Commentaire N° 78 est archivée.
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Allister Sparks et Duncan Edmonds
Automne 2000
Non classifié
Précis : Dans des numéros antérieurs de Commentaire (No 44, mai 1994; No 54, mars 1995; No 68, été 1996), les auteurs, Allister Sparks et Duncan Edmonds pronostiquaient que l’avenir de l’Afrique du Sud témoignait d’un « optimisme prudent ». Au cours des dernières années, l’impression, superficielle mais largement répandue, que le pays est sur son déclin s’est fait sentir de manière évidente, particulièrement dans la presse occidentale. Est-ce que leur pronostic antérieur est toujours valable?
L’ère « après-Mandela » est bien entamée et les prédictions d’un triste avenir après le départ du grand homme se sont avérées fausses, tout comme cela avait été le cas après les premières élections démocratiques de l’Afrique du Sud en 1994. La transition de Nelson Mandela à Thabo Mbeki s’est faite sans heurts. L'Afrique du Sud a jusqu’à maintenant tenu avec succès trois élections multiraciales paisibles, y compris celles du gouvernement local en 1996. - Automne 2000.
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L’ère « après-Mandela » est bien entamée et les prédictions d’un triste avenir après le départ du grand homme se sont avérées fausses, tout comme cela avait été le cas après les premières élections démocratiques de l’Afrique du Sud en 1994. La transition de Nelson Mandela à Thabo Mbeki s’est faite sans heurts. L'Afrique du Sud a jusqu’à maintenant tenu avec succès trois élections multiraciales paisibles, y compris celles du gouvernement local en 1996; elle a solidement jeté les bases de sa Constitution progressive et les résultats sont heureux; elle compte un Parlement multiracial formé du Congrès national africain (ANC), nettement majoritaire, et de dix partis d’opposition représentant toutes les sphères de sa population.
La Constitution garantit la liberté d’expression et de presse; l’Afrique du Sud a adopté, avant la Grande-Bretagne, une loi sur la liberté d’accès à l’information. L’Afrique du Sud affiche une politique égalitaire plus marquée que la plupart des pays industrialisés : un tiers des membres de son Cabinet et de ses 400 députés sont des femmes, celles-ci occupant notamment les postes de présidente et vice-présidente de l’Assemblée nationale et de présidente de la Chambre haute, le Conseil national des Provinces.
Les craintes d’une contre-révolution des Blancs se sont dissipées. Les forces de défense sont maintenant dirigées par un général noir et les radicaux de l’extrême droite afrikaner ont à vrai dire disparu, amassant moins de 1 p. 100 des voix aux dernières élections -- tout comme les partis extrémistes noirs, le Congrès panafricaniste et l’Organisation du peuple d’Azanie. Même le principal promoteur du nationalisme afrikaner, le Parti national, seul au pouvoir pendant près d’un demi-siècle, n’a remporté que 6 p. 100 des voix par rapport à 20 p. 100 en 1994. Il a été remplacé comme parti officiel de l’opposition au Parlement par le Parti démocrate (DP) libéral. La fusion récente de ces deux partis qui a donné naissance à l’Alliance démocratique n’altère en rien la réalité. Cent ans après son apparition lors de la guerre des Boers, l’ethnonationalisme afrikaner est bel et bien éteint.
L’intégration sociale, elle aussi, s’est faite relativement bien : les 28 000 écoles ainsi que l’ensemble des universités et des établissements d’enseignement technique du pays ont été intégrés, et cette intégration a donné lieu à moins d’une demi-douzaine d’incidents raciaux. Les rapports sexuels et les mariages entre personnes de races différentes, criminalisés sous l’apartheid, sont maintenant assez répandus. Bien que les Blancs aient quitté les centres-villes, ceux-ci ayant connu une hausse marquée du taux de criminalité, on assiste peu à peu à la naissance d’une nouvelle classe moyenne multiraciale dans les banlieues. La criminalité, et non pas les inconvénients d’ordre racial, constitue la principale préoccupation des Blancs.
