Commentaire N° X est archivée.
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John Harker, B.A., M.A., LL.D.
Septembre 2001
Non classifié
Précis : Le 26 avril 2001, le Secrétaire général de l'ONU, M. Kofi Annan, a prononcé un discours lors d'un sommet tenu à Abuja, au Nigéria, afin d'attirer l'attention sur le terrible fléau que représente le SIDA et dont l'Afrique souffre plus que tout autre continent. Il a parlé de la « guerre contre le SIDA » et de la « mobilisation » des citoyens de l'Afrique en prévision de cette grande « bataille ». Cette « guerre contre le SIDA » coûtera beaucoup d'argent, a-t-il affirmé et, à l'échelle mondiale, il faudrait lui consacrer de 7 à 10 milliards de dollars américains de plus par an, mais ces sommes ne représentent guère plus d'un pour cent des dépenses militaires de la planète.
Il est particulièrement ironique que le Secrétaire général utilise, à juste titre d'ailleurs, des métaphores et des points de comparaison militaires pour attirer l'attention sur le problème du SIDA en Afrique, alors que c'est précisément dans le secteur de la sécurité ou de l'armée que l'impact du VIH/SIDA est particulièrement marqué et représente un grand danger, non seulement pour le bien-être et la santé humaine en Afrique, mais aussi pour les pays qui collaborent avec ce continent, comme le Canada.
L’auteur de ce numéro, John Harker, un spécialiste du rétablissement de la paix et de la résolution des conflits, fournit des avis aux gouvernements et à la société en la matière, tout spécialement en ce qui touche l'Afrique et les Balkans. Il a été conseiller spécial auprès du Cabinet du Vice-Président d'Afrique du Sud, et a été nommé par le ministre des Affaires étrangères chef de la mission canadienne d'enquête et d'évaluation au Soudan. Il a eu le plaisir d'agir comme chercheur principal au sein du Centre d'études en politique étrangère, de l'université Dalhousie. - Été 2001.
Note du rédacteur : John Harker, un spécialiste du rétablissement de la paix et de la résolution des conflits, fournit des avis aux gouvernements et à la société en la matière, tout spécialement en ce qui touche l'Afrique et les Balkans. Il a été conseiller spécial auprès du Cabinet du Vice-Président d'Afrique du Sud, et a été nommé par le ministre des Affaires étrangères chef de la mission canadienne d'enquête et d'évaluation au Soudan. Il a eu le plaisir d'agir comme chercheur principal au sein du Centre d'études en politique étrangère, de l'université Dalhousie.
Avertissement : Le fait qu’un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l’authenticité des informations qui y sont contenues ni qu’il appuie les opinions de l’auteur.
Le 26 avril 2001, le Secrétaire général de l'ONU, M. Kofi Annan, a prononcé un discours lors d'un sommet tenu à Abuja, au Nigéria, afin d'attirer l'attention sur le terrible fléau que représente le SIDA et dont l'Afrique souffre plus que tout autre continent(1). Il a parlé de la « guerre contre le SIDA » et de la « mobilisation » des citoyens de l'Afrique en prévision de cette grande « bataille ». Cette « guerre contre le SIDA » coûtera beaucoup d'argent, a-t-il affirmé et, à l'échelle mondiale, il faudrait lui consacrer de 7 à 10 milliards de dollars américains de plus par an, mais ces sommes ne représentent guère plus d'un pour cent des dépenses militaires de la planète.
Il est particulièrement ironique que le Secrétaire général utilise, à juste titre d'ailleurs, des métaphores et des points de comparaison militaires pour attirer l'attention sur le problème du SIDA en Afrique, alors que c'est précisément dans le secteur de la sécurité ou de l'armée que l'impact du VIH/SIDA est particulièrement marqué et représente un grand danger, non seulement pour le bien-être et la santé humaine en Afrique, mais aussi pour les pays qui collaborent avec ce continent, comme le Canada.
Dans ses Commentaires à Abuja, le Secrétaire général n'était certainement pas le premier à aborder la question de l'incidence du SIDA en Afrique. En décembre 1998, un journal d'Afrique du Sud affichait déjà une manchette percutante : « Africa's Military Time Bomb » (La bombe à retardement militaire de l'Afrique)(2), puis l'auteur y allait d'une affirmation qui ne peut qu'inquiéter les observateurs de la situation en Afrique. Il s'agit d'un énoncé très simple : l'instauration de la stabilité et l'implantation de la démocratie dans la région, qui sont deux conditions préalables à la renaissance africaine, demeureront hors de portée tant que le SIDA dévastera les armées d'Afrique.
