconciliation ainsi qu'aux procès de l'ancien ministre de la Défense, Magnus Malan, et d'un certain nombre de militaires et d'agents de police de haut rang ont révélé que les forces armées avaient formé les membres du parti de Buthelezi et avaient muni celui-ci d'un groupe armé secret pour attaquer et déstabiliser l'ANC. Ces révélations embarrassantes ont nui à Buthelezi sur le plan politique et réduit la capacité de l'Inkatha de se livrer à des actes d'agression.

Mais, si la nouvelle Afrique du Sud repose maintenant sur une base plus ferme et si les menaces à sa stabilité ont diminué, le grand optimisme qui avait accompagné sa renaissance a également régressé. Il ne fait aucun doute que la vie de la plupart des Sud-Aricains noirs s'est améliorée, que l'économie est plus forte qu'elle l'a été pendant plus d'une décennie et qu'il existe une bonne volonté remarquable entre les groupes raciaux. Mais le pays a également connu des revers, et on s'est rendu compte à quel point les problèmes à long terme sont insolubles, ce qui, mis ensemble, a quelque peu réduit l'enthousiasme initial.

Dans l'ensemble, le gouvernement a donné un rendement louable, en particulier compte tenu du fait que l'ANC et ses alliés n'avaient aucune expérience de l'administration lors de leur arrivée au pouvoir, mais certains points laissent à désirer. Les mesures agressives d'action positive prises dans la fonction publique et dans les organismes parapublics et le besoin de réaliser un équilibre politique au sein du gouvernement d'unité nationale ont entraîné certaines nominations médiocres. Cette tendance, alliée à la démotivation générale des Blancs, qui estiment n'avoir aucun avenir, et à ce qu'on appelle «une culture de droits», c'est-à-dire l'opinion de certains Noirs selon laquelle la société leur doit une vie agréable en compensation des désavantages passés, a fait que le gouvernement a donné un rendement insuffisant dans certains domaines cruciaux.

De nombreux objectifs du PRD n'ont par conséquent pas été atteints, en particulier dans le domaine capital du logement. Ce secteur d'échec fait ressortir nombre des problèmes pratiques d'administration du pays, des politiques gouvernementales inadéquates et, par-dessus tout, des questions économiques fondamentales liées à ses moyens financiers et à sa capacité. Telles sont les questions auxquelles l'Afrique du Sud doit faire face tandis qu'elle cherche à réduire les inégalités massives entre ses économies d'État industrialisé d'une part et de pays du tiers monde de l'autre.

Dans notre rapport précédent (voir le Commentaire N° 54, mars 1995), nous évoquions la possibilité d'une «crise multidimensionnelle relativement à la livraison de logements (...) avant la fin de l'année». Les preuves que cette crise est actuellement en cours sont manifestes : le président Mandela a souscrit à maintes reprises à l'objectif du PRD de bâtir 300 000 nouveaux logements par an, mais, au cours des deux années écoulées depuis l'arrivée au pouvoir de l'ANC, moins de 20 000 nouvelles maisons ont été construites, ce qui est inférieur à 3,3 p. 100 de cet objectif.

Reconnaissant un grand nombre des problèmes, le gouvernement a entrepris, ces derniers mois, un examen de ses politiques et de ses programmes et, en particulier, du programme défectueux de subventions. Il reconnaît maintenant le besoin de logements publics à loyer subventionné et la nécessité de passer des contrats de vaste portée avec de grandes entreprises de construction pour répondre à cette demande. La façon dont ces changements et d'autres seront effectués reste à voir, mais le fait que le gouvernement ait reconnu les échecs de ses politiques et présenté des solutions de rechange, tout cela en l'espace de deux ans, constitue un signe encourageant.

Il ne suffit pas simplement de construire des maisons, en particulier rangée après rangée de petites boîtes dépourvues d'aménagement paysager et de valeur en tant qu'investissement à long terme. L'Afrique du Sud a besoin de bâtir de nouvelles communautés complètes fondées sur des principes d'urbanisme solides et qui offrent un cadre humain et harmonieux où les gens puissent vivre et s'épanouir pleinement. À cet égard, l'industrie internationale du bâtiment a de plus en plus manifesté sa présence au pays au cours des derniers mois. Si le gouvernement fait preuve du leadership voulu et que les banques et la communauté financière apportent leur appui, des progrès réels pourraient s'ensuivre bientôt. L'urgence de veiller à la situation du logement est grande en raison des risques d'agitation sociale et des possibilités de démagogie politique qui se multiplient tandis que la remarquable patience des pauvres commence à s'effriter.

