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Commentaire N° 86 : Changement climatique, migration et sécurité

Robert McLeman et Barry Smit

Mars 2004
Non classifié

Précis : Il est maintenant largement accepté que le climat de la Terre change à un rythme sans précédent et que les conséquences futures de ce changement sont très diversifiées. Il a déjà été question dans d’autres numéros de la collection Commentaire du SCRS des répercussions sur le plan de la sécurité des changements qui surviennent dans l’environnement naturel. Dans le présent numéro, nous allons examiner les risques associés au changement climatique, en particulier les changements possibles dans les mouvements migratoires humains et les répercussions éventuelles de ces changements sur l’appareil de la sécurité. - Hiver 2003.


Note du rédacteur : McLeman termine des recherches de doctorat à l’Université de Guelph, où il étudie l’adaptation des populations humaines aux risques liés au changement climatique. Il a auparavant travaillé pendant plus de dix ans en Asie, en Europe et aux États-Unis comme agent du service extérieur de l’immigration.

Barry Smit est professeur de géographie et titulaire de la chaire de recherche du Canada en changement environnemental planétaire à l’Université de Guelph. Il est l’auteur principal du plus récent rapport sur l’adaptation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat et il agit comme consultant en matière d’adaptation aux risques liés au changement climatique auprès d’un certain nombre de ministères canadiens et d’organisations internationales.

Avertissement : Le fait qu’un article soit publié dans Commentaire ne signifie pas que le SCRS a confirmé l’authenticité des informations qui y sont contenues ni qu’il appuie les opinions de l’auteur.


1. Introduction

Il est maintenant largement accepté que le climat de la Terre change à un rythme sans précédent et que les conséquences futures de ce changement sont très diversifiées. Il a déjà été question dans d’autres numéros de la collection Commentaire du SCRS des répercussions sur le plan de la sécurité des changements qui surviennent dans l’environnement naturel(1). Dans le présent numéro, nous allons examiner les risques associés au changement climatique, en particulier les changements possibles dans les mouvements migratoires humains et les répercussions éventuelles de ces changements sur l’appareil de la sécurité.

Pour cela, nous allons résumer l’état actuel des connaissances scientifiques sur le processus du changement climatique et démontrer que certaines collectivités humaines sont plus vulnérables que d’autres aux risques qui en découlent. En particulier, nous étudierons la relation entre l’environnement naturel et le comportement migratoire humain et verrons de quelle façon le changement climatique peut influer sur ce dernier.

Nous nous appuierons sur deux brefs exemples pour décrire l’importance de ces changements pour l’appareil de sécurité. Nous estimons que l’intégration de projections tirées de modèles climatiques régionaux et l’évaluation des effets possibles sur les collectivités ou régions présentant un intérêt particulier pour les organismes de sécurité pourraient améliorer les évaluations des risques pour ces collectivités ou régions. Pour y arriver, il faut comprendre les concepts de vulnérabilité, d’exposition et de capacité d’adaptation qui sont courants dans les recherches sur l’adaptation au changement climatique et familiers aux personnes associées à l’évaluation des risques en général.

2. Bref survol de la science du climat

On utilise souvent le terme de « réchauffement planétaire » pour représenter les effets de l’activité humaine sur les processus climatiques de la Terre; cependant, l’élévation des températures moyennes n’est qu’un des nombreux aspects du changement climatique prévu pour les décennies à venir. Parmi les autres changements prévus figurent l’élévation du niveau de la mer, les modifications de la configuration des précipitations et des sécheresses, ainsi qu’une augmentation de la fréquence et de l’intensité des tempêtes et des phénomènes météorologiques extrêmes.

Une autre expression courante, « effet de serre », est une analogie utile pour décrire certaines caractéristiques de l’atmosphère de la Terre. La plus grande partie de l’énergie de la Terre provient du rayonnement solaire incident. Certains gaz naturellement présents dans l’atmosphère – comme la vapeur d’eau, le dioxyde de carbone et le méthane – agissent comme les vitres d’une serre, c’est-à-dire qu’ils piègent une partie de ce rayonnement solaire qui serait autrement renvoyé dans l’espace, ce qui fait monter la température de la Terre et y permet la vie.

Au cours du dernier siècle surtout, l’activité humaine – par la combustion des combustibles fossiles, le déboisement et la production de ciment – a causé une augmentation sans précédent des concentrations de dioxyde de carbone et de méthane dans l’atmosphère, qui dépassent maintenant de loin les niveaux de l’époque préindustrielle (figure 1). De plus, des gaz de synthèse, comme les CFC, qui ne sont pas présents dans la nature mais ont la même capacité de piéger la chaleur que le dioxyde de carbone, se sont aussi accumulés dans l’atmosphère. L’effet cumulatif en revient à améliorer les propriétés de rétention de la chaleur du vitrage d’une serre.

Figure 1 – Augmentation des concentrations atmosphériques de dioxyde de carbone au cours des 1 000 dernières années

Figure 1 -  Augmentation des concentrations atmosphériques de dioxyde de carbone au cours des 1 000 dernières années. Augmentation de 270 parties par million en l'an 900 à 330 parties par million en l'an 2000

Source : Global Change Research Information Office des États-Unis

ice core data = données issues de carottes de glace
atmospheric measurements = mesures atmosphériques
carbon dioxide... = concentration de dioxyde de carbone (parties par million)
year = année

En 1988, l’Organisation météorologique mondiale et le Programme des Nations Unies pour l’environnement ont créé le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) (www.ipcc.ch). Le rôle du GIEC est d’évaluer les informations scientifiques, techniques et socio-économiques pertinentes pour comprendre les bases scientifiques du risque du changement climatique anthropique, de ses impacts possibles et des options d’adaptation et d’atténuation.

Dans son plus récent rapport(2), le GIEC indique que la température moyenne à la surface de la Terre s’est élevée de 0,6 oC depuis 1861 (époque où on a commencé à enregistrer des observations fiables). Les années 1990 ont été la décennie la plus chaude, et 1998, l’année la plus chaude enregistrée. L’élévation de la température sur l’hémisphère Nord au cours du dernier siècle serait sans équivalent depuis 1 000 ans (figure 2). Bien que le climat connaisse des fluctuations naturelles, tout porte à croire que la plus grande partie du réchauffement survenu au cours des 50 dernières années est imputable aux activités humaines. À la lumière des résultats fournis par de nombreux modèles informatiques, le GIEC projette que la hausse des températures moyennes au cours du prochain siècle devrait se situer entre 1,4 et 5,8 oC (figure 3).

Figure 2 – Températures moyennes, hémisphère Nord, 1 000 dernières années

Figure 2 - Températures moyennes, hémisphère Nord, 1 000 dernières années. Le graphique montre un augmentation de la température moyenne de l'hémisphère nord de l'ordre de .75 degrés celsius entre l'an 1000 et l'an 2000.

