Conrad Namiesniowski
Automne 1996
Non classifié
Précis : Conrad Namiesniowski est un analyste stratégique à la Direction de l'analyse et de la production du SCRS. Dans ce numéro de Commentaire, il se penche sur les possibilités de démocratiser la Russie suite aux dernières élections au pays et sur l'incertitude persistante entourant la santé du président russe.- Automne 1996. Auteur : Conrad Namiesniowski.
Note du rédacteur : Conrad Namiesniowski est un analyste stratégique à la Direction de l'analyse et de la production du SCRS. Dans ce numéro de Commentaire, il se penche sur les possibilités de démocratiser la Russie suite aux dernières élections au pays et sur l'incertitude persistante entourant la santé du président russe.
Avertissement : Le fait qu'un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l'authenticité des informations qui y sont contenues ni qu'il appuie les opinions de l'auteur.
«Avec grand-peine, j'érige ce temple resplendissant, cette puissance formidable, cette Russie nouvelle, raisonnable» A.K. Tolstoï
L'histoire fourmille d'exemples d'autocrates russes (et soviétiques) dont les efforts pour moderniser leur pays seront anéantis. Les tentatives pour changer ce qui semble ne pas pouvoir l'être viennent invariablement du sommet, rarement de la base. Les troubles à ce niveau sont étouffés impitoyablement, car toute action émanant d'en bas est considérée comme une menace à l'endroit des dirigeants. Pour diverses raisons — dont l'opposition tenace, l'asservissement et la mauvaise gestion — les changements opérés par la direction donnent rarement les résultats escomptés. L'innovation descendante est souvent sabotée par les intérêts en place ou annihilés par les pressions systémiques impersonnelles. Parfois, les responsables des changements avortés sont limogés et punis.
La Russie d'aujourd'hui a encore, dans une large mesure, les attributs de ce modèle de changement descendant, promotion frénétique de nouvelles idées, qui cédera devant la chute des personnes opposées au changement, le retrait ou l'élimination des responsables de l'échec apparent de ces idées et la lutte constante pour le pouvoir.
Cependant, en dépit d'une immuabilité et d'une inertie en apparence tenaces, des changements se produisent en Russie, mais «à la russe». C'est Khrouchtchev qui, le premier, amorcera le démantèlement de l'URSS le 25 février 1956. Dans un rapport secret présenté à la séance à huis clos du 20e congrès du Parti communiste de l'Union soviétique, il dénonce le «culte de la personnalité» de Staline et les crimes commis par ce dirigeant soviétique de la période de guerre. Cette accusation sèmera le doute sur l'intégrité du régime communiste. Il faudra attendre encore 35 ans et quatre autres dirigeants, qui tous affirmeront connaître «la bonne voie» pour le succès du communisme, pour que l'URSS se désintègre simplement, livrant la Russie aux expériences nouvelles des élections libres et de la liberté de parole.
Ces changements et les autres qui suivront la fin de l'Union soviétique, suscitant le fragile processus démocratique toujours en place dans la Fédération de Russie, continueront d'émaner principalement des technocrates et de l'élite dirigeante, et non du prolétariat. Il n'est donc pas surprenant que le processus de transition aux institutions démocratiques soit chaotique et contesté — principalement par ceux qui souffriront le plus des changements : travailleurs, retraités et personnes âgées. Suffisamment d'électeurs s'opposeront à la réforme pour que candidats communistes et nationalistes aux élections présidentielles du 16 juin fassent de la réinstauration de l'URSS la clef de voûte de leur plate-forme électorale.
Le vif mécontentement que suscitent les politiques gouvernementales, dénotées par les résultats des élections de décembre 1995 avec le retour du parti communiste dans le peloton de tête des partis au Parlement, laisse entrevoir les changements qui suivront probablement la réélection du président Eltsine. Il y avait beaucoup de points de convergence entre les positions des principaux candidats à la présidence sur un certain nombre de questions de politique intérieure et étrangère qui espéraient ainsi s'assurer une plus grande part du vote populaire. Le gouvernement ne pourra pas ignorer ces points de convergence lorsqu'il entamera sa réforme politique.
Les récentes élections présidentielles ont été pour la Russie l'un des événements les plus importants de son histoire au moment où s'achève un siècle qui a profondément marqué la nation russe. Elles infléchiront pendant quelque temps encore l'orientation à donner au changement en Russie — qu'il s'agisse de progrès évolutifs, d'une consolidation des gains ou d'un retour à une forme quelconque d'autocratie hostile.
La question n'est guère théorique. Le virage que prendra la Russie déterminera dans une large mesure l'avenir des anciennes républiques de l'Union soviétique qui luttent toujours pour accéder au rang d'États souverains. Pour diverses raisons — l'inexpérience du pouvoir civil, le retard pris, l'incapacité à surmonter la dépendance économique face à la Russie et les obstacles structurels à la réforme — ces «démocraties en devenir» trouvent de plus en plus difficile de se tirer d'affaire toutes seules.
À court terme, les nouvelles politiques du président Eltsine détermineront en outre si la Russie sera un partenaire coopératif ou contestataire en Europe et sur l'échiquier international, plus vaste; elle établira l'orientation et les perspectives des relations futures de Moscou avec les États de l'Europe centrale et orientale et l'OTAN ainsi qu'avec les pays plus lointains d'Asie et du Moyen-Orient.
