Rapport N° 2000/02 est archivée.
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18 decembre 1999
Ce document, inspiré de sources ouvertes, porte sur un sujet susceptible de représenter une menace pour la sécurité publique ou nationale.
1. Depuis l’attentat au sarin commis en mars 1995 dans le métro de Tokyo, et d’autres actes récents de terrorisme qui ont fait de nombreuses victimes, les gouvernements et le grand public redoutent de plus en plus la menace que les armes chimiques, biologiques, radiologiques ou nucléaires pourraient représenter entre les mains de terroristes. Serait-il vraiment si facile pour un terroriste ou un groupe de terroristes de fabriquer ou de se procurer de telles armes? Plus important encore peut-être : pourraient-ils facilement utiliser de telles armes, ou disperser de tels agents, et quels résultats obtiendraient-ils? Évidemment, les réponses dépendent du type d’arme ou d’agent dont on parle. L’expérience de la secte Aum Shinri Kyo donne à penser que la fabrication d’un agent neurotoxique efficace — même s’il s’agit d’un agent dont la « recette » est bien connue depuis un certain temps — n’est pas aussi facile qu’on pourrait généralement le croire. Il est d’ailleurs clair que la secte s’est heurtée à des difficultés techniques dans ses diverses tentatives de fabrication et de dispersion efficace d’agents biologiques, comme la toxine botulinique ou la bactérie du charbon bactéridien — ce qui explique, en partie du moins, qu’elle ait ensuite concentré ses efforts sur les armes chimiques.
2. Une vaste gamme d’agents chimiques et biologiques susceptibles de causer la mort, dont divers insecticides, des produits chimiques industriels et de puissantes toxines comme le ricin, peuvent être relativement faciles à fabriquer ou à obtenir. Certains agents pathogènes meurtriers peuvent être commandés par la poste de fournisseurs de produits scientifiques; d’autres peuvent être récoltés dans la nature ou encore « cultivés chez soi » avec un matériel relativement simple et des connaissances limitées. Il serait aussi possible de voler des agents meurtriers dans des installations de recherche civiles ou des stocks militaires, comme cela se serait déjà produit — dans le cas d’armes chimiques du moins — en ex-Union soviétique. Il n’est pas inconcevable non plus que les États qui appuient le terrorisme — et qui pour la plupart, si ce n’est la totalité, ont des programmes actifs de production d’armes de destruction massive — soient disposés à fournir délibérément à des terroristes des armes ou des substances chimiques et biologiques, s’ils étaient convaincus de pouvoir opposer un « démenti raisonnable » en se servant de quelqu’un d’autre pour porter un coup dévastateur à un ennemi.
3. Il pourrait cependant être plus difficile de disperser efficacement des agents chimiques ou biologiques que de les fabriquer. Ainsi, le scénario souvent décrit selon lequel des terroristes empoisonnent la source d’approvisionnement en eau d’une grande région métropolitaine ne semble pas très réaliste, étant donné les grandes quantités d’agents qui seraient nécessaires et les diverses mesures de filtrage ou de purification habituellement en place. Il est aussi vrai que la létalité de certains types d’agents très toxiques dépend essentiellement du type d’exposition. Certains des agents les plus meurtriers peuvent être tout indiqués pour commettre un assassinat, mais difficiles à adapter pour faire un grand nombre de victimes. En plein air, la dispersion d’un agent peut être profondément affectée par des conditions météorologiques imprévisibles ou difficiles à prédire et, en espace clos, elle peut être assujettie aux aléas du dosage et de la circulation de l’air. Néanmoins, si l’on tient pour acquis que les conditions météorologiques sont optimales et que le moyen de dispersion est extrêmement efficace, il est possible d’imaginer des scénarios plausibles qui pourraient causer un nombre impressionnant de pertes de vies, facilement des milliers dans le cas des agents chimiques et des centaines de milliers — ou peut-être même des millions — dans le cas des agents biologiques.