Source : McCarthy et al., 2001

instrumental... = données instrumentales (de 1902 à 1999)
reconstruction... = reconstitution (de 1000 à 1980)
reconstruction... = reconstitution (lissée sur 40 ans)
linear... = tendance linéaire (de 1000 à 1900)
1999... = valeur instrumentale 1999
northern... = anomalie dans l’hémisphère Nord (oC) par rapport à la moyenne de 1961 à 1990
year = année

Figure 3 – Projections combinées de l’élévation de la température planétaire moyenne pour le prochain siècle, issues de modèles du climat

Figure 3 - Projections combinées de l’élévation de la température planétaire moyenne pour le prochain siècle, issues de modèles du climat. Le graphique montre une augmentation d'environ 3 degrés celsius de la température moyenne de l'ensemble de la planète d'ici la fin du 22e siècle.

Source : McCarthy et al., 2001

temperature change = changement de la température
IS92e high = IS92e haut
IS92c low = IS92c bas
TAR method = méthode TAR
several... = plusieurs modèles avec tous les scénarios SRES
model... = moyenne des modèles avec tous les scénarios SRES
bars... = les barres indiquent l’ensemble des résultats obtenus par plusieurs modèles pour 2100
year = année

Pour replacer en contexte ces changements prévus, il faut se rappeler que la différence des températures moyennes entre le dernier âge glaciaire et la présente période chaude n’est que de 5 à 7 oC(3), et que ces changements se sont étalés sur de nombreux siècles. La limite haute des actuelles projections de l’élévation des températures pour le présent siècle semble indiquer un rythme de changement sans précédent dans l’histoire des 10 000 dernières années.

Comme il n’existe aucun précédent historique ni de la vitesse actuelle du changement climatique, ni des concentrations atmosphériques actuelles de gaz à effet de serre, les spécialistes du climat sont obligés d’effectuer, à l’aide de modèles informatisés, des simulations des tendances à venir des températures. Les prédictions faites à partir de ces modèles peuvent montrer une large plage d’issues possibles, témoignant de l’incertitude quant aux niveaux futurs des émissions de gaz à effet de serre. Néanmoins, on dispose de plus en plus de preuves d’une hausse des températures planétaires, qui est particulièrement facile à observer en hautes altitudes et latitudes, où la neige et la glace sont en recul. Au Canada, dans le passage du Nord-Ouest, la glace de mer s’est amincie à un point autrefois inimaginable(4).

La plupart des analyses et des débats sur le changement climatique ont été axés sur les températures planétaires moyennes, mais le climat n’est pas seulement une question de température moyenne. Les conditions climatiques varient grandement d’un endroit, d’une année ou d’un paramètre à un autre. Parmi les manifestations du changement climatique considérées par le GIEC comme probables ou très probables pour le siècle à venir figurent :

  • une élévation des températures maximales et une augmentation du nombre de jours chauds pour la plupart des zones terrestres;
  • une élévation des températures minimales et une diminution du nombre de jours froids ou de jours de gel pour la plupart des zones terrestres;
  • une augmentation du risque de sécheresse pour la plupart des zones terrestres;
  • une augmentation du nombre d’épisodes intenses de pluie et de neige pour la plupart des zones terrestres;
  • une augmentation de l’intensité des pointes de vent des cyclones tropicaux dans certaines régions, ainsi que de l’intensité des précipitations moyennes et maximales qui les accompagnent;
  • une élévation du niveau des océans de 9 à 88 cm.

Comme il ne s’agit dans la plupart des cas que d’exacerbations des risques auxquels les climats actuels exposent déjà les populations humaines, on peut s’attendre à ce que ces manifestations aient une incidence sur le bien-être humain au cours des années à venir.

3. Changement environnemental et sécurité humaine

Des numéros antérieurs de la collection Commentaire du SCRS ont porté sur les effets des changements du milieu naturel sur la sécurité humaine. En 1994, Berel Rodal (Commentaire no 47) reconnaissait l’importance croissante des questions environnementales pour la sécurité internationale et indiquait que les changements climatiques et la dégradation de l’environnement s’ajouteraient manifestement aux sources classiques de conflits et d’instabilité au cours des années à venir. En 1996, Nicolini Strizzi et Robert Stranks (Commentaire no 67) se sont penchés sur la dégradation de l’environnement en Chine et ses répercussions sur la sécurité. Parmi les menaces immédiates qu’ils ont identifiées figurait la dégradation des réserves d’eau douce de ce pays(5). Peter Gizewski (Commentaire no 71) a examiné les conséquences sociales possibles de l’épuisement et de la dégradation des ressources. Il a constaté que des conditions de pénurie peuvent entraîner des exodes de populations, perturber les institutions et les relations sociales et conduire à la violence.

Parmi les personnes qui ont étudié la migration dans le contexte du changement environnemental et de la sécurité humaine, deux Canadiens se distinguent. Thomas Homer-Dixon, de l’Université de Toronto, s’est intéressé à ce qu’il appelle les « menaces environnementales et démographiques pour la sécurité du Canada », examinant à la fois les impacts éventuels du changement climatique et les effets déstabilisateurs des déplacements de populations à grande échelle(6). Steve Lonergan, de l’Université de Victoria, a étudié la façon dont la dégradation anthropique de l’environnement naturel peut entraîner des déplacements de populations et formulé à l’intention des décideurs un certain nombre de recommandations pour faire face à ces problèmes(7).

Le changement climatique à venir risque d’avoir des incidences considérables sur les systèmes de ressources naturelles, et il est maintenant bien établi que les changements dans le milieu naturel peuvent avoir un effet sur la subsistance et les moyens d’existence des populations humaines. Cet état de choses peut à son tour conduire à l’instabilité et à des conflits, souvent suivis de déplacements de populations et de changements dans les régimes d’occupation des terres et les mouvements de migration. Par conséquent, à mesure que les dangers et les perturbations associés au changement climatique augmenteront pendant le présent siècle, il pourra en aller de même pour la probabilité des déplacements de populations qui en découleront. Ces risques sont recensés au moyen d’analyses de la vulnérabilité des collectivités au changement climatique.

4. Détermination de la vulnérabilité au changement climatique

Un nombre croissant de recherches portent sur la vulnérabilité au changement climatique. On peut faire remonter les origines de ce concept aux recherches sur les risques naturels, qui ont permis depuis déjà longtemps de constater que deux tempêtes cycloniques de même intensité auront des effets sensiblement différents selon qu’elles frapperont des populations du sud du Bangladesh ou du sud-est des États-Unis(8). Bien que l’exposition aux tempêtes violentes soit la même, la capacité d’adaptation de la population de la côte atlantique des États-Unis est différente de celle des côtes du Bangladesh. Les conséquences des ouragans aux États-Unis se caractérisent généralement par des pertes de milliards de dollars en dommages matériels et un nombre relativement limité de pertes de vies; au Bangladesh, par contre, les pertes de vies risquent d’être très nombreuses et les dommages matériels très lourds.