En janvier 2000, le Conseil de sécurité de l'ONU tenait une séance exclusivement consacrée à la menace que le VIH/SIDA constitue pour l'Afrique et précisait que ce fléau tue en Afrique dix fois plus de personnes que la guerre. C'était la première fois que le Conseil de sécurité se réunissait pour débattre d'un « problème de santé » dans la perspective de la sécurité humaine et, selon le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA), « l'épidémie » est en passe de devenir le problème de sécurité numéro un pour les populations de l'Afrique subsaharienne.
La réunion du Conseil de sécurité était présidée par le vice-président des États-Unis et, quelques mois plus tard, soit le 1er mai 2000, le porte-parole de la Maison-Blanche a déclaré que le Conseil national de sécurité des États-Unis considère maintenant le SIDA comme étant une préoccupation de sécurité nationale pour les États-Unis en raison du nombre impressionnant de décès qu'il cause dans certains États africains et de l'effet déstabilisateur que cela entraîne(3).
Selon John C. Gannon, président du NIC, l'Intelligence Estimate communiqué par le porte-parole de la Maison-Blanche découlait d'une directive présidentielle (Presidential Decision Directive) réclamant une politique américaine plus précise sur les maladies infectieuses, et la séance « sans précédent » du Conseil de sécurité de l'ONU montrait bien l'ampleur de l'inquiétude de la communauté internationale à l'égard de la menace que représente la maladie infectieuse(4).
Ces deux initiatives ont débouché sur l'adoption par le Conseil de sécurité de l'ONU de la Résolution 1308, le 17 juillet 2000. Cette résolution préconisait entre autres la sensibilisation, la formation et la prévention pour les forces armées et les services de maintien de la paix de l'ONU et incitait les États membres à adopter des mesures de dépistage volontaire pour toutes les forces armées nationales en uniforme, spécialement celles affectées au maintien de la paix.
Cela a ensuite amené l'ONUSIDA à organiser sa première rencontre de spécialistes civils et militaires pour
discuter du SIDA dans la perspective de la sécurité. Les participants ont été saisis de données de l'ONUSIDA
et de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) montrant que « les services internationaux et nationaux en
uniforme, y compris les troupes de maintien de la paix, les observateurs de la paix ainsi que le personnel
militaire et policier figurent invariablement parmi les groupes de la population les plus touchés par le VIH et
le SIDA »(5).
Également en décembre 2000, le Forum pour le développement de l'Afrique s'est réuni à Addis-Abeba afin d'attirer l'attention sur le VIH/SIDA et a conclu que l'armée était un facteur important dans la propagation de la maladie et devrait constituer une cible d'intervention hautement prioritaire, tout en étant un vecteur possible de changement social positif au niveau communautaire. En décembre 2001, la XIIe Conférence internationale sur le SIDA et les maladies sexuellement transmissibles en Afrique se tiendra à Ouagadougou, sous le thème « Les communautés s'engagent », mais le programme ne fait état d'aucun sujet portant sur le SIDA et le secteur de la sécurité.
Les maladies infectieuses demeurent l'une des principales causes de décès tant en Afrique qu'ailleurs dans le monde et, au cours des trente dernières années, on a identifié au moins 30 agents infectieux auparavant inconnus et pour lesquels on ne connaît pas de remède. Ces agents comprennent le virus Ebola, l'hépatite C et le VIH.
Le VIH/SIDA sera probablement responsable de la très grande majorité des décès attribuables à des maladies infectieuses en Afrique d'ici l'an 2020. Déjà près de la moitié des décès attribuables aux maladies infectieuses dans le monde surviennent en Afrique subsaharienne, qui manque désespérément de systèmes de santé pour faire face à la crise. Cette situation risque de s'aggraver en l'absence de mesures énergiques. Selon le PNUD, le VIH/SIDA gruge jusqu'à 2 % de la croissance économique annuelle dans les pays les plus touchés(6).
Dans l'allocution qu'il a prononcée à Abuja, le Secrétaire général des Nations Unies a confirmé que les populations africaines sont particulièrement vulnérables parce qu'elles sont pauvres, sous-alimentées, qu'elles ignorent trop souvent comment se protéger ou négligent de prendre les précautions les plus élémentaires. Autrement dit, elles sont vulnérables parce que leurs pays sont sous-développés(7).
En ce qui a trait à l'ignorance, Mme Carol Bellamy, directrice générale de l'UNICEF, a fait valoir que des recherches menées récemment dans les pays en voie de développement ont montré que, dans 15 pays, près de la moitié des adolescentes ignorent qu'une personne apparemment en bonne santé peut avoir le VIH/SIDA et que, au Mozambique, 74 % des filles et 62 % des garçons de 15 à 19 ans sont incapables de citer la moindre méthode de protection(8).