4. En général, les agents chimiques et biologiques sont considérés comme moins chers et plus faciles à produire ou à obtenir que les armes nucléaires. Néanmoins, la saisie de matières fissibles spéciales sur le marché noir en Europe au cours des dernières années, quoiqu’en quantités insuffisantes pour qu’il soit possible de construire un dispositif nucléaire explosif, a conféré une nouvelle crédibilité à la menace que le terrorisme nucléaire pourrait lui aussi représenter. Les « spécialistes » ne semblent pas s’entendre lorsqu’on leur demande si un petit groupe de techniciens, comme ceux qu’un des groupes terroristes d’aujourd’hui serait en mesure de réunir, pourrait surmonter les difficultés techniques associées à la construction d’un dispositif nucléaire explosif. Le vol d’une arme nucléaire intacte n’est pas considéré comme très probable, étant donné les mesures de sécurité rigoureuses adoptées par la plupart des États dotés de telles armes, quoique l’instabilité politique et la dégradation de la situation socio-économique dans certains de ces États — dont ceux de l’ex-Union soviétique — puissent susciter certaines préoccupations. À cet égard, les armes nucléaires tactiques, dont les dispositifs de sécurité pourraient être plus facilement trafiqués, suscitent davantage de préoccupations que les armes nucléaires stratégiques1.
5. Sur le plan de la capacité éventuelle de fabriquer un dispositif nucléaire explosif, le plus grand sujet de préoccupation est peut-être la sécurité des matières fissibles pouvant être utilisées à des fins militaires, qui sont conservées dans les instituts de recherche, les réserves de combustible de la marine et autres installations nucléaires semblables, surtout dans les pays de l’ex-Union soviétique (ex-URSS). Malgré les dépenses considérables engagées dans le cadre du programme coopératif de réduction de la menace mis de l’avant par les sénateurs américains Nunn et Lugar et l’aide d’autres États occidentaux, la sécurité de certaines de ces installations demeure inadéquate en ex-URSS. Cependant, le terrorisme radiologique, c’est-à-dire la dispersion de matières radioactives dans le but de contaminer l’air ou l’eau ou de rendre inutilisable une installation ou un secteur donné, représenterait une menace plus probable de terrorisme nucléaire. Les matières radioactives qui pourraient être utilisées pour causer une telle contamination se trouvent dans une vaste gamme d’installations relativement peu sûres, comme les hôpitaux, les laboratoires médicaux et de recherche, les universités ou les terrils. Certains types de contamination pourraient être plus difficiles à réaliser qu’on ne le croit généralement, mais étant donné l’inquiétude que le nucléaire sous toutes ses formes suscite largement dans le public, la simple menace d’utiliser des matières radioactives pourrait être un outil puissant aux mains de terroristes. Les mêmes considérations s’appliqueraient aux menaces d’attentat contre des installations nucléaires ou des chargements de matières nucléaires susceptibles de libérer des substances radioactives.
6. Des terroristes ont déjà utilisé des agents chimiques et biologiques, mais de façon limitée. En Europe, des extrémistes de gauche ont menacé d’y avoir recours contre des populations civiles ou contre des cibles militaires; en Amérique du Nord, des extrémistes de droite ont comploté en vue d’empoisonner le système d’approvisionnement en eau de certaines villes et ont réussi à se procurer des quantités d’agents meurtriers; des États qui appuient le terrorisme auraient mis au point des armes chimiques et biologiques parfaitement adaptées à une utilisation terroriste; des produits alimentaires ont été délibérément contaminés, faisant des victimes ou d’importantes pertes économiques dans certains cas; à divers endroits dans le monde, des groupes d’insurgés ont parfois utilisé des agents chimiques ou biologiques contre les forces gouvernementales; enfin, des assassinats ont été commis au moyen de tels agents. Il y a aussi eu quelques attentats limités contre des installations nucléaires à l’échelle mondiale; de nombreuses menaces non corroborées de faire détoner un dispositif nucléaire explosif ont été proférées; enfin, il y a eu au moins un cas signalé d’utilisation de matières radiologiques — bien que de façon très limitée (une capsule de césium a été déposée dans un parc de Moscou par des rebelles tchétchènes) — par des terroristes.