Le Canada s’intéresse beaucoup à l’Afrique du Sud depuis que les premières troupes canadiennes envoyées à l’étranger ont participé à la guerre des Boers il y a cent ans. Plus récemment, lors des dix dernières années de l’époque de l’apartheid, le Canada a vivement défendu les sanctions et autres initiatives visant à aider l’ANC en exil, que Mandela et Mbeki ont tous deux reconnu publiquement. Depuis 1993, l’ACDI et le CRDI apportent à l’Afrique du Sud un soutien considérable qui ne cesse d’augmenter. Tant au sein du Commonwealth que dans la communauté internationale en général, le Canada tient profondément comme les autres à ce que la stabilité soit maintenue en Afrique du Sud, où les questions les plus fondamentales d’égalité raciale, sociale et économique demeurent fragiles. Le progrès en Afrique du Sud représente le meilleur espoir pour l’avenir de tout le continent.
Bien qu’on ait réussi à atteindre un degré élevé de stabilité du fait que les menaces politiques et raciales pesant sur la sécurité de l’État ont diminué considérablement, la vérité, en Afrique du Sud aujourd’hui, c’est que d’importantes menaces peuvent encore planer sur la sécurité du pays; celles-ci découlent, à l’intérieur du pays, de facteurs socioéconomiques et, à l’extérieur, du désordre qui règne dans plusieurs des États voisins d’Afrique australe, notamment le Zimbabwe et l’Angola.
La nouvelle Afrique du Sud a sa part de problèmes mais, étonnamment, ceux-ci ne sont pas de l’ordre de ceux que beaucoup de gens, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, avaient prédits au moment de la transition et du départ de Mandela. À vrai dire, l’Afrique du Sud se porte bien sur le plan racial et politique, mais elle éprouve de sérieuses difficultés économiques.
La réalité à laquelle est confronté le pays, personne ne l’avait prévue. L’Afrique du Sud doit connaître non seulement une révolution sociopolitique pour mettre fin au racisme institutionnalisé et à l’autoritarisme, mais bien trois révolutions importantes en une.
Au moment même où l’Afrique du Sud s’efforce d’unir un peuple divisé par 400 ans de colonialisme et près de 50 ans d’apartheid, le nouveau gouvernement doit aussi entreprendre une gigantesque révolution économique pour veiller à ce que son pays, caractérisé par une économie isolationniste en raison des sanctions internationales, se taille une place dans le nouveau marché mondial. Il doit transformer son économie autocentrée et hautement protégée en une économie concurrentielle tournée vers l’extérieur. Dans cet esprit, il a dû s’ouvrir à la concurrence internationale, réduire les barrières tarifaires, abolir la réglementation des changes et permettre au rand de fluctuer selon le marché. Ces mesures courageuses et nécessaires ont cependant assujetti le pays à des périodes d’instabilité financière sur la scène internationale.
Lorsque les Sud-Africains sont allés aux urnes en avril 1994, personne n’avait prévu que la poussée de la mondialisation allait plonger 38 p. 100 des économies mondiales dans une grave récession, comme cela a été le cas en 1998, entraînant partout une fuite de capitaux des marchés naissants et provoquant de fortes dépréciations de leurs monnaies attribuables au positionnement en masse de fonds de placement spéculatifs sur les marchés internationaux. L’Afrique du Sud a survécu à la crise mieux que bien d’autres, mais en six semaines, le rand a chuté de 20 p. 100 par rapport au dollar américain.
La troisième révolution, qui survient au même moment que les deux autres, présente elle aussi d’énormes défis. L’Afrique du Sud doit transformer son économie fondée sur la production primaire, principalement l’agriculture et l’exploitation minière, en une économie axée sur l’exportation de produits manufacturés. L’industrie de l’or, autrefois la pierre angulaire de son économie, est en décroissance. En 1980, l’or représentait 17 p. 100 de la production nationale totale de l’Afrique du Sud; aujourd’hui, il n’en constitue que 4 p. 100.
D’autres activités minières — l’Afrique du Sud est un des plus grands exportateurs de charbon bitumineux et le cinquième producteur au monde de diamants bruts ainsi que d’une grande variété de métaux importants utilisés dans l’industrie comme le platine, le chrome, le fer, le vanadium, le cuivre, le nickel et le manganèse — ont aussi diminué, ce qui a poussé l’industrie minière dans son ensemble à réduire ses effectifs. Depuis l’arrivée au pouvoir du Congrès national africain (ANC), un tiers des 750 000 mineurs du pays ont été mis en disponibilité.