La vulnérabilité au changement climatique a été définie comme étant fonction à la fois de l’exposition aux conditions climatiques et de la capacité d’adaptation de la population exposée(9). Certaines régions ne sont pas vulnérables au changement climatique, simplement parce que la probabilité qu’elles soient exposées à ses manifestations est faible. Par contre, d’autres régions seront exposées et, si leur capacité d’adaptation est inadéquate, pourront connaître des stress et des conflits. De plus, la capacité d’adaptation des différents foyers peut varier au sein d’une même collectivité, c’est-à-dire que certains membres peuvent être plus vulnérables que d’autres même si l’exposition est la même. Des chercheurs ont commencé à examiner de quelle manière certaines caractéristiques telles que l’aisance financière, le sexe, l’âge et l’origine ethnique peuvent déterminer quels membres d’une collectivité donnée seront plus vulnérables que d’autres aux risques climatiques(10).

La vulnérabilité au changement climatique peut aussi prendre des formes significativement différentes à l’intérieur même de petites unités géographiques. Par exemple, les collectivités du sud-ouest de l’Ontario sont vulnérables aux changements des régimes de précipitations qui peuvent découler du changement climatique, mais pour des raisons totalement différentes. Les collectivités riveraines des Grands Lacs doivent actuellement faire face à la baisse des niveaux des lacs, qui peut être exacerbée par le changement climatique(11). Elles sont donc vulnérables parce que ces changements ont une incidence sur certaines de leurs activités économiques, comme la navigation et les loisirs. De leur côté, les collectivités de l’intérieur des terres qui tirent leur eau potable des réserves d’eau souterraine pourraient devoir rationner l’utilisation de l’eau en été à cause de la sécheresse; nombre d’entre elles y ont déjà été contraintes dans les dernières années.

Bref, la vulnérabilité des populations humaines aux impacts possibles du changement climatique dépend à la fois de la nature des changements dans les systèmes naturels et de la nature des systèmes sociaux, politiques et économiques en place à un moment donné et à un endroit donné.

5. Relation entre le changement climatique et la migration

Divers auteurs ont avancé que les impacts du changement climatique sur certaines régions vulnérables entraîneront probablement des conditions de pénurie et des déplacements importants de populations, voire des mouvements de masse de « réfugiés de l’environnement »(12).

Ainsi, certains ont fait remarquer que les projections actuelles d’élévation du niveau de la mer et d’augmentation d’intensité des cyclones tropicaux pourraient rendre inhabitables un grand nombre de petits États insulaires(13). Cela conduirait à une situation étrange, où des États membres des Nations Unies cesseraient d’exister géographiquement, laissant à la communauté internationale le soin de décider du sort de leurs ressortissants(14). D’autres adoptent une attitude plus pessimiste et estiment qu’il y aura effectivement des mouvements de masse de populations, surtout en provenance de pays en développement qui sont incapables de faire face à des sécheresses récurrentes et aux pénuries alimentaires qui les accompagnent(15). D’autres encore avancent que les migrations liées au changement climatique poseront de graves défis sur le plan de la sécurité internationale au cours des décennies à venir(16).

Pour déterminer si ces issues sont effectivement probables, il faut d’abord confirmer la validité de l’hypothèse d’une relation entre le climat et les mouvements de populations, et établir la nature de cette relation.

De nombreux chercheurs ont démontré que les régimes d’établissement et de migration des populations humaines préhistoriques étaient très fortement liés aux changements du climat(17). En Chine, où il existe des registres écrits depuis bien plus de siècles que dans la plupart des nations occidentales, les données montrent que les mouvements de populations sur de longues périodes, particulièrement ceux des populations pastorales, étaient liés à des changements du climat(18). Nous avons choisi trois exemples de migrations survenues au XXe siècle qui peuvent avoir été causées ou influencées par des phénomènes climatiques que nous utiliserons pour illustrer certaines caractéristiques de la relation entre la migration et le climat.

Exemple 1 : Sud-ouest des États-Unis, années 1930

Des chercheurs ont déterminé que le climat qui régnait dans les grandes plaines des États-Unis pendant les années 1930 était un analogue utile des conditions que pourrait connaître cette région dans un nouveau climat, parce qu’il s’est caractérisé par des déficits pluviométriques pluriannuels et des périodes prolongées de températures supérieures à la normale(19). Ces conditions climatiques ont coïncidé avec des conditions économiques défavorables sur l’ensemble du pays, des baisses des prix des produits agricoles et la mécanisation rapide du secteur agricole. Il en a résulté une faillite généralisée des petites exploitations agricoles, surtout celles situées sur des terres marginales. Les régions cotonnières où le métayage était largement pratiqué ont été particulièrement touchées, et de nombreux métayers ont dû quitter les terres qu’ils exploitaient. Au cours de cette décennie, plus de 300 000 résidents du sud-ouest des États-Unis auraient émigré, surtout en direction de la Californie(20). Des dizaines de milliers de gens ont été déplacés à l’intérieur de la région, et des bidonvilles de personnes déplacées ont surgi en périphérie de ses centres urbains.

Exemple 2 : Migrations induites par la sécheresse en Afrique de l’Est

Dans les dernières décennies, un certain nombre de recherches ont porté sur la façon dont certaines populations d’Afrique ont tenté de composer avec des sécheresses récurrentes. Comme l’agriculture de ces régions est souvent très dépendante des précipitations (par opposition à l’irrigation pratiquée dans des pays plus développés), les populations rurales y sont particulièrement exposées aux fluctuations de ce paramètre. La preuve en est que la sécheresse y est assez fréquente pour que certains groupes aient adopté diverses stratégies, dont la migration temporaire, pour faire face aux risques climatiques. Dans l’ouest du Soudan, par exemple, ces stratégies migratoires consistent entre autres à envoyer un homme plus âgé du groupe à Khartoum pour y chercher un emploi rémunéré pendant les périodes de sécheresse(21). De même, les migrations de jeunes gens dans le nord de l’Éthiopie semblent en réaction directe aux sécheresses(22). Dans les régions rurales sèches, une fois que la sécheresse est devenue particulièrement grave et que les autres options d’adaptation ont été épuisées, des familles et collectivités entières migrent vers des régions où elles espèrent trouver du secours(23).