Dans son allocution d'Abuja, telle que rapportée dans les pages du International Herald Tribune, le Secrétaire général a ajouté que le meilleur remède réside dans une croissance économique soutenue et un développement généralisé, mais que le SIDA est l'un des principaux obstacles qui empêchent les sociétés africaines de se développer comme elles le devraient(9). En fait, le VIH/SIDA et les maladies qui y sont associées grèvent fortement le développement économique en Afrique subsaharienne et, dans certains pays au cours des prochaines années, la réduction du PNB pourrait atteindre 20 %, l'espérance de vie pourrait être réduite d'une trentaine d'années et des millions d'enfants pourraient perdre un de leurs parents ou les deux à cause du SIDA.
À une réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies tenue le 19 janvier 2001, le Dr Peter Piot, directeur exécutif de l'ONUSIDA, a rappelé qu'« en surchargeant les services sanitaires et sociaux du continent, en laissant dans son sillage des millions d'orphelins et en décimant les personnels de santé et les enseignants, le SIDA entraîne des crises sociales et économiques qui à leur tour menacent la stabilité politique ». Le secteur de la sécurité a la responsabilité de veiller à empêcher des éléments internes ou externes illégaux de compromettre la stabilité politique.
Le secteur de la sécurité, c'est-à-dire l'ensemble des institutions d'un État qui ont la responsabilité d'assurer la sécurité des individus ainsi que l'intégrité territoriale du pays, est lui-même loin d'être à l'abri.
Nul ne conteste que la plupart des gouvernements légitimes en Afrique dépendent fortement de l'efficacité du secteur de la sécurité pour se maintenir au pouvoir et respecter leurs obligations, à l'égard tant de leurs propres peuples que de la communauté internationale.
À quoi ressemble le secteur de la sécurité en Afrique? En 1994, le chef du PNUD a souligné que le développement en Afrique serait voué à l'échec si on ne réduisait pas les dépenses militaires. À des réunions organisées par l'OCDE et la Banque mondiale dans les années qui ont suivi, certains ont repris l'argument mais en faisant valoir que le sous-financement du secteur de la sécurité pourrait être tout aussi dangereux que son sur-financement.
Le soulèvement de l'armée de la Sierra Leone en mai 1997, à la suite d'une augmentation du prix des rations de riz des soldats, et peut-être aussi l'assassinat plus récent de Laurent Kabila, président de la République démocratique du Congo (RDC), lors d'un affrontement avec des officiers supérieurs de l'armée, soulignent l'importance des relations entre un gouvernement africain, d'une part, et ses forces armées, sa police et ses services de renseignements, d'autre part.
Le taux d'infection au VIH au sein de l'armée congolaise est évalué à 50 %. En fait, des statistiques du National Intelligence Council des États-Unis estiment à entre 40 et 60 % le taux d'infection au VIH dans l'armée de la RDC. Les responsables des services de santé des forces armées de la RDC évaluent plutôt ce chiffre à 14 % mais admettent que 60 % des morts enregistrés dans l'armée entre 1989 et 1993 découlaient du SIDA, et que celui-ci constitue maintenant la principale cause de décès. Selon les autorités, le taux élevé de VIH au sein des soldats est attribuable à leur mobilité, à leur jeunesse et à leurs niveaux d'activité sexuelle, entre autres aux relations non protégées sur le marché de la prostitution.
Parmi les autres pays africains ayant des soldats déployés en RDC, les pourcentages de personnes atteintes du VIH sont également élevés : de 40 à 60 % pour l'Angola, 66 % pour l'Ouganda et de 80 à 90 % pour le Zimbabwe, par exemple(10).
L'Afrique du Sud, voisin méridional du Zimbabwe, a la réputation de disposer de l'armée la mieux entraînée et de l'une des mieux équipées de l'Afrique subsaharienne. Selon les calculs effectués par un spécialiste de la recherche sur le SIDA à la fin de 1998, environ 40 % des membres des Forces armées sud-africaines (SANDF) sont porteurs du VIH et même si cette allégation a été contestée par le chef intérimaire du service de santé des SANDF, elle semble avoir été confirmée par Nizizwe Madlala Routledge, le sous-ministre de la Défense. Les SANDF n'admettent dans leurs rangs aucun candidat séropositif pour le VIH, mais les soldats qui restent en poste ne sont pas soumis à de nouveaux tests et, de toute façon, comme l'a fait valoir le directeur exécutif de l'ONUSIDA, la plupart des infections surviennent après le recrutement.
En avril 2001, l'Afrique du Sud envoyait son premier contingent dans le cadre des activités de maintien de la paix de l'ONU, lorsque 93 soldats des SANDF ont été déployés en RDC. Afin de composer le détachement, les SANDF auraient d'abord fait subir des tests à 400 gardiens de la paix éventuels, mais 90 % d'entre eux se sont révélés séropositifs pour le VIH. Les résultats des tests d'un second groupe de 400 candidats se sont révélés quelque peu meilleurs, seulement 87 % d'entre eux étant séropositifs. Les séronégatifs, au nombre de 93, servent maintenant en RDC.