La Russie a salué le XXe siècle en amorçant la révolution de 1905. Elle s'apprête à entrer dans le nouveau millénaire en instaurant un nouvel ordre intérieur pour remplacer le phare du communisme, éteint en 1991, qui l'a guidée pendant plus de 75 ans. Le passage de l'un à l'autre, dont le monde est depuis dix ans le témoin fasciné, a jusqu'ici connu deux phases : la chute d'un régime fondé sur une idéologie, et l'essai par tâtonnement de formes idéalisées d'économie et de gouvernement par des personnes possédant des notions partielles et souvent absurdes de la démocratie de marché.
Ces deux phases sont sur le point de prendre fin et de céder la place à une troisième, fondée celle- là sur l'analyse rationnelle d'une formule qui aurait des chances raisonnables de réussir dans un pays empreint de différences sur les plans démographique et climatique et sur celui des richesses naturelles, et dans une société ballottée entre les extrêmes du savoir technique avancé et des normes du Tiers monde, où l'accès à l'eau potable n'est pas du tout assuré dans certaines régions.
La destruction de l'Union soviétique et la transition à la Russie nouvelle seront directement influencées et dirigées par deux hommes, Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine, tous deux issus du régime communiste. Il serait injuste de dire que ceux-ci sont seuls responsables de la révolution sociale et du chaos dont est empreinte jusqu'ici la métamorphose russe. On leur a en effet légué un régime qui ployait sous son propre poids.
La désintégration de l'Union soviétique est alors depuis longtemps amorcée par suite des années de mauvaise gestion et de corruption. Les communistes ont une idée fixe : tenter de régler chaque aspect de l'État et de contrôler dans tous ses détails la vie des citoyens. Pour assurer la sécurité intérieure et extérieure, ils recourent à grande échelle à des mesures coercitives internes. Tout en cherchant à se couper de l'influence étrangère, ils tentent de soutenir et de faire progresser l'idéologie communiste à l'étranger. Pareilles ambitions exigent un imposant effectif de sécurité et une vaste armée, ainsi qu'un complexe militaro-industriel qui, en définitive, deviendra écrasant pour l'État.
Gorbatchev tentera de maintenir l'Union soviétique le plus longtemps possible. En dépit de minces chances de succès, il cherchera à instaurer un régime visant à réduire les écarts entre les «forces conservatrices combinées de l'URSS», les piliers mêmes de l'État soviétique. Tout comme le tailleur proverbial, Gorbatchev essaiera d'écraser sept mouches d'un seul coup, s'en prenant à la vieille «nomenklatura», toujours bien installée dans divers éléments de la bureaucratie d'aujourd'hui; les forces militaires de l'ancienne Armée rouge, de la marine, de l'aviation, de la défense aérienne et des troupes stratégiques; les garde-frontières et les troupes ferroviaires; les services de sécurité de l'ancien KGB et sa milice; les industries soviétiques lourdes et semi- lourdes, y compris le complexe militaro-industriel; la propriété des terres par l'État et un système juridique qui réduit les droits individuels à leur plus simple expression et confère à l'État l'importance suprême. Il courra à sa perte lorsque ses changements viseront les gratifications et les privilèges des membres de ces classes. Il ne pourra infléchir cette mentalité proprement russe et tissée des idées de méfiance et de conspiration qui perdurent depuis des siècles.
Si Gorbatchev introduit la glasnost, la perestroïka et la demokratizatsiia, ce n'est pas parce qu'il est démocrate, mais bien qu'il veut amorcer des réformes propres à moderniser l'Union soviétique et à la libérer de la corruption, du népotisme et de l'inefficacité d'une bureaucratie moribonde. Par- dessus tout, ces réformes doivent cimenter l'Union soviétique et lui conserver sa position de superpuissance et d'acteur principal en Europe. Les élites dirigeantes jugeront ce dernier point particulièrement important après l'unification des deux Allemagnes, l'effondrement de l'Organisation du Traité de Varsovie et le retrait des forces soviétiques de l'Europe orientale et centrale.
Gorbatchev rêve de diriger un parti communiste rajeuni et réformé, capable de maintenir les liens de l'URSS, mais il échoue. Incapable d'opérer les changements voulus au sein du Parti communiste, il s'emploie à étayer sa position personnelle dans l'espoir d'imposer ses propres solutions. Le Congrès des députés du peuple le nomme premier président de l'URSS en mars 1990. Gorbatchev continuera d'élargir sa mouvance jusqu'au moment où il sera habilité à transformer l'économie soviétique en économie de marché et à gouverner par décrets pendant 18 mois.
À la fin, Gorbatchev a autant de pouvoir que Staline à son apogée, mais il ne peut exploiter la situation. Son recours maladroit à la force contre les républiques dissidentes du Kazakhstan (1986), de la Géorgie (1989), de l'Azerbaïdjan (1990), de la Lettonie (1991) et de la Lituanie (1991) l'empêche d'endiguer les troubles ethniques. Son plan de réforme économique, étalé sur 500 jours, et son traité de l'union nouvelle arrivent trop tard et ne trouvent aucun appui. L'affaiblissement des nationalités, l'effondrement de l'économie et les ennemis personnels de Gorbatchev se liguent pour provoquer une série d'événements incontrôlables et assurer la dislocation de l'Union soviétique. Ce n'est que grâce à son ennemi Boris Eltsine que Gorbatchev survit au coup d'État d'août 1991. Il aura la sagesse de quitter la présidence en décembre 1991 au moment où l'URSS s'éteint.