Exemple 3 : Ouragan Mitch

En octobre 1998, un violent ouragan a frappé l’Amérique centrale, le Honduras et le Nicaragua étant les pays les plus touchés. Au Honduras, plus de 5 600 personnes ont été tuées, 35 000 maisons détruites, et l’économie laissée au bord de la catastrophe(24). La migration (légale ou non) de Honduriens vers les pays voisins et les États-Unis a énormément augmenté l’année suivante; elle a baissé depuis, mais est restée à des niveaux supérieurs à ceux d’avant l’ouragan Mitch. Les autorités de l’immigration des États-Unis sont encore en train de gérer la réaction migratoire au passage de l’ouragan en question. Mentionnant la persistance du besoin d’assistance consécutive à l’ouragan Mitch, en mars 2003, le Citizenship and Immigration Service des États-Unis a annoncé qu’il prolongeait jusqu’en 2005 le statut de protection temporaire (Temporary Protection Status) qu’il avait accordé à 80 000 ressortissants honduriens arrivés aux États-Unis à cause de l’ouragan. Autrement dit, pour les États-Unis, les besoins en gestion de l’immigration consécutifs à cette tempête se feront toujours sentir au moins six ans après l’événement.

6. Formes de migration induite par le changement climatique

Ces trois exemples mettent en lumière plusieurs aspects de la relation entre le changement climatique et les processus de migration, dont un est que la migration induite par le climat peut prendre diverses formes, par exemple :

  • établissement de structures de migration récurrentes dans le cadre d’une réponse habituelle aux fluctuations et changements du climat (comme dans le cas des Africains de l’Est et de la sécheresse);
  • vagues à court terme de migrants en réaction à un stimulus climatique donné (comme dans le cas de l’ouragan Mitch);
  • mouvements à grande échelle, qui commencent lentement mais prennent de l’ampleur lorsque des conditions climatiques défavorables coïncident avec des conditions ou processus socio-économiques eux aussi défavorables (comme dans l’exemple des grandes plaines des États-Unis).

Il existe certainement d’autres modes de migration en réponse à des changements du climat. Ce que nous voulons montrer ici, c’est qu’il n’existe pas de formule simple « si A alors B » pour expliquer les réponses migratoires à des stimuli climatiques. On comprend alors l’importance d’évaluer les réponses migratoires possibles au changement climatique en fonction de l’exposition au risque et de la capacité d’adaptation d’une collectivité ou d’un pays donné.

7. Changements de l’exposition aux risques climatiques

Les sécheresses frappent les grandes plaines américaines et l’Afrique de l’Est relativement régulièrement, et des ouragans soufflent souvent sur les Caraïbes – il s’agit là de manifestations des variations naturelles du climat. Le milieu de la recherche sur le changement climatique prédit que la fréquence, l’intensité et l’étendue de ces phénomènes – sécheresses sur les régions continentales et violentes tempêtes cycloniques – vont probablement augmenter, ce qui y accroîtra d’autant l’exposition des populations dans les années à venir. En fait, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a indiqué en juillet 2003 que, ces dernières années, le nombre de phénomènes météorologiques extrêmes observés avait augmenté à l’échelle planétaire(25). Par conséquent, les probabilités de migrations consécutives à des phénomènes météorologiques extrêmes, à des sécheresses et au changement climatique sont à la hausse.

Dans le cas de l’Amérique centrale, il semble que la fréquence des ouragans soit en train d’augmenter(26). Si les ouragans de la force de Mitch deviennent plus fréquents, il faut se demander si un pays pauvre comme le Honduras aura la possibilité de s’en rétablir suffisamment avant l’arrivée du suivant. Il y a déjà cinq ans que Mitch a frappé, et le Honduras est encore en train d’essayer de retrouver sa position économique antérieure. Dans ce cas particulier, le risque tient à un changement temporel de la fréquence des ouragans. Il peut aussi y avoir des changements dans la distribution spatiale des épisodes extrêmes et d’autres conditions climatiques défavorables, ce qui signifie que des collectivités humaines qui ne les ont pas connues jusqu’ici pourraient y être exposées dans les années à venir. Par exemple, il semble que, depuis une vingtaine d’année, l’occurrence de tempêtes tropicales ait brutalement augmenté dans la partie Nord de la région de l’Atlantique habituellement touchée par les ouragans(27). Ces changements pourraient être de simples anomalies, qui ne sont pas significatives sur des périodes plus longues; elles illustrent cependant que la distribution géographique de l’exposition à des phénomènes météorologiques extrêmes peut changer très rapidement, même en l’absence de modification anthropique des processus atmosphériques naturels.

Le GIEC indique que, sur de nombreuses régions continentales, des changements des régimes pluviométriques – augmentation de la fréquence des sécheresses ainsi que des épisodes de pluie ou de neige intenses – semblent devoir se produire dans les décennies à venir. De même que pour les tempêtes tropicales, on peut s’attendre à ce que ces changements varient dans le temps comme dans l’espace. Ainsi, des recherches donnent à penser que les régimes des précipitations pour une bonne partie du nord de la Chine sont en train de changer, la région du nord-ouest devenant plus humide tandis que les régions du centre et de l’est s’assèchent(28). En même temps, l’intensité des phénomènes de précipitation dans certains secteurs semble aussi changer(29).

Cet état de choses soulève un autre point quant aux impacts du changement climatique : certaines régions pourraient à terme jouir d’un climat plus favorable que celui qu’elles connaissent actuellement. Il est donc concevable qu’elles finissent par attirer des populations en migration. Si la glace de mer dans le passage du Nord-Ouest s’amincissait suffisamment pour qu’il puisse être utilisé pour la navigation commerciale, on verrait une augmentation de la circulation des biens et des personnes dans l’Arctique canadien, qui s’accompagnerait sans doute d’une croissance économique et démographique. Selon leur nature, certains aspects de cette nouvelle activité pourraient intéresser l’appareil de sécurité.

8. Changements de la capacité d’adaptation

D’après les études de cas portant sur le sud-ouest des États-Unis et l’Afrique du Nord-Est, il semble probable que ces deux régions seront exposées à des sécheresses plus fréquentes découlant du changement climatique au cours des prochaines décennies. Cependant, de même que l’exposition peut changer, de même le peut la capacité d’adaptation. Bien que la sécheresse des années 1930 ait entraîné un déplacement de populations généralisé aux États-Unis, les sécheresses des décennies subséquentes n’ont pas eu ce résultat(30). Cet état de choses tient à un certain nombre de facteurs qui ont renforcé la capacité d’adaptation de la région. Après les années 1930, les populations des États des grandes plaines n’ont jamais retrouvé leur taille précédente, surtout en région rurale, et des pratiques telles que le métayage et le fermage de petites exploitations ont pris fin. Le secteur agricole a adopté toute une gamme de nouvelles technologies et stratégies pour s’ajuster aux années de faible pluviosité, comme utiliser l’eau souterraine pour l’irrigation afin de moins dépendre des pluies. En outre, les gouvernements fournissent maintenant aux agriculteurs une assurance récolte, des subventions et des secours financiers ponctuels pendant les années de faible pluviométrie.