L'ONUSIDA estime qu'en temps de paix, les soldats ont de deux à cinq fois plus de risques d'infection que les civils, le risque augmentant en période de conflit. Or, de nombreuses armées africaines ne connaissent jamais de « temps de paix » et sont constamment impliquées dans des guerres, des troubles civils et des activités de maintien de la paix. Justice Africa et l'InterAfrica Group, deux ONG qui s'occupent de recherche et de lobbying, ont récemment analysé la guerre et l'instabilité en Afrique, pour constater que « durant les années 90, il y a eu plus d'une douzaine de conflits nouveaux ou persistants en Afrique »(11).
Dans son livre intitulé The Politics of AIDS, l'écrivaine sud-africaine Virginia van der Vliet affirme ce qui suit : « La guerre et l'anarchie créent des conditions idéales pour la transmission du VIH. Les soldats et les civils, dont bon nombre se déplacent sans partenaires ni familles pendant de longues périodes de temps, vivent en marge de la moralité conventionnelle et plusieurs ont recours à la prostitution pour répondre à leurs besoins. La guerre brutalise les relations humaines... et... entraîne la violence sexuelle dans son sillage ».
L'ONUSIDA a informé la séance spéciale du Conseil de sécurité que le recours au viol en temps de guerre a déjà été prouvé et que des soldats participant au conflit en RDC auraient violé des femmes « du camp ennemi » dans l'intention affichée de leur transmettre le VIH(12).
La RDC est naturellement un endroit où convergent conflit, maintien de la paix et SIDA.
Le taux élevé de l'infection au VIH dans les armées africaines a une incidence sur leur déploiement, ce qui menace directement la fragile stabilité régionale en Afrique. Certes, de nombreux pays font passer des tests pour la détection du VIH et refuseraient d'envoyer des soldats séropositifs au sein de missions de maintien de la paix, mais rien ne garantit l'efficacité des systèmes de contrôle. De plus, certains pays résistent farouchement à l'imposition de tests de dépistage.
Selon le US National Intelligence Estimate no NIE 99-17D, les maladies infectieuses représenteraient un plus grand nombre d'admissions aux hôpitaux militaires que les blessures subies au combat et le personnel militaire américain déployé pour soutenir des opérations humanitaires et de maintien de la paix serait le plus à risque à cet égard. De plus, la maladie infectieuse affaiblirait les ressources militaires dans certains pays ainsi que les initiatives internationales de maintien de la paix qui dépendent de plus en plus d'elles, le corps des officiers des armées plus modernes de l'Afrique subsaharienne étant le plus touché.
L'incidence du VIH/SIDA sur le maintien de la paix ne se limite pas au rendement, à la stabilité et à la sécurité en Afrique; les forces armées des autres pays qui servent dans un théâtre aux côtés d'armées africaines devront se montrer vigilantes. Les forces canadiennes se trouvent et se trouveront dans cette position risquée.
Trois types de répercussions probables sont à envisager. Premièrement, il y a la question de la « proximité » : des membres des forces armées et du personnel civil canadiens sont appelés plus souvent qu'auparavant à exercer des fonctions de maintien de la paix en Afrique, quelquefois aux côtés de soldats provenant de pays africains.
L'envoi de gardiens de la paix dans des zones de guerre comporte des dangers évidents pour leur santé, mais le Conseil de sécurité de l'ONU est également très conscient de leur vulnérabilité au VIH/SIDA. Dans son innovatrice Résolution 1308, le Conseil, conscient de sa responsabilité à l'égard du maintien de la paix et de la sécurité sur la scène internationale, a exprimé ses préoccupations envers l'incidence potentiellement nuisible du VIH/SIDA sur la santé du personnel international de maintien de la paix.
En ce qui a trait à la vulnérabilité, on relève un aspect particulièrement troublant. Le SIDA a un impact disproportionné sur des populations vulnérables telles que les personnes déplacées et les réfugiés, et bon nombre d'entre eux se trouvent en Sierra Leone et dans la Corne de l'Afrique, là même où des Canadiens sont actuellement affectés, sans compter la RDC, où ils seront bientôt appelés à servir. Les femmes ont six fois plus de risque de contracter le VIH dans les camps de réfugiés, comme ceux établis par les organismes de l'ONU, que les populations de l'extérieur(13). C'est à la lumière de ces données et d'autres tragiques réalités que les membres du Conseil de sécurité, y compris le Canada, ont approuvé la Résolution 1308.