Le coup d'État d'août 1991 est important sur quatre plans : c'est un échec; il met fin à l'ancien régime; il donne naissance à la Russie de Boris Eltsine; et il intègre la force militaire dans la politique de l'État. (Cette force sera par la suite employée contre le Parlement en 1993 et contre la Tchétchénie en 1994.) Connaissant l'étendue des pouvoirs traditionnels du KGB et flairant le danger de son autorité dans le coup d'État du mois d'août, Eltsine, au mieux un pseudo- démocrate, scinde ce monolithe en plusieurs éléments : renseignement étranger, services de sécurité, garde-frontières, communications, protection et sécurité du président, se réservant personnellement la mainmise sur certains d'entre eux.
Trois décisions sources prises par Eltsine en décembre 1991 scelleront la fin de l'URSS :
L'effritement de l'Union soviétique dissoudra aussi les liens économiques intégrés entre les anciennes républiques. Le nouveau ministre de l'économie nommé par Eltsine, Yegor Gaïdar, qui deviendra premier ministre, tente de démanteler l'économie dirigée et de passer le plus rapidement possible à l'économie de marché. Cependant, dans un pays aussi grand et diversifié que la Russie, il est impossible d'appliquer équitablement le traitement «de choc» qui a si bien réussi à la Pologne. Pour la première fois, l'argent a une valeur réelle; mais les réformes incertaines de l'ère Gorbatchev et l'effondrement de la mouvance de l'économie soviétique intégrée font chuter la production industrielle et les investissements et provoquent une forte poussée inflationniste, obligeant les gens à sortir leurs économies. Le chaos qui s'ensuit fournit aux bien nantis l'occasion de décupler leur richesse. D'honnêtes entrepreneurs se tailleront une place, mais beaucoup d'autres opteront pour la voie du crime.
Moscou ne parvient pas à établir un filet de sécurité efficace pour les pauvres, de plus en plus nombreux, dont le niveau et l'espérance de vie ont diminué radicalement. En mai 1992, les volets les plus radicaux du traitement de choc économique sont abandonnés et l'on rétablit les subventions et le crédit à bon marché pour l'industrie lourde. Ces mesures ralentissent les fermetures d'usines et réduisent le chômage, mais elles provoquent une hausse du déficit et de l'inflation. En décembre 1992, Gaïdar cède la place à Viktor Tchernomyrdine, apparatchik communiste et l'un des gestionnaires d'entreprise les plus prospères au pays, au poste de premier ministre.
Ce premier essai du capitalisme échoue parce que, en pratique, l'évincement du Parti communiste a non seulement écarté le pire obstacle à la réforme, mais il a aussi supprimé toute chance de succès de celle-ci. L'infrastructure communiste disparue, il est impossible de faire respecter les lois, de percevoir les impôts et de faire échec au crime et à la corruption, car on ne peut faire appel facilement à aucune structure démocratique de la fonction publique ni à quelque loi misant sur le civisme. Cela entraîne une montée du crime et de la corruption, omniprésents durant l'ère soviétique.1
Tchernomyrdine poursuit la réforme, mais de façon plus posée, gardant à l'oeil la production et l'emploi. La plupart des éléments radicaux des réformes de Gaïdar sont ralentis, sauf la privatisation qui se continue sous la conduite du vice-premier ministre réformiste et président du Comité de gestion d'État, Anatoliy Chubays. Aujourd'hui, quelque 120 000 entreprises, représentant 50 p. 100 de l'économie russe sont privées.2
La nomination de Tchernomyrdine ne suffit pas à écarter l'impasse entre le président et le Parlement russe en matière de politiques économiques. En avril 1993, Eltsine se tourne vers l'électorat pour trouver un appui, décrétant la tenue d'un référendum. En dépit de résultats plus favorables à Eltsine que ce qu'on prévoit généralement, cet appui ne permet pas à lui seul de desserrer l'emprise du Parlement. Il procure cependant à Eltsine l'autorité nécessaire pour faire adopter une nouvelle constitution qui confère plus de pouvoirs au président.
Eltsine contribue aussi à désamorcer les mouvements de séparation et d'indépendance en offrant aux dirigeants régionaux de devenir partenaires au sein d'une nouvelle structure. Même si le consensus régional à l'égard des principes fondamentaux d'un nouvel ordre politique et économique est fugace, Eltsine réussit à faire avaliser un projet de constitution.
Le Parlement ne se laisse toutefois pas intimider pour autant et reprend la lutte en juillet, proposant une loi pour soustraire le programme de réforme au contrôle d'Eltsine et faire du président un homme de paille. Des différends idéologiques inconciliables précipitent les choses en septembre 1993. Eltsine réplique. Passant outre à la constitution soviétique existante, il dissout le Soviet suprême et le Congrès des députés du peuple, puis déclenche les élections de décembre et un référendum sur une nouvelle constitution. Les leaders parlementaires optent pour la résistance. Lorsque leurs partisans prennent d'assaut le bureau du maire et le centre de télédiffusion d'Ostankino (après provocation, selon certaines sources), Eltsine, qui a alors décrété l'état d'urgence, recourt à la force militaire contre le parlement russe, la soi-disant Maison-Blanche. Cet incident créera un important précédent pour l'utilisation des forces armées russes dans un cadre politique intérieur.3
En dépit d'une faible participation au scrutin tant du référendum sur la constitution que des élections parlementaires, le projet de constitution élargissant le pouvoir exécutif du président, notamment en matière de politique étrangère, est approuvé en décembre 1993.4 Les résultats des élections laissent cependant entrevoir le mécontentement des électeurs face aux politiques de réforme. (Même si les partis d'opposition sont interdits, on leur permet de présenter des candidats aux élections.) Les réformateurs du parti d'Eltsine, le Choix de la Russie, ne réussissent pas moins à s'emparer de 70 sièges, mais le parti démocratique libéral fasciste de Vladimir Jirinovsky suit de près avec 64 sièges, tandis que les communistes en obtiennent 48.