L’industrie sud-africaine a toujours cherché à substituer des marchandises d’origine nationale aux marchandises importées, pratique qui a été intensifiée en raison des sanctions internationales imposées au pays pendant les années 80. Seules quelques entreprises, comme Rothmans, le fabricant de tabac transnational, et South African Breweries, le quatrième producteur de bière au monde, ainsi que l’industrie vinicole et les usines de mise en conserve de fruits étaient d’importantes exportatrices. Le nouveau gouvernement a mis fin aux grosses subventions à l’agriculture versées aux Blancs sous l’apartheid, et ces agriculteurs sont maintenant confrontés aux dures réalités du climat aride qui règne dans de nombreuses régions. Cela aussi a donné lieu au congédiement d’un nombre important de travailleurs non spécialisés.
Le fait que ces trois révolutions exigent des mesures contradictoires aggrave la situation. D’une part, l’ANC doit veiller à ce que ses électeurs aient accès à plus d’emplois et à de meilleurs salaires, comme ils s’y attendent après avoir souffert de privations et de discrimination pendant tant d’années, mais d’autre part, pour parvenir à soutenir la concurrence sur le marché mondial, il doit se résigner à une politique de réduction des salaires et d’augmentation du chômage, du moins à court terme.
En cherchant à passer d’une économie de production primaire à une économie axée sur l’exportation de produits manufacturés, le gouvernement est confronté à un nouveau problème : l’économie d’autrefois exigeait une abondance de main-d’oeuvre non spécialisée bon marché, alors que la nouvelle nécessite une main-d’oeuvre moins grande mais hautement qualifiée. Or, sous le régime de l’apartheid, il était interdit aux Noirs d’acquérir des compétences spécialisées. Cette politique avait pour but premier de protéger les emplois des Blancs, mais elle visait aussi à empêcher l’afflux de Noirs des régions rurales dans les villes industrielles. Les Noirs étaient censés demeurer dans les homelands occupés par leurs tribus, lesquels devaient un jour devenir des États indépendants, laissant ainsi la majeure partie du pays aux Blancs.
Par conséquent, les Noirs ont délibérément été longtemps assujettis à un système d’éducation séparé et inférieur à celui des Blancs (à vrai dire, la majorité d’entre eux n’ont pas été scolarisés). Ils n’étaient pas admis dans les grandes universités. La loi leur interdisait d’effectuer du travail spécialisé. Jusqu’en 1979, ils n’avaient pas le droit de se joindre à des syndicats ouvriers, ce qui signifie qu’ils ne pouvaient pas acquérir des compétences en devenant apprentis. Ils n’avaient pas le droit de former des associations ou des entreprises. Ils ne pouvaient pas être propriétaires de commerces, mis à part de petites boutiques de vente de produits périssables — et même là, leurs licences commerciales devaient être renouvelées chaque année. Il doit s’agir du seul cas dans l’histoire où un gouvernement a délibérément empêché la classe ouvrière de son pays d’acquérir des compétences spécialisées. Cyril Ramaphosa, le chef syndicaliste qui est devenu le négociateur constitutionnel principal de l’ANC et qui est maintenant un grand magnat de l’industrie, soutient qu’il s’agit là du résultat de tous les crimes commis contre l’humanité sous l’apartheid. Ce legs constitue le plus grand boulet du nouveau régime. Un mouvement massif a été entrepris pour élargir l’éventail de compétences de la classe ouvrière. Quarante milliards de rands (6,67 milliards de dollars US) ont été affectés au budget de l’éducation, de loin la plus grosse part (21,3 p. 100) des dépenses totales du gouvernement pour l’exercice en cours.
Il faudra au moins une décennie pour remédier aux lacunes dans le domaine de l’éducation, et c’est de là que provient peut-être la menace la plus dangereuse, sous-estimée, pour la sécurité et la stabilité futures de l’Afrique du Sud.