Il y aurait lieu que le Canada vérifie ce qui est fait exactement pour mettre en oeuvre la Résolution et donc protéger ses propres gardiens de la paix, qui doivent travailler de concert avec des soldats d'un grand nombre d'autres pays. Parmi les 31 000 soldats et policiers chargés du maintien de la paix dans le cadre de l'ONU, peu proviennent de pays où les tests de détection du VIH sont obligatoires, ou même volontaires. Certains pays interdisent même carrément le dépistage.
De nombreux policiers, soldats et gardiens de la paix proviennent de pays qui connaissent des niveaux d'infection élevés et la situation pourrait s'aggraver si les pays occidentaux, plutôt que de mettre leurs propres soldats en danger, se fient aux forces armées des pays plus pauvres. Le dépistage est une question délicate et ce ne sont pas seulement les pays ayant des taux d'infection élevés qui s'opposent au dépistage obligatoire. Par exemple, l'Inde, source importante de soldats efficaces aux fins du maintien de la paix, s'oppose au dépistage, et son gouvernement a déclaré trouver inadmissible la supposition selon laquelle les gardiens de la paix sont nécessairement soit des porteurs de la maladie, soit des personnes qui y sont particulièrement exposées.
Les bataillons indiens qui servaient au sein de l'UNAMSIL, la force de maintien de la paix de l'ONU en Sierra Leone, ont été retirés à la suite des tensions entre le commandant de la force indienne et son adjoint nigérian. L'UNAMSIL tente de maintenir la paix pendant que le gouvernement de la Sierra Leone et les rebelles essaient de consolider l'accord de paix de juillet 1999. Dans l'intervalle, le gouvernement persiste dans sa politique en vertu de laquelle l'équipe d'aide militaire internationale, dont le Canada fait partie, tente de reconstruire l'armée de la Sierra Leone.
Selon un article paru dans le journal sud-africain Mail and Guardian(14), « les efforts en vue de reconstruire l'armée de la Sierra Leone sont mis en péril par la propagation du VIH/SIDA, un échantillon sanguin montrant que deux soldats sur trois pourraient être infectés par le virus ». L'article fait référence à un rapport non précisé de l'ONU, mais cite un certain major James Samba, président du Comité VIH/SIDA des forces armées, qui estime qu'entre le quart et le tiers des 12 000 soldats de l'armée sont séropositifs pour le VIH. Étant donné que la Sierra Leone était tout récemment encore considérée comme l'un des pays africains les moins infectés, l'auteur de l'article va jusqu'à laisser entendre que l'arrivée de milliers de gardiens de la paix en provenance de la Zambie, du Kenya et du Nigéria pourrait avoir quelque chose à voir avec l'aggravation de la situation relative au VIH -SIDA en Sierra Leone.
Le deuxième type d'incidence a trait au fait que de nombreuses entreprises canadiennes s'établissent en Afrique et que les immigrants récents de pays africains au Canada s'efforcent maintenant davantage de favoriser des liens bilatéraux. Il y a de plus en plus de relations de toutes sortes entre le Canada et l'Afrique. Même s'il n'y a pas de vol direct entre le Canada et l'Afrique subsaharienne, les déplacements entre les deux ne sont pas négligeables, que ce soit par affaires, pour le tourisme ou à des fins de réunification familiale. Plus tôt en 2001, un cas a suscité la panique dans la région de Toronto lorsqu'une femme récemment arrivée par avion à l'aéroport international Lester B. Pearson en provenance de la RDC a été admise à l'hôpital pour ce qu'on croyait être une fièvre virale hémorragique, soulevant la peur d'une flambée du virus Ebola, ou de quelque chose de semblable, au Canada.
Enfin, troisièmement, le Canada a engagé des ressources considérables pour promouvoir la paix, le développement durable et la sécurité humaine en Afrique. Les progrès dans ces domaines prennent parfois du temps à se réaliser et doivent être fortement soutenus. Par exemple, le Programme de sécurité humaine du MAECI participe, par l'entremise d'une ONG, Aide à l'enfance, à la formation de formateurs et à l'élaboration de programmes liés à la formation de personnels militaires de l'Afrique occidentale sur la question des droits et de la protection des enfants. Chaque progrès réalisé peut être annulé si le secteur de la sécurité dans les pays africains s'écroule et que ses membres rejettent complètement la règle de droit afin d'obtenir pouvoir ou influence, ou répandent simplement le virus au lieu de devenir des agents de changement dans la façon dont leurs pays répondent à la crise. Dans tous les cas, le Canada voit ainsi ses contributions gangrenées et sa vaste gamme d'intérêts, menacée.