La transformation de la Russie s'opère sur trois plans en dix ans et, pendant ce temps, le succès sur tous ces plans semble loin d'être assuré aux yeux des Russes de condition moyenne. Le passage de la dictature totalitaire à la démocratie pluraliste, de l'économie dirigée au marché libre décentralisé et de l'état d'empire mondial à celui de pays aux abois sème la confusion, le chaos et l'instabilité. Il ternit aussi l'image que les Russes se font d'eux-mêmes.
Malgré la présence de quelque 100 souches ethniques différentes dans la population et de l'absence de traditions ou de valeurs démocratiques auxquelles se raccrocher, il est étonnant de voir tout ce qui a pu se faire sans provoquer de dégradation grave de la société civile. Et pourtant, le pays affiche d'importantes réalisations :
La suppression des institutions législatives par Lénine et leur remplacement par un pouvoir communiste central fera que, tout au long de leur vie, presque tous les Russes seront privés d'une expérience de première main dans des institutions parlementaires multipartites. Raison de plus de s'émerveiller de ce qu'on a pu réaliser en matière de gestion des affaires de la Russie pendant le bref intervalle entre le coup d'État raté de 1991 et la dissolution du Parlement par le président Eltsine et son altercation ultérieure avec celui-ci, en septembre et octobre 1993. En dépit des traditions d'autoritarisme fortement enracinées dans la psyché russe, l'essor rapide des institutions parlementaires du pays pendant ce court laps de temps pourrait, si on leur donne la chance de croître et de mûrir, fournir des instruments durables de la démocratie pour la gestion future des affaires publiques.
L'une des clés du succès est la Constitution russe qui étaye l'actuelle structure politique. Dans ce document de 137 articles, adopté aux termes du référendum national de décembre 1993 (d'aucuns affirment que le nombre de voix exprimées était inférieur au minimum requis pour assurer la légitimité), la Fédération de Russie y est présentée comme «un État fédératif démocratique fondé sur la primauté du droit et doté d'un gouvernement républicain». On y affirme en outre que l'exercice des pouvoirs de l'État épouse la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, chacun de ces organes étant indépendant des deux autres. Leur exercice revient au président de la Russie, à l'Assemblée fédérale (composée de deux chambres : le Conseil de la Fédération et la Douma d'État), au gouvernement de la Russie et aux tribunaux. La constitution décrit en outre les responsabilités et pouvoirs, dont ceux des gouvernements régionaux autonomes, fait place à la diversité idéologique, rejette la notion d'idéologie d'État imposée et définit les droits et libertés civils et humains.
Les Russes élisent le président et les députés de la Douma (dont la moitié provient de listes de candidats et le reste de circonscriptions uninominales). Modelé sur le Sénat américain, le Conseil de la Fédération se compose des gouverneurs régionaux et de ceux des républiques russes, et d'autorités parlementaires. Certains gouverneurs sont élus, et d'autres, nommés par le président Eltsine. Ce sont pour la plupart d'anciens membres de la nomenklatura soviétique, proches du groupe d'intérêts de l'industrie. Tous devront être élus à compter de 1996.
À partir de décembre 1993, les pouvoirs rattachés à la présidence ne cesseront d'augmenter. Contrairement aux démocraties occidentales où les pouvoirs sont traditionnellement répartis entre les organes exécutif et législatif, le président russe aura tendance à gouverner par décret, opposant son veto aux lois qu'il désapprouve, ou par l'entremise du gouvernement qu'il nomme et qui ne consulte guère le Parlement élu. La Douma tentera de contrôler ces activités avec un succès mitigé. Ainsi, la décision de recourir à la force en Tchétchénie sera prise sans qu'elle soit aucunement consultée.
Le président n'aura toutefois pas toujours gain de cause face à la Douma; exception faite des lois applicables aux ventes intérieures, les députés réussiront à faire obstacle au programme annuel de privatisation du gouvernement quatre années de suite. De plus, au grand dam du président, la Douma amnistiera les responsables du coup d'État de 1991 et ceux de l'attentat armé de 1993 contre la Maison-Blanche. Un coup d'oeil rétrospectif montre que cette initiative parlementaire suscitera une formule de réconciliation nationale, mettant fin à des enquêtes à ce sujet qui auraient pu être une pomme de discorde.
Tout compte fait, entre décembre 1993 et décembre 1995, les rapports triangulaires entre la Douma, le président et la bureaucratie peuvent être qualifiés de professionnels, grâce surtout au président de la Douma, Ivan Rybkine. Beaucoup de lois utiles sont adoptées à la fois par celle-ci et par le Conseil de la Fédération, que préside un partisan d'Eltsine, Vladimir Shumeyko, et elles sont entérinées par le président. Les présidents de la Douma et du Conseil de la Fédération appuieront tous deux la décision de dépêcher des troupes en Tchétchénie, après avoir été nommés au Conseil de sécurité avec plein droit de vote.