Autrement dit, la capacité d’adaptation dans les États des grandes plaines s’est améliorée au point où la migration à grande échelle ne constitue plus une option d’adaption depuis les années 1930, bien que l’exposition à la sécheresse soit encore présente de nos jours. De toute évidence, il peut y avoir des limites à ces formes de capacité d’adaptation. Les réserves d’eau souterraine peuvent être menacées ou épuisées, ou les contribuables peuvent exiger qu’on mette fin aux paiements de compensation versés aux agriculteurs.

Dans des pays moins développés, comme l’Éthiopie et le Soudan, les gouvernements nationaux ne peuvent fournir qu’une aide minimale aux populations rurales pendant les périodes difficiles, et les technologies telles que l’irrigation à l’eau souterraine sont soit non réalisables soit hors de portée pour la plupart des agriculteurs. La migration restera donc une stratégie d’adaptation tant que le fait de rester sur place pendant les périodes de sécheresse et de récoltes déficitaires sera pour les familles synonyme de famine. Un des débats en cours entre les signataires de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques concerne la façon de trouver des moyens (financiers, technologiques ou autres) d’aider les pays en développement à renforcer leur capacité d’adaptation.

Ces exemples montrent à quel point la vulnérabilité d’une population humaine donnée aux impacts du changement climatique à venir est fonction à la fois de la nature de l’exposition aux risques (ou aux avantages) de changements des conditions naturelles et des changements de la capacité de cette population à s’adapter aux changements en question, cette capacité étant elle-même liée aux conditions sociales, politiques et économiques dans lesquelles vit cette population.

9. Caractéristiques des populations migrant à cause du changement climatique

Dans la section précédente, nous avons observé que, dans une collectivité exposée à des conditions climatiques défavorables, la migration n’est pas toujours la réponse d’adaptation choisie par la population. Même dans les cas où elle l’est, les populations migratrices ne présentent pas nécessairement les mêmes caractéristiques démographiques que l’ensemble de la population exposée. En Afrique de l’Est, la migration consécutive à des sécheresses tend à être le fait des jeunes hommes. Dans les années 1930, les personnes qui ont quitté les États des plaines du sud-ouest pour la Californie étaient le plus souvent des familles nucléaires intactes, d’éducation supérieure à la moyenne, issues de divers horizons professionnels, et qu’un bon appui familial attendait en Californie(31). Ce n’étaient pas là les caractéristiques démographiques typiques des gens le plus touchés par les conditions dans leur région d’origine : des paysans sans terre, des pauvres ruraux, des personnes âgées ou malades, des gens ayant un soutien familial minime.

Autrement dit, ce ne sont pas nécessairement les plus vulnérables qui sont les plus susceptibles de devenir des migrants du changement climatique. La migration, surtout sur de grandes distances, présuppose l’accès à de l’argent, à un réseau familial et/ou à une forme quelconque d’aide ou de capital. Dans les années 1930, des bidonvilles se sont installés en périphérie des centres urbains des États des plaines du sud-ouest – il semble que c’est là qu’ont abouti ceux qui avaient été touchés mais n’avaient pas la possibilité de quitter la région.

10. Répercussions sur l’appareil de sécurité et de renseignements

Nous avons déjà dit que la vulnérabilité d’une population humaine donnée au changement climatique est fonction à la fois de son exposition aux risques qui en découlent et de sa capacité à s’adapter à ces risques. Nous avons démontré que, dans certains cas, cette vulnérabilité peut entraîner des changements des modes de migration, les gens réagissant à la perte de leur gagne-pain, aux perturbations économiques, aux stress sociaux, à l’instabilité et/ou aux conflits. Cet état de choses a des répercussions sur l’appareil de sécurité et de renseignements.

Par exemple, la pénurie des ressources en eau au Proche-Orient et le risque de conflit en découlant suscitent depuis un certain temps déjà des préoccupations à l’échelle internationale(32). La façon dont les populations humaines de cette région réagiraient à d’autres changements dans les régimes des précipitations, la possibilité que leur réaction inclue ou non des changements dans les modes d’établissement ou de migration et les caractéristiques des gens qui migreraient sont autant de questions qui intéresseraient nombre d’intervenants de l’appareil de sécurité.

Les répercussions sur le plan de la sécurité ne se limitent pas à la façon dont le changement climatique peut influer sur les modes de migration et d’établissement dans la région où il se manifeste. Reprenons l’exemple d’un ouragan tel que Mitch. Le déplacement de grands nombres de gens cause d’importantes perturbations dans la région où il a frappé, mais impose aussi un stress aux régions qui reçoivent ces migrants imprévus. Dans ce cas, les répercussions sur la sécurité sont une combinaison de celles de la région d’origine et de la région d’accueil. Le SCRS travaille activement à fournir des conseils de sécurité sur les immigrants à Citoyenneté et Immigration Canada(33). Par conséquent, dans ce secteur de ses activités, il s’intéresse plus particulièrement aux événements, qu’ils soient d’ordre climatique ou autres, susceptibles de modifier les caractéristiques des mouvements migratoires vers le Canada.

Le défi que les organismes de sécurité ont à relever est clair : intégrer dans leurs procédures d’analyse et activités opérationnelles la capacité de prévoir les risques liés au changement climatique et d’évaluer les réponses d’adaptation possibles des populations suscitant des préoccupations. Il leur faut en outre s’acquitter de ces tâches dans un contexte où les ressources disponibles sont limitées et les exigences à satisfaire, nombreuses.

11. Exemples caractéristiques : Le changement climatique et les mouvements migratoires en Chine et au Pakistan

Les régions que nous avons déjà utilisées comme exemples dans le présent article – les plaines arides du sud-ouest des États-Unis, l’Afrique du Nord-Est et le Honduras – nous ont permis d’illustrer les relations entre le changement climatique et la migration, mais ne suscitent pas d’intérêt particulier sur le plan de la sécurité d’un point de vue canadien. Pour illustrer les liens actuels entre le changement climatique, la migration et la sécurité, nous examinerons brièvement les cas de la Chine et du Pakistan. Comme ces deux pays figurent régulièrement parmi les principales sources d’immigrants au Canada(34), des communautés transnationales importantes et croissantes ont vu le jour reliant le Canada à chacun d’eux. En outre, ces deux pays ont fait l’objet de numéros antérieurs dans la collection Commentaire du SCRS, dont nous nous servirons comme point de départ pour intégrer les informations sur le changement climatique et les réponses possibles de la population dans l’analyse de la sécurité.

a)  Chine

Dans son examen des risques de troubles en Chine et de leurs répercussions sur le Canada, Michael Szonyi cite les mouvements migratoires internes – particulièrement l’exode rural incontrôlé et le mouvement des Han vers l’ouest de la Chine et le Tibet – parmi les nombreuses causes d’instabilité (Commentaire no 79). De leur côté, Nicolino Strizzi et Robert T. Stranks ont établi un lien entre la dégradation de l’environnement, d’une part, et la pression démographique et l’exode rural croissant en Chine, d’autre part, et ont exprimé des craintes particulières face à l’avenir des réserves d’eau douce de ce pays (Commentaire no 67). Nous utiliserons les leçons tirées du cas historique analogue des plaines arides du sud-ouest des États-Unis et les informations découlant des modèles climatiques régionaux pour améliorer les prévisions de ces auteurs sur le plan de la sécurité.