En novembre 2000, l'ancien président de la Zambie, Kenneth Kaunda, a pris la parole à une séance du forum sur l'Afrique de la Banque mondiale et a déclaré que le VIH/SIDA était entouré d'un dangereux « mur du silence » qui, s'il n'était pas renversé, entraînerait la destruction de l'Afrique. Son pays ne sait pas trop comment réagir à la pandémie. Il a d'abord refusé, puis accepté, un prêt de la Banque mondiale visant à financer la lutte contre le VIH/SIDA, et mis sur pied puis retardé une campagne de sensibilisation publique. La Zambie n'est pas le seul État à hésiter de la sorte.
Des mesures sont toutefois en train d'être prises afin de comprendre la prévalence du VIH/SIDA dans le secteur de la sécurité en Afrique et d'y réagir. Ce phénomène se constate aussi bien chez les simples citoyens que dans les chambres législatives. Par exemple, en décembre 1999, durant la période de prière à une mosquée de Kampala, un officier de la Force de défense populaire de l'Ouganda a admis être séropositif pour le VIH et a de plus avoué qu'il avait sciemment infecté plus d'une trentaine de femmes et de jeunes filles. Des pressions exercées par des groupes de femmes ont mené à son arrestation et incité les divers secteurs de la société ougandaise à renforcer les mesures prises pour lutter contre la maladie.
L'armée ougandaise a commencé à prendre au sérieux le VIH/SIDA en 1986, lorsque le président Museveni a envoyé un contingent à Cuba pour qu'il y subisse un entraînement. Les membres du contingent y ont été soumis à des tests de dépistage obligatoire et 20 pour cent d'entre eux se sont révélés séropositifs. Museveni aurait alors rapidement reconnu qu'il s'agissait là d'une menace possible pour la sécurité de son pays.
Ailleurs en Afrique, tant dans le régime civil que dans le secteur de la sécurité, des dirigeants font fi de la réalité. Certains adoptent sans ambages des pseudo-« remèdes », tandis que d'autres se consacrent de plus belle à leur enrichissement personnel, souvent aux dépens d'autrui, en se disant qu'il leur faut profiter au plus vite du temps qu'il leur reste à vivre. Cette tendance constitue aussi une menace pour la sécurité dans tous les sens du terme et retarde encore plus la « renaissance de l'Afrique », c'est-à-dire l'accélération de son cheminement vers le développement socio-économique durable, dont tant de gens ont un besoin criant dans cette mosaïque que constitue le continent africain.
Le Nigéria est l'un des pays qui se situent à l'avant-garde des nouvelles initiatives prises en vertu du Plan de redressement de l'Afrique pour le millénaire afin d'en assurer la « renaissance ». Or, en janvier 2001, le chef d'état-major de l'armée nigériane, le général Victor Malu, a mis son prestige et celui de l'armée au service d'un médecin nigérian qui prétend avoir découvert un remède contre le SIDA. Évidemment, cela a beaucoup déçu le ministère de la Santé, qui sait très bien qu'il n'existe actuellement aucun remède pour guérir du SIDA et que le fait d'agir comme s'il y en avait un nuit aux campagnes de prévention et aux autres stratégies adoptées pour lutter contre le fléau. Qui plus est, la clinique du médecin à Abuja est gardée par l'armée(15).
Le Secrétaire général de l'ONU ne s'est probablement pas rendu à cette clinique lors de sa récente visite à Abuja, où il a déclaré que le SIDA est devenu la principale entrave au développement de l'Afrique, que nous ne pouvons pas nous permettre de le considérer comme un aspect parmi d'autres de l'action en faveur du développement et que l'Afrique doit convaincre le reste du monde qu'elle a élaboré une stratégie claire pour faire face au SIDA(16). Même s'il peut sembler injuste de privilégier certaines victimes par rapport à d'autres, il faut de toute évidence que la stratégie dont parle le Secrétaire général accorde une grande importance aux cas de SIDA dans le secteur de la sécurité en Afrique. Sinon, les gains péniblement acquis seront mis en péril et la population verra sa situation empirer.
L'ONU a maintenant commencé à déployer des gardiens de la paix en RDC. Surnommé « la première guerre mondiale de l'Afrique », ce conflit, qui déchire la RDC dans une lutte pour le contrôle du pays, implique la plupart des États limitrophes et a entraîné ses 50 millions d'habitants dans des années de luttes sanglantes.
Le ministre des Affaires étrangères de la RDC a récemment déclaré que la guerre avait fait deux millions de morts, dont plus d'un demi-million sont des enfants(17).
Il est évident que le conflit a fait empirer la situation en matière de santé en RDC. Dans un rapport publié dans Lancet (15 janvier 2000), l'ONG Médecins sans frontières affirme que le conflit a entraîné la « dissolution » du secteur de la santé et dit craindre pour bientôt une « mégacatastrophe humanitaire », c'est-à-dire des poussées d'épidémies évitables par la vaccination, une prolifération du paludisme et de la maladie du sommeil et une hausse du taux d'infection par le VIH. Relativement bas à 4,35% selon les évaluations pour 1997, ce taux était en hausse en raison des mouvements de masse, de l'éclatement des familles et de l'augmentation de la violence sexuelle, y compris celle attribuable aux soldats qui amènent des infections en provenance d'autres pays.