Selon des critères occidentaux objectifs, la Russie est loin d'avoir mené à bien aucun des aspects des mesures de grande et de petite envergure prises depuis dix ans en matière de réforme gouvernementale démocratique, d'évolution du marché libre et d'élaboration de notions stratégiques de la sécurité. Cela n'écarte pas pour autant les progrès accomplis ou les possibilités futures de réforme. Le choix de la manière de procéder appartient au peuple russe. Et pourtant, selon les critères occidentaux, certains domaines, que voici, ont encore besoin d'améliorations.
Si la Russie veut devenir un État vraiment démocratique, sa société civile doit acquérir une certaine maturité et il lui faut se donner une tradition démocratique reposant sur des principes, fondée sur la liberté de parole, protégée par le droit civil et jouissant d'un organe décisionnel non arbitraire et transparent. Si ces conditions ne sont pas remplies, la reddition de compte à l'électorat est impossible.
Cependant, dix années ne suffisent guère pour surmonter les traditions politiques des divers élites et groupes au pouvoir qui avaient la mainmise sur le parti, le gouvernement et les forces de la sécurité et de la défense de l'ère soviétique, soit la nomenklatura. Celle-ci est toujours au pouvoir, sous une étiquette différente toutefois, et elle trouve toujours difficile le principe de la reddition de compte. Il est encore possible d'observer la poursuite d'idées et de politiques extrêmes dans les milieux de la nomenklatura.
Le manque de maturité du régime politique russe est évident en l'absence d'un puissant régime de partis à l'occidentale. En réalité, de tous les partis, seuls les Communistes ont une organisation que l'on peut dire viable. Les 43 autres qui sont en lice aux élections de décembre 1995 tiennent davantage de groupes ou de factions que de partis : les députés passent de l'un à l'autre de façon peu commune dans les Parlements occidentaux. Les tensions qui déchirent les partis, tels le Congrès des communautés russes et le Choix de la Russie, amènent des politiciens aux longs états de service à quitter leurs partis, ce qui a pour effet d'affaiblir la cohésion politique globale.
La possibilité qu'a la direction (le président et les membres du gouvernement) de gagner la collaboration des divers groupes ou factions de la législature ne peut être écartée et devient importante au moment des présidentielles où le «grenouillage» est possible. Même si les rapports entre les factions de la Douma et le président, ou le gouvernement, sont reconnus par la loi et sanctionnés par les divers comités parlementaires. Ainsi, il n'y a pas de relations officielles entre les forces armées russes ou le ministère de la Défense, sauf par l'entremise du Comité de la défense de la Douma, le président Eltsine s'entretiendra avec les chefs de toutes les factions.
Il fait peu de doute que l'actuel gouvernement russe devra s'attaquer de plus en plus résolument aux problèmes socio-économiques qui, selon les sondages, sont la préoccupation première des électeurs, mais les fortes contraintes budgétaires réduiront sa marge de manoeuvre. Par suite de l'instabilité sociale, communistes et nationalistes imputeront de diverses manières les maux actuels de la société à l'éclatement de l'Union soviétique. Réformistes et démocrates, incapables de s'entendre sur la plupart des questions, resteront généralement plongés dans le désarroi. Les inquiétudes de la population face aux problèmes sociaux forceront le président Eltsine à se départir de ses principaux réformateurs et à épouser les programmes électoraux communistes et nationalistes. Certains réformistes exercent cependant de nouvelles fonctions, tel l'ancien ministre de la Privatisation, Anatoliy Chubays, qui occupe aujourd'hui le poste de chef de cabinet du président.
Estimant apparemment la chose nécessaire, le président Eltsine se dotera d'un service de sécurité personnel ou service administratif — le célèbre apparat des gouvernements communistes — chargé à la fois de veiller sur sa personne et, à bien des égards, de jouer le rôle de gouvernement parallèle. Tout comme les organes de la sécurité, il relève de nul autre que le président. Il était coiffé par un homme influent et généralement méprisé, le lieutenant-général Korzhakov — Raspoutine des temps modernes, au dire de certains — qui a depuis été limogé. Le rôle de cet homme n'avait qu'un lointain rapport avec celui que joue quiconque dirige le cabinet d'un chef d'État ou de gouvernement dans une démocratie occidentale. La mesure où les futurs présidents russes se sentiront forcés de maintenir l'apparat d'Eltsine en dira long sur la réforme et sur le processus de mûrissement du gouvernement russe.
Korzhakov, que le maintien du statu quo intéressait directement, cela se comprend, conseillait publiquement de reporter les présidentielles. Même si ce n'était peut-être qu'un ballon d'essai, la réaction publique et celle de la communauté internationale sont telles qu'Eltsine se dissocie des propos de Korzhakov, sans toutefois les critiquer trop sévèrement. Cependant, l'apparat et les forces de sécurité donnent au président le pouvoir de prendre des mesures unilatérales, si tel est son souhait, ce qu'il peut faire pour ses propres fins, comme celle d'infléchir les résultats d'une élection.
D'après les statistiques, l'instabilité sociale découlant de la transition politique et économique a surtout affecté les personnes âgées, handicapées et non qualifiées, de même que les retraités. La Russie n'a pas ce filet de sécurité sociale complet qui lui permettrait d'intervenir si des fermetures d'usines menaçaient les garanties offertes par l'économie centralisée en matière de travail, de logement, de santé, de loisirs et de niveau de vie raisonnable. De nos jours, le «simple citoyen» voit sa situation se dégrader, tandis que «l'homme d'affaires» aisé s'enrichit. De plus, l'écart ne cesse de se creuser. Le taux de chômage, qui continue d'augmenter, a été estimé à 8,6 p. 100, quoique les données officielles le situent à 3,8 p. 100, ce qui laisse 2,77 millions de personnes sans travail. Néanmoins, une économie parallèle, à laquelle on attribue 40 p. 100 du secteur des biens et services, semble florissante.6 Voilà des problèmes auxquels devra s'attaquer tout gouvernement russe s'il veut éviter les troubles civils.