Si l’on en croit les scénarios de changement climatique régionaux pour la Chine au cours de la décennie débutant en 2020, le changement climatique provoquerait une diminution des précipitations dans le centre-nord et le nord-est du pays(35). Cette diminution, combinée à une élévation prévue des températures moyennes, entraînerait des conditions de sol plus sèches et des rendements réduits des récoltes, surtout aux endroits où il est impossible d’irriguer. De telles conditions, si elles devaient se concrétiser, auraient un effet néfaste sur l’agriculture et augmenteraient les pressions sur les résidents ruraux pour migrer vers d’autres secteurs à la recherche de possibilités économiques, grossissant de ce fait le flot existant des migrants qui quittent la campagne pour aller s’installer dans les villes en Chine. Les relations entre les conditions environnementales et les conditions socio-économiques ne seraient pas très différentes de celles qui ont provoqué le mouvement de migration des plaines arides du sud-ouest américain dans les années 1930. Les périodes où les pénuries de précipitations coïncideraient avec des conditions économiques défavorables pour les fermiers (comme des prix des cultures peu élevés) seraient les plus susceptibles d’entraîner des pointes soudaines des niveaux d’exode rural qui pourraient mener à des troubles socio-politiques.

Dans le nord-ouest de la Chine, où il y a déjà des tensions entre les migrants han et les Ouïgours à prédominance musulmane (voir aussi Paul George, Commentaire no 73), les modèles climatiques régionaux donnent à penser que les précipitations moyennes et l’humidité disponible dans le sol pourraient concrètement augmenter au cours des prochaines décennies. De telles conditions auraient un effet positif sur le rendement moyen des récoltes et augmenteraient probablement l’attrait de cette région pour de nouvelles migrations de fermiers han. Cela pourrait à son tour accroître le risque de conflits entre la population traditionnelle ouïghoure et les migrants han.

b)  Pakistan

En 1997, Peter Gizewski écrivait que le Pakistan connaissait de l’agitation dans les grandes villes, un haut taux de croissance démographique, une dégradation constante des terres agricoles, des risques de pénuries d’eau, une répartition inégale des ressources et un exode rural croissant, autant de facteurs qui contribuaient à l’instabilité politique (Commentaire no 71). Le Pakistan a connu de grands changements politiques depuis. En outre, les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et le renversement subséquent par les Américains du régime des talibans en Afghanistan ont accru son importance dans le cadre de la sécurité internationale et des efforts de lutte contre le terrorisme depuis l’analyse de Gizewski. Outre les nouveaux sujets d’intérêt et de préoccupation sur le plan de la sécurité qui ont vu le jour depuis 1997, il existe davantage d’informations sur la vulnérabilité du Pakistan au changement climatique et sur le risque de nouvelles perturbations du bien-être économique de ce pays.

Au Pakistan, les précipitations sont très saisonnières. Les modèles climatiques régionaux pour ce pays donnent à penser que la pluviosité moyenne pendant la saison des pluies risque d’augmenter au cours des prochaines années, tout comme les températures moyennes pendant la saison sèche(36). Résultat, les sols agricoles dans une bonne partie du pays connaîtraient une perte d’humidité plus grande pendant les saisons sèches et des phénomènes de précipitations plus extrêmes pendant la saison des pluies, deux dangers pour les agriculteurs. Les rendements des récoltes, en particulier des cultures céréalières, risquent de chuter à moins que l’on parvienne à augmenter la quantité de terres arables irriguées et que les agriculteurs réussissent à ajuster les époques de plantation et les sélections de culture.

L’augmentation du ruissellement des régions montagneuses et l’augmentation des précipitations pendant la saison des pluies signifieraient qu’à certains moments de l’année, il y aurait probablement davantage d’eau dans le réseau fluvial de l’Indus. À l’heure actuelle, cependant, le pays ne dispose pas de l’infrastructure nécessaire pour entreposer et transporter cette eau excédentaire afin de l’utiliser pour irriguer pendant la saison sèche. Résultat, l’eau additionnelle est aussi susceptible d’accroître les risques environnementaux existants, comme le risque d’inondation et de forte salinité du sol, que d’être utile aux agriculteurs.

Si les projections des modèles climatiques sont justes, les changements climatiques au Pakistan risquent d’exacerber les conditions environnementales actuelles à l’origine de la dégradation des sols, des insuffisances de la production alimentaire, de la pauvreté en milieu rural et de l’agitation en milieu urbain. Des mouvements de migration circulaire, comme ceux qui ont été observés dans l’Afrique du Nord-Est, ponctués de vagues d’immigration à la suite de phénomènes atmosphériques extrêmes, comme celles qui ont suivi le passage de l’ouragan Mitch au Honduras, seraient possibles. De tels changements auraient probablement une incidence non seulement sur les mouvements migratoires internes, mais aussi sur les mouvements de migration vers d’autres pays comme le Canada, où il y a de grosses communautés pakistanaises.

12. Évaluer les risques de changement climatique dans le contexte de la sécurité

Les exemples qui précèdent montrent bien que l’intégration des informations sur les changements climatiques permet d’améliorer les analyses de sécurité de nature prospective. Les organismes de sécurité peuvent s’y prendre de diverses façons pour acquérir cette capacité. Ainsi, ils pourraient se doter d’un programme distinct d’évaluation des risques liés au changement climatique. Ils pourraient également, ce qui serait plus efficace et rentable, intégrer les évaluations des risques liés au changement climatique dans les analyses de sécurité et les fonctions d’analyse des risques dont ils s’acquittent déjà.

Les organismes de sécurité recensent déjà les groupes, les collectivités et les régions qui suscitent des préoccupations ou sont susceptibles d’en susciter. Il est relativement simple d’ajouter aux processus d’analyse existants la détermination de l’exposition actuelle aux risques climatiques et la capacité actuelle d’adaptation des collectivités dans les régions présentant un intérêt. Une fois ceci fait, des prévisions modélisées du climat futur de la région en question peuvent être ajoutées à l’analyse, ce qui permettra de prédire la vulnérabilité future et les réactions possibles de la collectivité.