Le gouvernement s'est débattu non seulement avec des difficultés administratives, mais aussi avec des gaffes politiques, dont la suppression subite, récemment, du poste de ministre chargé de superviser le PRD, qui était, parmi tous les programmes gouvernementaux, celui qui avait reçu le plus de publicité; la démission inattendue de deux ministres des Finances en l'espace de deux ans; l'exclusion inexpliquée du Cabinet d'un des chefs de file de l'ANC, M. Pallo Jordan, tandis que plusieurs poids morts sont encore en place et, chose la plus surprenante de toutes, le départ soudain du gouvernement de Cyril Ramaphosa, figure de proue du règlement négocié et de la rédaction de la nouvelle Constitution. Celui-ci était généralement considéré comme un rival du vice-président Thabo Mbeki en tant que successeur éventuel de Mandela.

Tous ces événements, résultant plutôt du manque de savoir-faire du gouvernement en matière de communications et de relations avec les médias que d'une faiblesse quelconque du leadership de Mandela, ont néanmoins incité les gens à se demander si celui-ci était en train de perdre son sens politique. Cela a contribué à une baisse soudaine de la valeur du rand qui a poussé la Reserve Bank à relever son taux d'intérêt de 15 % à 16 %, ce qui a été excessif et risque de freiner encore la croissance économique.

Cela nous amène au plus grave de tous les problèmes : le chômage. Le taux de chômage de l'Afrique du Sud se situe entre 35 et 45 p. 100, selon qu'on tient compte ou non de l'économie parallèle. À ce niveau critique, la création d'emplois est manifestement la tâche la plus urgente à laquelle le gouvernement doit s'attaquer. Il est impérieux d'accélérer la croissance.

En 1995, la croissance du PIB de l'Afrique du Sud a atteint 3 p. 100, réalisation vivement applaudie après plusieurs années de régression au cours de la phase terminale de l'apartheid. Mais le fait est que seulement 94 000 emplois ont été créés dans le secteur de l'économie officielle, tandis que 250 000 personnes sont arrivées sur le marché du travail pour la première fois. Le taux de croissance prévu pour 1996, soit 4 p. 100 (chiffre qui commence déjà à paraître optimiste), ne suffira pas à empêcher l'augmentation du chômage. La croissance du PIB en Afrique du Sud devra dépasser 6 p. 100 pendant plusieurs années si on veut y réduire le chômage de façon significative. On ne décèle pour l'instant aucun indice du genre de politiques ou du sentiment d'urgence nécessaires pour atteindre ce but.

Les relations globales entre le gouvernement et le monde des affaires, en particulier les grand conglomérats encore fortement contrôlés par les Blancs et les grandes institutions financières qui dominent l'économie sud-africaine, restent tendues. Même si de nombreux représentants de ces groupes reconnaissent publiquement et en privé le miracle de leur survie et expriment leur gratitude à Mandela tout en louant ses efforts, les contacts entre les deux solitudes sont visiblement réduits. Les secteurs public et privé du pays sont encore loin d'avoir établi un partenariat harmonieux et dynamique, pleinement voué à la poursuite conjointe des objectifs nationaux fondamentaux. Peut-être que l'accession de Cyril Ramaphosa à un poste supérieur dans le secteur privé marquera le début d'une participation accrue des Noirs au monde des affaires et commencera à renforcer les bases du partenariat entre le secteur public et le secteur privé.

Aux problèmes du chômage et du manque de logements vient s'ajouter celui du crime. Le taux élevé de crimes violents commis en Afrique du Sud a attiré beaucoup d'attention sur la scène internationale et découragé les investissements étrangers, ce qui, à la manière d'un cerle vicieux, a retardé la croissance et fait augmenter le chômage.

Dans une certaine mesure, la violence politique des années 1980 s'est déplacée vers le crime. Les jeunes «camarades» noirs qui avaient mené les soulèvements massifs contre l'apartheid ont grandi et forment maintenant une «génération perdue» sans loi, sans éducation et dans une large mesure inemployable, car leur apprentissage brutal les a préparés à peu d'autre chose qu'une vie de crime. Ils volent et tuent impunément et sont prêts à louer leurs services aux syndicats du crime qui se sont établis en Afrique du Sud depuis que la fin de l'apartheid a ouvert les frontières du pays.

L'insuffisance des organismes sud-africains d'exécution de la loi aggrave le problème. Pendant des années, les policiers ont été les premiers défenseurs de l'apartheid contre les ennemis communistes supposés des Afrikaners blancs; du jour au lendemain, on s'attend maintenant qu'ils servent un régime composé de ces mêmes «ennemis». La confusion et la démoralisation ont sapé leur efficacité et, dans de nombreux cas, les ont menés à la corruption et à la complicité avec les syndicats du crime.