Des rajustements s'imposent également sur le plan économique.
Malgré certains succès sur le plan macro-économique, la réforme a été inégale. Des problèmes relatifs aux entreprises d'État restent sans solution, provoquant un endettement et empêchant de payer les salaires des travailleurs.
Le piètre état de l'infrastructure matérielle et commerciale, la complexité des systèmes financiers et l'incertitude en matière de droits de propriété ont affecté l'investissement étranger direct.
Les lois régissant les divers impôts et les droits de propriété ont été lentes à venir et sont en grande partie inefficaces jusqu'ici. L'évitement fiscal prive l'État de recettes importantes. La corruption et la criminalité éloignent les investisseurs étrangers.
L'application des règlements, lois et mesures en place est inefficace et constitue le principal obstacle à la création de coentreprises avec l'étranger.
L'instabilité sociale favorise l'éclosion du crime organisé, de la fraude et de la corruption. En 1995, 2,75 millions de crimes ont été signalés, dont 1,6 million qualifiés de graves (les pires étant les homicides à forfait et les meurtres).7 Le manque de financement, qui empêche entre autres de payer les salaires des policiers, et les lois inadéquates compliquent les poursuites contre les grands conglomérats criminels. Le code pénal entériné par le président le 13 juin entrera en vigueur le 1er janvier 1997. L'instauration d'un programme satisfaisant de financement et de formation des services de police demeure un besoin pressant.
La Russie n'a pas encore de lois efficaces pour le contrôle civil de l'armée, qui sont un indicateur important d'un État démocratique. Le projet de loi sur la défense vise à soustraire le président à tout contrôle parlementaire en matière de défense. Un décret présidentiel a entériné la doctrine militaire qui autorise les forces armées russes à participer à l'élimination des menaces intérieures.8 Cette doctrine a donc force de loi indépendamment du Parlement. Elle permet au président, à titre de commandant en chef, de soustraire ses décisions à l'examen parlementaire. Même si un ministre civil est affecté à la défense selon ce principe, le contrôle opérationnel est dévolu à l'état-major général qui relève directement du président. Le chef d'état-major général est nommé par ce dernier et lui est donc dévoué.
Dans sa doctrine militaire, la Russie étend à toute l'Eurasie ses intérêts en matière de sécurité. Moscou a eu recours aux opérations de maintien de la paix pour parer à l'instabilité à la frontière russe et elle a restreint l'intervention de l'ONU à l'intérieur de la CEI (p. ex., au Haut-Karabakh).
La pensée militaire russe n'a guère changé depuis l'ex-URSS ou même depuis l'époque tsariste. Elle est encore enlisée dans le bourbier des notions d'équilibre des forces, au lieu de miser sur la coopération militaire. Cet état de fait a empêché une réorganisation et une restructuration fort nécessaires par suite de l'accord CFE et du retrait des forces soviétiques de l'Europe centrale et orientale, par exemple, de l'ex-RDA.
Dans un article récent, le lieutenant-général Valeriy Dementyev, de l'Institut russe de recherche pour la défense (INOBIS), décrit l'ex-Union soviétique comme une zone d'intérêt vital pour la Russie. Avec la logique du chapelier fou citant Guerre et paix, il note que l'activité russe s'étend à la conduite de deux «guerres», l'une en Tchétchénie (partie de la Russie) et l'autre au Tadjikistan (État souverain), et à deux opérations de «maintien de la paix» dans deux autres États souverains — pour prévenir toute agression — la province géorgienne de l'Abkhazie, en Ossétie-du-Sud, et la province moldave de Transnistrie.
Pour Dementyev, les États-Unis et l'OTAN sont «essentiellement les ennemis probables de la Russie» et l'OTAN reste braquée sur l'est. À son avis, cette orientation rappelle le prélude à l'invasion d'Hitler en 1941; il ajoute que, «sans autorisation préalable» (de la Russie, croit-on), un aéroport hongrois a été transformé en base américaine, se gardant bien de mentionner que la base sert au soutien logistique des forces américaines de l'IFOR en ex-Yougoslavie. Étant un ami des États-Unis, le Japon est également un ennemi dans l'esprit de Dementyev. Chose étonnante, la Chine et l'Iran n'entrent pas dans cette catégorie. Il serait facile d'écarter une bonne partie de ces affirmations si la politique étrangère russe n'épousait pas cette façon de penser de Dementyev.
Le 3 juillet 1996, le président de la Russie, Boris Eltsine, a obtenu un second mandat de quatre ans, devançant les Communistes avec une assez forte majorité. Ce sera sa dernière campagne électorale. Même si sa santé lui permettait de se présenter de nouveau, ce qui est peu probable étant donné les malaises cardiaques et autres qui l'ont récemment forcé à s'éloigner de la scène politique, la Constitution russe interdit au président de briguer un troisième mandat.