Cette démarche peut sembler simple et intuitive, et nous espérons qu’elle l’est. Elle intègre les facteurs de risques liés au changement climatique dans les processus utilisés régulièrement par les analystes, et fait fond sur les forces existantes de l’appareil de sécurité. Les informations requises sont facilement accessibles au public, et les résultats rehaussent l’exhaustivité des prévisions pour les populations présentant un intérêt.

13. Conclusion

Au cours des prochaines années, les spécialistes s’attendent à ce que le climat connaisse des changements significatifs, dont certaines manifestations sont déjà visibles. Nombre de ces manifestations sont des exacerbations de risques climatiques existants, auxquels les collectivités humaines sont déjà vulnérables. La vulnérabilité d’une collectivité donnée à ces risques est fonction de la nature de son exposition et de sa capacité d’adaptation. Les données disponibles, tant historiques que récentes, montrent que les modes de migration de l’homme peuvent être modifiés, ou de nouvelles migrations déclenchées, par des événements ou conditions climatiques qui surviennent dans les collectivités vulnérables. Une migration à grande échelle ou la naissance de communautés transnationales reliant le Canada à des régions qui suscitent des préoccupations sur le plan de la sécurité signifient que les conditions, y compris les conditions climatiques, qui ont une incidence sur la stabilité et le bien-être des habitants de ces pays préoccupent le Canada.

On peut s’attendre à constater dans les décennies à venir des perturbations imposées par le climat aux populations humaines, et les migrations qui s’ensuivent. Ces déplacements induits par le climat peuvent avoir des effets dans les régions d’origine (les régions touchées directement), le long des voies de migration et dans les régions de destination, souvent bien au-delà des frontières nationales. Nombre des stress, risques et occasions consécutifs ont des répercussions sur l’appareil de sécurité. En intégrant les évaluations de la vulnérabilité au changement climatique dans les procédures actuelles d’évaluation du risque, le Service a la possibilité d’améliorer leur capacité de prévoir les déplacements de populations liés au climat et de s’y préparer.


Notes en fin de document

(1) Voir les numéros suivants de la collection Commentaire : no 71, Pénuries de ressources et conflits, de Peter Gizewski, printemps 1997; no 67, Dégradation de l’environnement et sécurité en Chine, de Nicolino Strizzi et Robert T. Stranks, mars 1996; no 47, L’environnement et les nouveaux concepts de la sécurité, de Berel Rodal, août 1994.

(2) J. T. Houghton, Y. Ding, D. J. Griggs, M. Nouguer, P. J. van der Linden, X. Da, K. Maskell et C. A. Johnson, Climate change 2001: The Scientific Basis, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, Genève, 2001.

(3) Encyclopaedia of the Atmospheric Environment, accessible à l’adresse suivante http://www.ace.mmu.ac.uk/eae/french/french.html.

(4) Un résumé utile des impacts du réchauffement sur l’Arctique canadien est paru dans l’article de U.L. McFarling « Vanishing ice », Los Angeles Times, 19 janvier 2003.

(5) Selon de récentes recherches sur les impacts du changement climatique en Chine, une grande partie du nord de ce pays pourrait connaître des déficits des précipitations au cours du prochain siècle, ce qui aggraverait encore la dégradation anthropique des ressources en eau. Voir F. Tao, M. Yokozawa, Y. Hayashi et E. Lin, « Future climate change, the agricultural water cycle and agricultural production in China », Agriculture, Ecosystems and Environment, vol. 95, no 1 (2003), p. 203-215.

(6) T. Homer-Dixon, « Environmental and demographic threats to Canadian security », Politique étrangère du Canada, vol. 2, no 2 (1994), p. 7-40.

(7) S. Lonergan, The role of environmental degradation in population displacement, premier rapport de recherche, Global Environmental Change and Human Security Project, Victoria, 1998.

(8) On s’attend à ce que le changement climatique anthropique cause dans les décennies à venir une augmentation de la fréquence et de l’intensité de risques naturels tels que les inondations, les tempêtes tropicales, les tempêtes de verglas, etc. Le texte de référence dans l’étude de la vulnérabilité humaine aux risques naturels, The environment as hazard, de Burton, Kates et White (Guilford Press, 1979, mis à jour en 1993), reste un point de départ utile pour la prise en compte de cet aspect du changement climatique et de la vulnérabilité humaine.

(9) B. Smit et O. Pilifosova, « Adaptation to climate change in the context of sustainable development and equity », Climate change 2001: Impacts, adaptation and vulnerability, Contribution du Groupe de travail II au Troisième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, J. J. McCarthy, O. F. Canzianni, N. A. Leary, D. J. Dokken, et K. S. White (s. la dir. de), Cambridge University Press, Cambridge, 2001.

(10) G. E. Clark, S. C. Moser, S. J. Ratick, K. Dow,W. B. Meyer, S. Emani, W. Jin, J. X. Kasperson, R. E. Kasperson et H. E. Schwarz, « Assessing the vulnerability of coastal communities to extreme storms: The case of Revere, MA., USA », Mitigation and Adaptation Strategies for Global Change, vol. 3, no 1 (1998), p. 59-82; S. Cutter, J. T. Mitchell et M. S. Scott, « Revealing the Vulnerability of People and Places: A Case Study of Georgetown County, South Carolina », Annals of the Association of American Geographers, vol. 90, no 4 (2000), p. 713-737.

(11) Le gouvernement du Canada a créé un site Web qui fournit des résumés des impacts prévus du changement climatique, par région. Ce site se trouve à l’adresse suivante www.climatechange.gc.ca.

(12) B. R. Döös, « Environmental degradation, global food production, and risk for large-scale migrations », Ambio, vol. 23, no 2 (1994), p. 124-130; G. Hugo, « Environmental concerns and migration », International Migration Review, vol. 30, no 1 (1996), p. 105-131; F. L. MacKellar, W. Lutz, A. J. McMichael et A. Suhrke, « Population and climate change », Human choice and climate change, S. Rayner et E. L. Malone (s. la dir. de), Battelle Press, Columbus, 1998, p. 89-194; C. H. D. Magadza, « Climate change impacts and human settlements in Africa: Prospects for adaptation », Environmental Monitoring and Assessment, vol. 61, no 1 (2000), p. 193-205; E. Meze-Hausken, « Migration caused by climate change: how vulnerable are people in dryland areas? », Mitigation and Adaptation Strategies for Climate Change, vol. 5, no 4 (2000), p. 379-406; J. Hay et M. Beniston, « Environmental change and migration », Tiempo, vol. 4, no 2 (décembre 2001); N. Myers, « Environmental refugees: a growing phenomenon of the 21st century », Philosophical transactions of the Royal Society London: Biological sciences: Series B, vol. 357, no 1420 (2002), p. 609-613; J. Barnett, « Security and climate change », Global Environmental Change, vol. 13, no 1 (2003), p. 7-17.