Après une période économique difficile, les choses ont commencé à s’améliorer. En 1999, le taux d’inflation qui avait atteint 25 p. 100 sous l’apartheid a chuté sous la barre des 5 p. 100 pour la première fois en vingt ans. Il y a des signes de reprise économique, mais la remontée a eu des effets dévastateurs sur le chômage. À la fin de 1998, le rand avait atteint un niveau stable (c’est-à-dire six rands le dollar US et dix rands la livre sterling) et il est demeuré à ce niveau en 1999. La Bourse de Johannesburg a connu une hausse de 30 p. 100 et les taux d’intérêt ont baissé, variant maintenant entre 10 et 15,5 p. 100. Le plus merveilleux, c’est que le taux d’inflation qui avait atteint 25 p. 100 sous l’apartheid se situe maintenant autour de 5 p. 100.
On constate des signes de reprise économique et il y a des prédictions optimistes pour l’an prochain, mais la remontée a eu des effets dévastateurs sur le chômage, lequel demeure sans équivoque le principal défi de l’Afrique du Sud. Un demi-million d’emplois ont été éliminés depuis l’arrivée au pouvoir de l’ANC et on estime que le taux de chômage fluctue actuellement entre 25 et 35 p. 100, selon qu’on inclut ou non le secteur non structuré. Bien qu’une nouvelle classe moyenne noire à l’esprit d’entreprise prenne de l’ampleur, les pauvres s’appauvrissent. L’ANC, un mouvement de libération qui promettait une vie meilleure aux Sud-Africains opprimés et exploités pendant de nombreuses générations, se trouve sur la corde raide.
La croissance économique et la création d’emplois sont donc les priorités que s’est données Mbeki, le successeur de Mandela. C’est d’ailleurs ce qui démarque les deux hommes. Alors que le seul objectif de Mandela était de réconcilier les races, « travail et croissance » sont le cri de bataille de Mbeki. En nommant les membres de son Cabinet et ses hauts fonctionnaires, Mandela visait principalement à maintenir un équilibre ethnique et racial au sein du gouvernement et à ainsi limiter les coups durs sur les Afrikaners, ce qui l’obligeait à tolérer des sous-performants dans certains domaines. Or, Mbeki s’est pour sa part montré prêt à se débarrasser des membres inefficaces du Cabinet, tout particulièrement dans le domaine critique de l’éducation, et il a licencié certains dirigeants de ministères. Bien qu’il n’ait pas la prestance ni le charisme de Mandela, Mbeki est à plusieurs égards mieux qualifié pour le poste de chef d’État d’aujourd’hui puisqu’il détient une maîtrise en économie de l’Université Sussex. Il est intelligent, n’a pas peur du travail et sait gérer de main de maître les tensions au sein du « grand » ANC, qui réunit plusieurs groupes opposés.
Mbeki a de fait été la force motrice de la politique économique mise de l’avant par l’ANC dès le départ, et on lui doit déjà l’un des plus importants revirements politiques des dernières années. Au fil de sa longue histoire, l’ANC s’est toujours présenté comme étant un parti socialiste. Pendant son exil, il a maintenu des liens étroits avec l’Union soviétique et il forme depuis longtemps une alliance officielle avec le Parti communiste sud-africain (SACP) et la principale centrale syndicale, le Cosatu. Au moment où il est entré au pouvoir, il n’avait pour politique économique qu’un engagement défini dans la Charte de la liberté établie à un « congrès du peuple » en 1955, soit celui de nationaliser ce qu’il appelait « les impératifs de l’économie ».
« Les richesses naturelles de notre pays...seront remises au peuple », stipulait la Charte. « Les richesses ministérielles du sol, les banques et le monopole de l’industrie seront transférés à l’ensemble des Sud-Africains. Les autres industries et secteurs seront gérés de manière à favoriser le bien-être du peuple. » La Charte soutenait aussi que « toutes les terres (seront) redivisées entre les personnes qui y travaillent de manière à enrayer la famine et à assurer la répartition équitable du territoire. » Au moment de la libération de Mandela en 1990, la Charte de la liberté était toujours considérée comme une écriture sainte. Ironiquement, l’ANC a aussi hérité d’un pays comptant plus d’industries nationalisées que tout autre État à l’extérieur du bloc communiste. Le nationalisme afrikaner a été largement influencé par le socialisme national de Hitler et a donné lieu à la création de nombreuses sociétés parapubliques visant à assurer aux Afrikaners une plus grande emprise dans une économie dominée par le secteur anglophone de la population blanche de l’Afrique du Sud.