Selon la plupart des observateurs étrangers, les élections ont été justes. Elles constituent cependant aussi un bel exemple de manoeuvre politique, le président Eltsine ayant réussi à faire mentir les prévisions qui lui accordaient moins de 10 p. 100 des votes en obtenant 54 p .100 des suffrages exprimés. Même s'ils ont dit non aux communistes, les électeurs russes n'ont pas nécessairement réélu Eltsine de gaieté de coeur. Ils ont néanmoins choisi la voie de la réforme, dans l'espoir qu'elle soit cette fois plus douce.
Certains des acteurs ont changé, mais les immenses problèmes que doivent affronter les dirigeants russes sont encore plus aigus que lors du premier mandat du président. Eltsine, le grand prestidigitateur, semble jongler avec la vie aussi, n'être qu'en sursis. Il a été malade presque tout l'été et ne paraît que très rarement en public.
La situation économique du pays demeure très difficile, et les grèves ont repris, les salaires n'étant pas versés. Les maîtres du Kremlin n'ont toujours pas décidé de la voie à suivre en ce qui concerne la Tchétchénie. La criminalité est partout présente, et les auteurs de l'attentat à la bombe du métro de Moscou courent toujours. Le budget de l'armée est insuffisant, les soins de santé et les services sociaux laissent grandement à désirer, tandis que l'agriculture continue de péricliter et le prix des aliments de monter. Il est cependant un fait sans doute plus important encore; la santé chancelante du président Eltsine a précipité le premier ministre, Tchernomyrdine, dans une lutte pour le pouvoir avec le nouveau, l'ambitieux secrétaire du Conseil de la sécurité, Alexandre Lebed (lui-même candidat à la présidence, il a obtenu 15 p. 100 des voix lors du premier tour du scrutin. Il a ensuite décidé d'appuyer Eltsine au dernier tour, assurant ainsi sa victoire). Face à tant d'incertitude, les électeurs auront peu d'occasions d'influer sur les politiques concrètes de leur gouvernement.
L'ère Gorbatchev, qui aura pour point culminant l'éclatement de l'Union soviétique, est maintenant entrée dans l'histoire. Le rétablissement de l'URSS dans son état antérieur n'est ni probable ni possible dans un avenir prévisible. La Russie est trop faible et n'a pas les ressources requises pour une tâche aussi complexe. Il en est de même de l'ère Eltsine qu'a marquée une réforme rapide menant à une économie de marché. L'émergence éventuelle d'un État russe démocratique, fondé sur le droit civil, est toujours en balance. Une répartition plus équitable et responsable des pouvoirs entre les organes législatif et exécutif est possible en supposant l'absence de troubles civils graves, l'adoption de bons instruments de gouvernement et l'avènement de nouveaux dirigeants. Cependant, pareille évolution demandera du temps.
La Russie a franchi certaines étapes de la réforme démocratique depuis dix ans, mais la poursuite dans cette voie n'est aucunement garantie. Les résultats des sondages d'opinion varient : à peine 20 p. 100 de la population approuvent l'actuel système économique, 41 p. 100 des Russes considèrent l'ancien régime politique soviétique comme le meilleur pour la Russie et seulement 27 p. 100 favorisent une démocratie de type occidental. L'inexactitude des résultats de sondages est notoire en Russie, mais on peut affirmer sans risque d'erreur que les gens de plus de 55 ans, les retraités et ceux qui n'ont pas atteint le niveau secondaire dans leurs études sont généralement favorables au retour à l'URSS.9 L'exactitude des pourcentages varie selon que les sondages sont menés dans de grandes ou de petites villes. La proportion de ceux qui favorisent le retour à l'URSS se situe probablement entre 40 et 30 p. 100, ce qui permet de dire qu'entre 60 et 70 p. 100 des Russes préfèrent une structure différente, quoique pas nécessairement calquée sur le modèle occidental. Manifestement, ce sont les Russes qui détermineront eux-mêmes l'avenir politique de leur pays, indépendamment du prêt du FMI, des mesures d'allégement de la dette consenties par l'Allemagne ou de l'appui des présidents Clinton et Chirac et du chancelier Kohl en faveur du statu quo.
Une question prioritaire pour le prochain gouvernement russe sera le fardeau économique qui écrase la population. Le paiement des arriérés de salaires et le relèvement des pensions par le président Eltsine à la veille des élections a déjà fait augmenter légèrement le revenu réel et la consommation.10 Pareille largesse grèvera toutefois les réformes économiques en Russie.
L'intérêt apparent de la Russie pour l'économie chinoise peut être le présage d'une poussée vers une économie de marché de type «russe», comportant un certain contrôle par l'État et fort probablement axée de manière à développer et à protéger l'industrie de la défense et les ressources russes, comme les hydrocarbures. Ces secteurs sont deux sources importantes de devises pour la Russie dont l'intérêt pour les hydrocarbures des républiques d'Asie centrale membres de la CEI et pour ceux de la Transcaucasie (talon d'Achille de la Russie) ne cessera de croître. Cela pourrait susciter de nouvelles sources de discorde avec la Turquie et les pays occidentaux qui poursuivent actuellement d'importants programmes d'exploration dans la région. Vu l'état des choses, l'élite moscovite, pour qui l'industrie de la Russie ne peut encore rivaliser dans un marché mondial largement contrôlé par les pays du G-7, pourrait remettre en question les avantages qu'il y a à maintenir avec l'Occident une «alliance stratégique» (dans laquelle certains dirigeants russes jugent que la Russie est reléguée au rang de cousin pauvre ou, pis encore, de colonie prodigue de ses ressources).