Comme cela a déjà été souligné, le conflit en RDC a attiré des soldats de nombreux pays africains et la mission de maintien de la paix de l'ONU qui y est affectée devra elle aussi se fonder sur des armées africaines. L'Afrique du Sud est un pays qui n'a pas participé au conflit mais qui joue maintenant un rôle dans le maintien de la paix et ses médias nationaux suivent de près l'évolution de la situation en RDC. Selon un rapport datant de janvier 2001, 2,2 millions de civils ont été forcés de fuir vers les pays voisins, les taux de polio ont augmenté de 400%, moins de 30% des enfants du pays fréquentent l'école et de très nombreuses personnes souffrent visiblement de malnutrition.
Dans pareil contexte, le VIH/SIDA ne saute pas nécessairement aux yeux. Ses effets pourront être constatés et se feront sentir longtemps après la fin de la guerre, non seulement en RDC, mais dans tous les pays qui, pour une raison ou pour une autre, se sont trouvés mêlés à sa tragique situation.
La récurrence de la guerre en RDC a en fait accru l'intérêt pour les « causes économiques » du conflit et, dans le cas de la RDC, tout comme dans celui de la Sierra Leone, l'ONU a examiné le rôle joué par l'extraction minière dans les causes ou la prolongation du conflit. Le 16 avril 2001, un groupe d'experts de l'ONU a soutenu que certains des États en guerre en RDC pillaient les ressources minières du pays et que des sanctions devraient être prises à leur endroit.
Il y a toutefois une nouvelle qui n'a pas été examinée à fond : selon des rapports circulant à New York à la fin de 2000, les officiers d'une armée étrangère combattant en RDC utilisaient des sommes tirées illégalement de la vente de diamants pour acheter le médicament anti-rétroviral AZT, qu'ils se faisaient expédier par des fournisseurs d'Afrique du Sud.
Grâce au déploiement de gardiens de la paix de l'ONU et au regain des efforts visant à trouver une solution politique aux conflits d'intérêts dans la région des Grands lacs africains, la tragédie que vit la RDC sera peut-être bientôt chose du passé et l'Afrique pourra ainsi aller de l'avant en tenant dûment compte du VIH/SIDA, des coûts réels de la guerre et de la nécessité d'avoir un secteur de la sécurité légitime, autant de facteurs à considérer les uns à la lumière des autres.
L'éminent bactériologiste américain Hans Zinsser, qui a participé à la lutte contre l'épidémie de typhus qui a tué des millions de personnes dans l'est de l'Europe entre 1914 et 1923, était convaincu que les soldats gagnent rarement la guerre; souvent, ils ne font que profiter des ravages causés par les épidémies.
De nos jours, le VIH/SIDA est l'une des principales causes de ces ravages et il fait des victimes parmi les soldats et les policiers de l'Afrique. Dans son exposé présenté lors de la séance spéciale du Conseil de sécurité des Nations Unies sur le SIDA, Peter Piot a fait valoir qu'une police et une armée formées à la prévention du VIH et aux changements de comportement peuvent être une « formidable force de prévention »(18).
Pour l'instant, ils semblent plutôt constituer une formidable force d'infection et, à ce titre, ils affaiblissent les structures de l'État et sa capacité de protéger la population et de favoriser le développement, s'exposant ainsi au danger et mettant aussi en péril les pays et les peuples de l'Afrique. Le risque s'étend aussi aux pays comme le Canada qui collaborent d'une multitude de façons avec l'Afrique.
Le Secrétaire général de l'ONU a réclamé davantage de ressources pour « la guerre » contre le SIDA et il a fait valoir que l'Afrique a montré qu'elle tentait réellement de s'en sortir et que le reste du monde devrait donc se montrer plus disposé à l'aider. À part leur contribution à un fonds mondial, les intervenants de l'extérieur peuvent prendre des mesures qui auraient une incidence sur le secteur de la sécurité dans le contexte de la crise du SIDA.
Il ne relève pas de notre propos de préciser ici en quoi ces mesures devraient consister. Cependant, il semblerait raisonnable que les pays donateurs examinent les programmes s'inscrivant dans le cadre de la Réforme du secteur de la sécurité (RSS) pour l'Afrique; il pourrait devenir rapidement évident qu'ils sont altérés par l'incidence du VIH/SIDA, d'où la nécessité de donner priorité aux pays qui se sont engagés à adopter la Résolution 1308 et la respectent effectivement. De plus, les pays donateurs, dans le cadre de leur engagement global envers la promotion de la sécurité humaine en Afrique, seraient en mesure de cofinancer la formation et la sensibilisation, afin de rendre la police et les forces armées plus efficaces en tant qu'« agents de changement » dans le dossier du VIH/SIDA et de les encourager à constituer la « formidable force de prévention » évoquée par Peter Piot.