Sous la direction de Mbeki, les économistes de l’ANC ont cependant rapidement reconnu les désastres économiques qu’avaient entraînés la nationalisation et les tentatives de centralisation de la gestion de l’économie en Afrique et au sein de l’empire soviétique. Du jour au lendemain, ils sont passés du marxisme au pragmatisme. Aujourd’hui, le concept de nationalisation est pour ainsi dire mort. Le gouvernement dirigé par l’ANC s’est plutôt engagé à privatiser les nombreuses sociétés parapubliques établies sous l’apartheid. Il a opté pour une stratégie économique libérale qu’il a présentée à ses partisans comme étant le projet « Croissance, emploi et redistribution » (GEAR), soutenant qu’il ne pouvait y avoir création d’emplois et redistribution des richesses sans croissance et que, pour y arriver, il n’y avait qu’une façon de procéder.
La tâche n’a pas été facile, mais Mbeki a su mettre à profit ses compétences politiques et parvenir à maintenir l’alliance avec le SACP et le Cosatu, tout en leur disant carrément que le projet GEAR était « non négociable ». Qui plus est, il a adopté une ligne particulièrement dure avec les syndicats de fonctionnaires au cours des derniers mois, refusant d’accepter une demande d’augmentation salariale supérieure au taux d’inflation de 5 p. 100. Lorsque le Cosatu a menacé de lancer un ordre de grève générale à l’appui de douze de ses syndicats de fonctionnaires impliqués dans la dispute, Mbeki n’a pas reculé et il a ordonné à son ministre de la Fonction publique, Geraldine Fraser-Maleketi (elle-même membre du Comité central et vice-présidente du SACP), de mettre fin aux négociations et d’appliquer unilatéralement l’offre du gouvernement. Les syndicats étaient outrés, mais le Cosatu ne pouvait que faire face à l’ultimatum : accepter l’offre mise sur la table ou rompre l’alliance. Vu les conséquences énormes d’une rupture sur le plan des sièges au Parlement, des occasions politiques et de son influence maintenue au sein du gouvernement, le Cosatu a cédé.
Il s’agissait d’une victoire importante pour Mbeki. S’il avait cédé, il se serait trouvé sous l’emprise du Cosatu jusqu’à la fin de son mandat à la présidence. En agissant comme il l’a fait, il a établi sa préséance sur la fédération des syndicats. Il procédera maintenant sans doute à une réduction générale de la fonction publique qui, en raison d’une « disposition de temporarisation » adoptée d’un commun accord avec l’ancien régime au moment des négociations de la transition de 1992 à 1994 pour garantir leur emploi pendant cinq ans à tous les fonctionnaires en poste, compte carrément trop d’employés. La compression des effectifs permettra au Trésor de réaliser des économies substantielles et presque assurément d’améliorer l’efficacité du gouvernement. Quoi qu’il en soit, le plus important c’est que Mbeki a ainsi montré clairement qu’il ne comptait faire aucune concession, même devant des alliés politiques importants, s’il jugeait un tel comportement nécessaire pour assurer la croissance économique du pays.
D’ici quelques années, les syndicats représenteront une force très puissante, qui fera en sorte que la sécurité de l’État augmentera ou sera grandement menacée. Si le niveau de vie de la population ou les indicateurs socioéconomiques négatifs ne s’améliorent pas suffisamment, le climat politique pourrait rapidement se détériorer; les syndicats, perdant patience et n’attendant plus rien de l’ANC, formeraient un solide noyau qui serait à l’origine d’une aile radicale pouvant détruire l’équilibre du pays. Le comportement des chefs de syndicat à cet égard devrait être surveillé de près.
Dans l’ensemble, si l’on procédait à l’évaluation du rendement depuis 1994 du gouvernement sous l’ANC, celui-ci aurait droit à une meilleure note que celle qui lui a été normalement accordée par les médias, au pays et à l’étranger, ceux-ci insistant lourdement sur le fort taux de criminalité du pays. De fait, même l’incidence des crimes violents, que le gouvernement lui-même avoue être inacceptablement élevée, a diminué légèrement mais constamment depuis 1994. Grâce à la prestation de services de base aux gens qui en étaient auparavant privés, surtout les Africains habitant dans les régions rurales et les bidonvilles qui s’étendent autour des grands centres, de nets progrès ont pu être réalisés. Pour beaucoup de ces personnes, la qualité de vie, sinon leur situation économique, a été considérablement améliorée.