L'élaboration de la politique étrangère russe par le ministère qui en est chargé se fait dans un climat où l'élite dirigeante des ministères de la Défense et de la Sécurité intérieure ainsi que des organismes de renseignements joue un rôle plus important et exerce une influence plus profonde qu'en Occident. Affaiblie sur les plans politique, économique et diplomatique et privée des ressources requises pour faire échec militairement aux menaces perçues, Moscou affiche une attitude de plus en plus assurée en matière de politique étrangère dans l'espoir de semer la division entre les pays occidentaux sur des questions comme l'élargissement de l'OTAN.
La politique étrangère ne revêt pas un intérêt primordial pour les électeurs russes, si ce n'est qu'elle doit permettre à leur pays de se faire respecter à titre de grande puissance. Les derniers changements au ministère des Affaires étrangères ont pour caractère commun qu'ils visent à redonner à la Russie son «image de grande puissance». La préoccupation de Moscou pour les principes de l'équilibre des forces des XIXe et XXe siècles dicte une bonne partie de son discours au sujet de l'élargissement de l'OTAN. La nomenklatura dirigeante de l'armée, des services de renseignements et, dans une certaine mesure, du ministère des Affaires étrangères, se souvient bien qu'il y a 50 ans les États-Unis étaient prêts à accepter une mouvance soviétique en Europe orientale et centrale, à condition que cette région reste ouverte au commerce et à l'échange d'idées.11 Elle se rappelle aussi que, plus près de nous, Gorbatchev a accepté l'unification de l'Allemagne contre l'assurance que les forces de l'OTAN ne seraient pas postées dans la zone orientale de ce pays. Bon nombre de ces élites dirigeantes affirment que, par extension, cette assurance pourrait valoir également pour toute région située à l'est de l'Allemagne.
En maintenant le principe de l'équilibre des forces dans ses relations avec les autres États, la Russie retardera son entrée dans le XXIe siècle, car cela est onéreux au chapitre de la défense. Cela nuira aussi à ses rapports avec l'Occident. Le principe même est improductif si l'on veut créer un cadre de sécurité coopérative ou même collective à l'intérieur duquel aucun État ne se sente menacé. Et pourtant, on n'a pas ou peu relevé de changement dans la pensée de Moscou sur la question au cours des diverses parties du processus de transition. L'ancien ministre des Affaires étrangères, Andrei Kozyrev, source d'irritation constante pour le ministère russe de la Défense et pour tous les services de sécurité, dont le renseignement, jusqu'à ce qu'il soit limogé par le président Eltsine, fait peut-être exception. Toute évolution de la pensée sera impossible tant que de nouvelles institutions et de nouveaux dirigeants n'auront pas revu les politiques.
Le directeur de l'Institut russe d'études américaines et canadiennes, le Dr Georgi Arbatov, a fait observer que le changement en Russie ne se fera pas du jour au lendemain et durera 100 ans. Même ce chiffre peut être trop optimiste, compte tenu du temps qu'il a fallu aux démocraties occidentales pour parvenir là où elles sont, elles qui, pour la plupart, continuent d'évoluer. La Russie est à la veille d'amorcer une nouvelle étape de sa transition qui pourrait être marquée au coin de la consolidation, mais il se peut qu'elle ne prenne pas forme sous la présidence d'Eltsine. La plupart s'entendent pour dire que cette étape consistera à élaborer un cadre politico- économique régional intégré englobant la majorité des anciennes républiques soviétiques.
La Russie poursuivra ses efforts pour rehausser son image de grande puissance, mais elle maintiendra vraisemblablement d'importants volets de sa coopération avec l'Occident dans les domaines mutuellement avantageux, comme la prolifération nucléaire et le contrôle des armements. Cependant, il lui faudra beaucoup de temps pour établir une association stratégique coopérative avec les autres pays européens et nord-américains. La volte-face de l'immense caravane russe, selon laquelle «le dernier chameau devient le premier» d'après le proverbe turkmène, n'est pas encore complétée, mais ce revirement même et la nouvelle orientation qu'il imprimera à la Russie sont trop importants pour qu'on n'en tienne pas compte.
1 Voir le no 48 de Commentaire du SCRS, mars 94, Le crime organisé dans la Russie postcommuniste - une révolution criminelle? [Retournez]
2 IHT, T.L. Friedman, 10/02/96. [Retournez]
3 Même si les forces armées, loyales au régime Gorbatchev, jouent un rôle clé dans l'échec de la tentative de coup d'État d'août 1991, leur action n'est pas tant une réponse à un ordre prémédité de la direction du gouvernement civil qu'une réaction spontanée à une situation confuse, quoique largement inspirée des déclarations héroïques faites publiquement par Eltsine à la défense de Gorbatchev. [Retournez]
4 Selon Oxford Analytica (16 novembre 1995), on croit généralement aujourd'hui que le référendum sur la constitution a été truqué pour assurer l'approbation de celle-ci. [Retournez]
5 D'après des articles parus en 1995 et 1996 dans The Economist Intelligence Unit, les présidentielles pourraient encore influer sur la récession si la piètre performance inattendue du premier trimestre de 1996 fournit un indice. [Retournez]
6 Survival, vol. 37, printemps 1995. [Retournez]
7 Transition, mars 1996. [Retournez]
8 Rossiiskaya Gazeta, novembre 1993. [Retournez]
9 Transition, février 1996. [Retournez]
10 The Economist Intelligence Unit, 2e trimestre de 1996. [Retournez]
11 R.L. Garthoff, Eastern Europe in the context of US-Soviet Relations. [Retournez]
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