On constate toutefois des signes d'amélioration par suite de la réorganisation des structures de commandement des forces de police et des campagnes de lutte contre le crime mises en train par les milieux d'affaires. Les dernières statistiques révèlent en effet une baisse de la criminalité; dans la région de Johannesburg, par exemple, les enlèvements de voitures ont diminué de 60 p. 100 par rapport à ce qu'ils avaient été en février. C'est là un signe encourageant qui révèle que l'Afrique du Sud est capable de s'attaquer même à ses problèmes les plus insolubles.

Quel bilan peut-on dégager au moment où le gouvernement Mandela s'apprête à entreprendre la deuxième moitié de son mandat? Il faut ici, croyons-nous, posséder une largeur de vue et un sens de l'histoire qui nous semblent plutôt rares aujourd'hui, non seulement en Afrique du Sud, mais à l'échelle mondiale.

Si on examine d'abord les grandes questions — la sécurité et la relative stabilité de l'État, la création des institutions d'une société libre, y compris l'adoption de la nouvelle Constitution, une gestion plutôt solide des finances publiques, des progrès réguliers dans la gestion de la politique d'édification de la nation et, sous-tendant le tout, une philosophie de réconciliation remarquablement efficace —, le travail accompli et les résultats sont extrêmement positifs. Nelson Mandela a été le principal architecte d'une grande partie de ces progrès et a manifesté des qualités de chef et une sagesse qui font de lui une des grandes figures du XXe siècle.

Le bilan relatif aux questions structurelles à long terme est beaucoup plus mixte, voire dans certains cas alarmant. La résolution des problèmes liés au fonctionnement efficace de l'administration publique, en particulier en ce qui touche la prestation des programmes, exigera dans certains cas plusieurs années. L'établissement de rapports de confiance complète entre le secteur public et le secteur privé continue de présenter un énorme défi. La création d'emplois et l'apport d'autres preuves concrètes d'un rétrécissement de l'écart potentiellement explosif entre les riches et les pauvres exigent beaucoup plus de créativité et d'imagination. L'Afrique du Sud devra enfin consacrer beaucoup plus d'efforts à l'élaboration d'une politique étrangère plus confiante, y compris la manifestation d'un leadership économique efficace, en particulier à l'égard des États qui l'avoisinent en Afrique australe.

Depuis le début des années 1960, le Canada a apporté une contribution importante à l'évolution de la «nouvelle» Afrique du Sud que nous connaissons aujourd'hui. Par son activité au sein du Commonwealth, des Nations Unies et d'autres organismes internationaux, ainsi que dans ses rapports bilatéraux avec l'Afrique du Sud, le gouvernement du Canada — souvent fortement aiguillonné par des organisations non gouvernementales (ONG) et des particuliers de tout le Canada — s'est opposé de façon soutenue et inébranlable à tous les aspects du régime d'apartheid. Si on considère, d'abord, le projet d'assistance de 10 millions de dollars mis en train en 1993 pendant la période de transition, puis les importants programmes actuellement exécutés par l'ACDI et le CRDI, le Canada se classe aujourd'hui parmi les principaux donneurs d'aide à l'Afrique du Sud. Mais, sur toutes les contributions que le Canada et les Canadiens à titre individuel peuvent faire à l'Afrique du Sud, aucune n'a plus d'importance que la reconnaissance des défis énormes auxquels celle-ci fait face à l'heure actuelle et l'adoption d'une perspective qui les englobe complètement. Les questions auxquelles l'Afrique du Sud est actuellement confrontée sont parmi les plus fondamentales qui se posent à l'humanité. La façon dont on les résoudra dans les années à venir sera d'une importance capitale non seulement pour l'Afrique du Sud et le continent africain tourmenté, mais aussi pour toute la communauté des nations.

Nous avions conclu notre rapport précédent sur une note d'«optimisme prudent». Cette conclusion reste valable aujourd'hui, et la mesure dans laquelle on pourra nuancer cette prudence dépendra en grande partie de la perspective et du point de vue de chacun.


¹ Dans cet article, on donne au mot «nation» un sens un peu plus large que celui de la définition habituelle (c.-à-d. une communauté de personnes ayant essentiellement une origine, une histoire, une langue—et parfois une religion —communes) et qui se rapproche de celui d'«État» (c.-à-d. une communauté politique organisée dirigée par un gouvernement et consistant parfois en plus d'une nation).

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