La tragédie du SIDA jette une ombre presque apocalyptique sur l’ensemble de la société. Les horribles statistiques faisant état de millions de morts, dévoilées lors de la récente conférence internationale de Durban, ont attiré l’attention du monde entier. Bien que le Canada, les États-Unis et d’autres membres de la communauté internationale promettent une aide substantielle, l’avenir reste sombre, voire terrifiant. Néanmoins, nous devons tous regarder en avant. Comme nous avons pu le lire dans The Economist (15 juillet 2000), « il ne faut pas lâcher. Le SIDA est peut-être exceptionnel, mais demeure inadmissible. La science et une politique publique sensée peuvent le vaincre. Il y a au moins une lueur d’espoir. »
En 1983, une étude importante sur la pauvreté en Afrique du Sud parrainée par la société Carnegie a révélé des statistiques alarmantes indiquant que l’Africaine moyenne en milieu rural doit parcourir huit milles chaque jour de sa vie pour obtenir le bois et l’eau qu’il faut à sa famille. Non seulement s’agit-il d’une corvée pénible et ingrate, mais en plus, l’eau recueillie est souvent polluée, extraite de bassins boueux où défèquent les animaux. En outre, la recherche constante de combustibles entraîne un sérieux problème de déboisement. Et que dire du fait que sous l’apartheid, bien que l’Afrique du Sud générait plus d’électricité que tous les autres pays d’Afrique combinés, seul un tiers de ses habitants y avaient droit.
Depuis 1994, plus de trois millions de Noirs, la plupart habitant les zones rurales et les bidonvilles, se sont vu fournir l’accès à l’eau courante potable à moins de 200 verges de leur maison. Toujours depuis 1994, 1,5 million de ménages, principalement noirs, ont été reliés au réseau électrique. La société d’énergie parapublique, Electricity Supply Commission (Eskom), y relie maintenant 800 logements par jour ouvrable et estime qu’elle aura effectué trois millions de raccordements d’ici 2004. Pour sa part, le ministère des Eaux croit que, d’ici 2005, il aura donné accès au réseau de distribution à 12 millions de personnes auparavant sans eau.
En 1994, seuls 25 p. 100 de tous les ménages en Afrique du Sud avaient le téléphone, la quasi-totalité d’entre eux habitant les banlieues blanches. Dans les townships noirs, les téléphones étaient extrêmement rares et, dans les régions rurales noires, il n’y en avait pas du tout.
Deux ans après être entré en poste, le gouvernement a conclu une entente de privatisation sophistiquée, acceptant de céder son monopole à une entreprise qui s’engagerait à installer des téléphones dans les régions noires où aucun profit ne pourrait être réalisé. Il a vendu 30 p. 100 de la société parapublique Telkom à un consortium composé de Southwestern Bell des États-Unis et de Malaysian Telkom, lui garantissant le monopole des services téléphoniques fixes pendant cinq ans à condition que 75 p. 100 de tous les ménages reliés au réseau aient accès à une clinique, à un poste de police, à un bureau de poste, à une bibliothèque et à un centre communautaire du pays. À la fin de 1998, 1,3 million de connections avaient été effectuées et 35 p. 100 des foyers sud-africains avaient le téléphone.
Dans sa campagne électorale de 1994, l’ANC s’était engagé à construire un million de logements pendant son premier mandat de cinq ans pour répondre aux besoins d’un million de personnes vivant dans des cabanes érigées dans les anciens homelands occupés par des tribus ainsi que dans les bidonvilles qui se multiplient autour des villes. Or, le gouvernement est loin d’avoir atteint l’objectif fixé, ce qui lui a valu de vives critiques des partis de l’opposition et des médias. Néanmoins, à la fin de 1998, il avait construit 681 000 nouveaux logements abritant environ 3 millions de personnes.