(13) J. Hay et M. Beniston, 2001; voir la note 12.

(14) L’an passé, des résidents de l’État insulaire de Tuvalu, dans le Pacifique, ont connu des ondes de marée dévastatrices et des intrusions d’eau salée dans les terres agricoles. Les autorités de Tuvalu en ont appelé aux gouvernements de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie pour relocaliser 11 000 personnes. Jusqu’ici, il semble que la Nouvelle-Zélande se soit montrée plus favorable que l’Australie à cette idée. « Pacific Islands: Climate Change, Radiation Concern Leaders », Environment News Service, 19 août 2002.

(15) N. Myers, 2002; voir la note 12.

(16) J. Barnett, 2003; voir la note 12.

(17) B. V. Geel, J. Buurman et H. T. Waterbolk, « Archaeological and palaeoecological indications of an abrupt climate change in The Netherlands, and evidence for climatological teleconnections around 2650 BP », Journal of Quaternary Science, vol. 11, no 6 (1996), p. 451-460; P. M. Dolukhanov, « The Pleistocene-Holocene transition in Northern Eurasia: environmental changes and human adaptations », Quaternary International, 41-42 (1997), p. 181-191; Y. N. Gribchenko et E. I. Kurenkova, « The main stages and natural environmental setting of Late Paleolithic human settlement in Eastern Europe », Quaternary International, 41-42 (1997), p. 173-179; B. Huntley, « Climatic change and reconstruction », Journal of Quaternary Research, vol. 14, no 6 (1999), p. 513-520; D. R. Yesner, « Human dispersal into interior Alaska: antecedent conditions, mode of colonization and adaptations », Quaternary Science Reviews, vol. 20, no 1-3 (2001), p. 315-327; P. D. Tyson, J. Lee-Thorp, K. Holmgren et J. F. Thackeray, « Changing Gradients of Climate Change in Southern Africa during the Past Millennium: Implications for Population Movements », Climatic Change, vol. 52, no 1 (2002), p. 129-135.

(18) B. Smit et Y. Cai, « Climate change and agriculture in China », Global Environmental Change, vol. 6, no 3 (1996), p. 205-214.

(19) C. Rosenzweig et D. Hillel, « The Dust Bowl of the 1930s: Analog of greenhouse effect in the Great Plains? », Journal of Environmental Quality, vol. 22, no 1 (1993), p. 9-22.

(20) J. N. Gregory, American Exodus: The Dust Bowl migration and Okie culture in California, Oxford University Press, New York, 1989.

(21) A.A. Afolayan et I. O. Adelekan, « The role of climatic variations on migration and human health in Africa », The Environmentalist, vol. 18, no 4 (1999), p. 213-218.

(22) M. Ezra, Demographic responses to environmental stress in the drought- and famine-prone areas of northern Ethiopia, 2001.

(23) E. Meze-Hausken, « Migration caused by climate change: how vulnerable are people in dryland areas? », Mitigation and Adaptation Strategies for Climate Change, vol. 5, no 4 (2000), p. 379-406.

(24) S.S. Morris, O. Neidecker-Gonzales, C. Carletto, M. Munguia, J. M. Medina et Q. Wodon, « Hurricane Mitch and the livelihoods of the rural poor in Honduras », World Development, vol. 30, no 1 (2002), p. 49-60.

(25) Communiqué de presse de l’Organisation météorologique mondiale, 2 juillet 2003 : www.wmo.ch.

(26) J.J. McCarthy, O. F. Canziani, N. A. Leary, D. J. Dokken et K. S. White, Climate Change 2001: Impacts, Adaptation and Vulnerability, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, Genève, 2001, section 14.1.2.1.5.

(27) T. R. Karl et D. R. Easterling, « Climate extremes: Selected review and future research directions », Climatic Change, vol. 42, no 1 (1999), p. 309-325.

(28) F. Tao, M. Yokozawa, Y. Hayashi et E. Lin, « Future climate change, the agricultural water cycle and agricultural production in China », Agriculture, Ecosystems and Environment, vol. 95, no 1 (2003), p. 203-215.

(29) P. Zhai, A. Sun, F. Ren, X. Liu, B. Gao et Q. Zhang, « Changes of climate extremes in China », Climatic Change, vol. 42 (1999), p. 203-218.

(30) Il convient de signaler qu’une grande partie des plaines des États-Unis et des Prairies canadiennes a connu des sécheresses graves ces dernières années. Au moment de la rédaction du présent document (juillet 2003), les taux de précipitation de cette année sont de nouveau propices à l’agriculture. Les prix des produits agricoles ont aussi tombé aux niveaux de ceux des années 1930 en termes réels (merci à Ben Bradshaw, de l’Université Simon Fraser, de nous avoir rappelé cet état de choses).

(31) J. N. Gregory, American Exodus: The Dust Bowl migration and Okie culture in California, Oxford University Press, New York, 1989.

(32) H. P. Toset, N. P. Gleditsch et H. Hegre, « Shared rivers and interstate conflict », Political Geography, vol. 19, no 8 (2000), p. 971-996.

(33) On peut trouver des informations sur le rôle du SCRS dans le filtrage des demandes d’immigration et de citoyenneté à l’adresse http://www.csis.gc.ca.

(34) D’après Citoyenneté et Immigration Canada, en 2002, la Chine se classait en tête de liste des principaux pays sources d’immigrants au Canada (33 231 migrants) et le Pakistan au troisième rang (14 164 migrants). Source : « Recherche et statistiques » à l’adresse www.cic.gc.ca.

(35) Sources consultées pour l’étude du cas de la Chine : F. Tao, M. Yokozawa, Y. Hayashi et E. Lin, « Future climate change, the agricultural water cycle and agricultural production in China », Agriculture, Ecosystems and Environment, vol. 95, no 1 (2003), p. 203-215; P. Zhai, A. Sun, F. Ren, X. Liu, B. Gao et Q. Zhang, « Changes of climate extremes in China », Climatic Change, vol. 42 (1999), p. 203-218; A. Ying, « Impact of climate change on China's water resources », Environmental Monitoring and Assessment, vol. 61, no 1 (2000), p. 187-191; B. Smit et Y. Cai, « Climate change and agriculture in China », Global Environmental Change, vol. 6, no 3 (1996), p. 205-214.

(36) Le dossier de référence sur le Pakistan, tiré de Climate Change in Asia, de l’Energy and Resources Institute, peut être consulté à l’adresse suivante http://www.ap-net.org


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