La Résolution 1308 réclame davantage de formation et, plus précisément, prie le Secrétaire général de l'ONU de prendre de nouvelles mesures pour former le personnel des opérations de maintien de la paix. Le Canada pourrait être appelé à jouer un rôle à cet égard, d'autant plus qu'il a mis sur pied, au Parc Cornwallis (en Nouvelle-Écosse), un centre pour la formation en maintien de la paix.
Deuxièmement, il est largement convenu au sein de l'ONUSIDA que la société civile est la clé de la sensibilisation au VIH/SIDA et de l'élaboration de stratégies de prévention durables. Le Canada, qui est peu à peu en train de devenir un intervenant important dans le contexte de la RSS, favorise les partenariats entre le secteur de la sécurité et la société civile. La concrétisation de ce partenariat en tant que caractéristique de la position du Canada pourrait bientôt devenir un élément déterminant des programmes élaborés par les pays donateurs à l'égard du SIDA et de la RSS.
Troisièmement, le dispositif d'« alerte rapide », qui fait déjà partie des programmes canadiens d'aide humanitaire et de maintien de la paix, pourrait bientôt être élargi et perfectionné. Si cela parvient à améliorer les contacts établis avec l'ONUSIDA, et avec les gouvernements, les organismes du secteur de la sécurité et la société civile dans les pays africains, principalement ceux où le Canada a des intérêts particuliers ou dans lesquels il prévoit déployer des agents d'édification ou de maintien de la paix, les intérêts du Canada pourraient être moins menacés.
Enfin, personne ne veut encourager une armée africaine, quelle qu'elle soit, à occuper un pays étranger afin d'en piller les ressources minières. De toute évidence, personne ne veut non plus encourager les officiers de cette armée à procéder à cette exploitation pour avoir les moyens financiers d'échapper au SIDA. Par contre, aucun des pays donateurs n'est allé par exemple jusqu'à fournir de l'AZT ou d'autres médicaments anti-rétroviraux aux secteurs de la sécurité en Afrique qui se consacrent réellement à la RSS. On veillerait pourtant ainsi à ce que le VIH/SIDA ne mine pas la réforme et à ce que la sécurité humaine des populations soit améliorée par le fonctionnement légitime et efficace du secteur de la sécurité. Étant donné que la question commence à attirer une attention soutenue de la part des autorités supérieures, cela pourrait toutefois se concrétiser bientôt et inciter les soldats, les policiers et les agents des services de renseignements à accueillir favorablement la réalisation de la RSS, au lieu de se laisser tenter par des conflits ou des incursions pour des motifs mercantiles, des invasions de pays étrangers ou des ingérences dans la sphère civile de leur propre pays. La situation n'est donc pas totalement désespérée.
1. Kofi Annan, « Mobilization Plus a Global Fund to Combat AIDS », International Herald Tribune, 27 avril 2001.
2. Claire Bisseker, « Africa's Military Time Bomb », Financial Mail, Johannesburg, 11 décembre 1998.
3. National Intelligence Council, « The Global Infectious Disease Threat and Its Implications for the United States »,
NIE 99-17D, Washington, janvier 2000.
5. ONUSIDA, « Des experts se rencontrent pour parler SIDA et sécurité », Communiqué de presse, 8 décembre 2000.
6. « HIV/AIDS: Implications for Poverty Reduction », PNUD, New York, 26 juin 2001.
7. Kofi Annan, « Mobilization Plus a Global Fund to Combat Aids », International Herald Tribune, New York, 27 avril 2001.
8. Carol Bellamy, UNICEF, 26 juin 2001.
10. « Africa's Military Time Bomb », Financial Mail, Johannesburg, 11 décembre 1998.
11. Justice Africa/InterAfrica Group, Who Fights? Who Cares?: War and Humanitarian Action in Africa, p. 4, Africa World Press, Asmara, Érythrée, 2000.
12. ONUSIDA, « Selon l'ONU, le SIDA est en passe de devenir le problème de sécurité numéro un en Afrique », Communiqué de presse 2000, New York, 10 janvier 2000.
13. ONUSIDA, Communiqué de presse, New York, 10 janvier 2000.
14. War injects Aids into Sierra Leone, Freetown, 21 mai 2001.
15. BBC News, Afrique, « Nigerian Army Salutes Aids Cure », 18 janvier 2001.
17. BBC News, Afrique, « Congo report denounced », 4 mai 2001.
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