Le problème tient en partie au coût des terrains et à la répugnance qu’éprouvent les banques à l’idée d’accorder des prêts aux pauvres sans garantie, beaucoup ayant dans le passé boycotté les obligations. Le gouvernement accorde une subvention de 16 000 rands (environ 2 667 dollars US) à chaque bénéficiaire, mais la part du lion de ce montant sert à l’achat de terrain. Il faut obtenir des prêts pour la construction des logements, la plupart des unités unifamiliales de tout au plus 30 mètres carrés. Le gouvernement a adopté une nouvelle politique de garantie partielle des prêts bancaires ce qui, dit-on, accélère le programme de construction.
Dans ce secteur, sans doute le plus crucial vu l’importance d’améliorer le bassin de compétences au pays, le gouvernement n’a pas toujours fait bonne figure.
La scolarisation, auparavant uniquement obligatoire pour les enfants blancs, l’est maintenant pour tous, jusqu’à la neuvième année (sur douze). Cela signifie que des milliers d’enfants noirs se retrouvent maintenant à l’école. Le gouvernement a construit 10 000 nouvelles salles de classe depuis 1994 pour satisfaire à l’augmentation de la demande, laquelle croît de 4 p. 100 chaque année, mais tous les besoins n’ont pas encore été comblés et, dans certaines régions rurales, l’enseignement se fait en pleine nature.
Malgré cette avancée, les résultats scolaires sont loin d’être reluisants. Beaucoup d’enseignants sont sous-qualifiés et le taux de réussite aux examens d’attestation de fin d’études a été médiocre, diminuant régulièrement jusque sous les 50 p. 100 à mesure que le nombre d’élèves augmentait. Il a cependant recommencé à monter légèrement en 1998. Le nombre d’étudiants noirs inscrits dans les universités a augmenté de 10 p. 100 depuis 1994, mais le taux de réussite de ceux-ci est également faible.
Le secteur de l’éducation est l’un des domaines où Mbeki a agi avec fermeté pour améliorer la situation. Il a congédié Sibusiso Benghu, le ministre de l’Éducation sous Mandela considéré comme un incompétent, et l’a remplacé par le membre du cabinet de Mandela le plus performant, l’ancien ministre des Eaux Kader Asmal, un spécialiste en éducation qui, pendant ses années d’exil, a été professeur de droit au collège Trinity, à Dublin. On s’attend à de nettes améliorations.
Avant 1994, le secteur de la main-d’oeuvre de l’Afrique du Sud était caractérisé par de hauts niveaux de conflits, ceux-ci ayant atteint leur apogée en 1987 lorsque 9 millions de jours de travail ont été perdus en raison de grèves. Depuis, on a constaté une baisse marquée des mouvements de grève. En moyenne, seulement environ 1,6 million de jours de travail sont maintenant perdus chaque année et, en 1997, il n’y en a eu que 650 000, un record. Le repli économique en 1998 a entraîné une augmentation des grèves, qui s’est poursuivie cette année, mais on demeure loin des niveaux enregistrés avant 1994.
Cette amélioration est attribuable à la nouvelle loi sur les relations de travail entrée en vigueur en novembre 1996. Acceptée par les travailleurs, les entreprises et le gouvernement, cette loi a établi des mécanismes de résolution de différends simples mais efficaces ainsi que des pratiques de travail équitables (définies dans la Constitution) et des règlements relativement aux grèves.
Rien n’a terni la réputation internationale de l’Afrique du Sud plus que son image de pays où persiste un très fort taux de criminalité. « Capitale mondiale du meurtre », c’est ainsi que la surnomment parfois les médias. Cependant, les statistiques officielles indiquent qu’après une hausse marquée de la criminalité au moment de la transition en 1994, le niveau de crimes violents a depuis diminué légèrement de façon constante chaque année.
Si l’on suit l’évolution de la situation au fil des ans, il appert que le taux de criminalité a été relativement peu élevé dans les années 80 (moins de la moitié du niveau actuel) lorsque le pays a connu une période de grande instabilité politique sous deux états d’urgence ayant donné à la police des pouvoirs draconiens. Cependant, le taux de criminalité a monté lentement tout au long de la décennie puis grimpé considérablement en 1990, au moment où les lois d’état d’urgence ont été levées et les partis politiques noirs admis. Il a augmenté régulièrement depuis, atteignant son plus haut niveau en 1994, après quoi le nombre de crimes violents dans la plupart des catégories a commencé à diminuer lentement.
Le nombre de tentatives de meurtre, de voies de fait simples, de cambriolages dans des entreprises, de vols à l’étalage, de vols de véhicules, de crimes commerciaux et de crimes liés à la drogue a diminué. Malheureusement, ce n’est pas le cas dans certaines catégories de crimes, notamment les viols (Interpol estime que l’Afrique du Sud a le plus haut taux de viols rapportés), les cambriolages de domiciles et les détournements de véhicules.
En tentant d’expliquer le haut taux de criminalité, l’Institut des études stratégiques souligne que les pays en transition vers un régime démocratique sont souvent plus enclins à une augmentation de la criminalité. Cela, soutient-il, est attribuable au fait « qu’un régime autoritaire utilise habituellement des mesures de contrôle qui ne conviennent absolument pas à un environnement démocratique. Par contre, le nouvel État est souvent confronté au problème de devoir gouverner une nouvelle société (souvent instable) avec les mêmes instruments que ceux qui servaient à faire respecter le régime autoritaire ».
Cependant, même si une analyse sophistiquée donne à penser qu’il y a eu des améliorations modestes au fil des ans, le drame, dans le cas de l’Afrique du Sud aujourd’hui, c’est que le crime et la violence aveugle qui l’accompagne sont des facteurs fondamentalement déstabilisateurs qui ont de graves répercussions sur le tourisme et les nouveaux investissements, deux éléments essentiels à la croissance économique et à la création d’emplois.
Dans des numéros antérieurs de Commentaire (No 44, mai 1994; No 54, mars 1995; No 68, été 1996), notre pronostic pour l’avenir de l’Afrique du Sud témoignait d’un « optimisme prudent ». Au cours des dernières années, l’impression, superficielle mais largement répandue, que le pays est sur son déclin s’est fait sentir de manière évidente, particulièrement dans la presse occidentale. Notre pronostic antérieur est-il toujours valable?
Certes, beaucoup de progrès ont été réalisés, plus que la communauté internationale a bien voulu en reconnaître. Dans nos articles, nous nous sommes délibérément efforcés de faire état des réalisations pour contrebalancer en partie les impressions négatives. Quoi qu’il en soit, l’Afrique du Sud, qui fonctionne aujourd’hui comme une société moderne sophistiquée, est aux prises avec des problèmes socioéconomiques tenaces, que vient accentuer une horrible inégalité dans la répartition des revenus, et qui sont tous exacerbés par les forces toujours croissantes de la mondialisation. Ces circonstances, combinées aux attentes non satisfaites d’une grande partie de la population, risquent de provoquer un grand bouleversement social et représentent une menace interne grave pour la sécurité du pays. La menace extérieure, découlant principalement de l’instabilité de plusieurs pays voisins, est moins sérieuse mais bien réelle. Les dépenses de plus en plus grandes devant être engagées pour la défense nationale et les services de police empêchent le gouvernement d’avoir à sa disposition les précieuses ressources dont il aurait instamment besoin pour redresser la situation socioéconomique.
Le Canada a intérêt à continuer d’en faire toujours plus tant pour aider de façon tangible l’Afrique du Sud que pour mieux comprendre ce pays. Il existe de grandes possibilités d’investissements, surtout dans de nombreux domaines de la technologie moderne. L’Afrique du Sud est à un tournant de son évolution, et elle mérite et a besoin d’être appuyée par la communauté internationale et, par-dessus tout, d’être davantage reconnue par celle-ci compte tenu des enjeux.
Une perspective équilibrée est essentielle. Nous maintenons notre pronostic positif antérieur, même s’il convient peut-être d’insister davantage sur le caractère « prudent » de notre optimisme. Le moment est venu d’aller de l’avant, et non de se retrancher dans un négativisme uniforme. Tout comme le Canada a joué un rôle important dans la libération de l’Afrique du Sud au cours des deux dernières décennies, nous devons nous rengager à apporter une aide encore plus grande face aux défis de taille mais prometteurs des deux prochaines décennies.
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