7. Néanmoins, même si la menace est largement médiatisée, peu de terroristes ont vraiment tenté de faire de grands nombres de victimes civiles en utilisant des agents chimiques, biologiques, radiologiques ou nucléaires. Font toutefois exceptions la contamination de 750 personnes (dont aucune n’est décédée) au moyen du bacille de la typhoïde par la secte Rajneesh en Orégon en 1984 et les diverses tentatives de la secte Aum Shinri Kyo, qui s’est servie d’agents chimiques et biologiques, dont les plus « réussies » ont fait 7 morts et 270 blessés à Matsumoto, et 12 morts et 5 500 blessés à Tokyo. Les menaces non corroborées, les canulars et les attentats relativement peu importants qui font peu ou pas de victimes sont beaucoup plus courants. Cependant, comme il est maintenant facile de trouver, sur Internet par exemple, les données et les moyens nécessaires, il devient de plus en plus difficile pour les autorités de faire la distinction entre les simples canulars et les véritables menaces. Cela soulève toutes sortes de questions difficiles sur l’intervention appropriée face à de telles menaces, qui peuvent énormément perturber les activités quotidiennes normales et représenter un instrument puissant contre la société pour les terroristes ou les groupes de terroristes, même en l’absence d’une réelle capacité ou d’un authentique désir de commettre un véritable attentat.
8. Certains groupes terroristes traditionnels continueront probablement d’éviter ces armes, notamment parce qu’ils les connaissent mal ou estiment que leur utilité politique est douteuse, mais le risque que d’autres terroristes utilisent des armes chimiques, biologiques, radiologiques ou nucléaires est à la fois considérable et croissant, étant donné des tendances comme celles qui suivent :
Il est particulièrement inquiétant de constater l’émergence de groupes — comme les sectes apocalyptiques, les extrémistes de droite et les groupes improvisés d’extrémistes islamiques — dont l’objectif n’est pas de négocier avec les gouvernements ou de rallier l’opinion publique à leur point de vue, mais simplement de causer le plus de dommages et de perturbations possibles à un peuple ou à un système qu’ils jugent particulièrement odieux. Un grand nombre de ces groupes sont par nature des cibles difficiles pour les services de renseignements, ce qui réduit les chances d’alerte rapide ou les occasions d’empêcher la perpétration d’un tel attentat.
9. L’intérêt des terroristes pour l’utilisation des armes chimiques et biologiques a beaucoup augmenté depuis l’attentat dans le métro de Tokyo. Lorsqu’il a témoigné devant un comité du Sénat américain en septembre 1998, le directeur du FBI, Louis Freeh, a déclaré que son service avait fait enquête sur plus de 100 cas de terrorisme chimique, biologique, radiologique et nucléaire en 1997, soit trois fois plus qu’en 1996. Le mois suivant, un autre haut dirigeant du FBI a fait remarquer qu’en 1997, son service avait lancé 68 nouvelles enquêtes sur l’utilisation ou la menace d’utilisation de substances chimiques, biologiques, radiologiques ou nucléaires et qu’en 1998, il en était déjà à plus de 86. En février 1999, M. Freeh a signalé que le FBI devait faire face à une « lettre de menace d’attentat à la bactérie du charbon bactéridien » quelque part aux États-Unis presque tous les jours.
10. Il y a aussi eu des informations selon lesquelles plusieurs groupes terroristes internationaux traditionnels, dont le Jihad islamique palestinien, le Hezbollah, le Groupe islamique armé (GIA) algérien, le Jihad islamique égyptien, le Hamas, des terroristes sikhs et tchétchènes, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), les Khmers rouges et les Tigres libérateurs de l’Eelam tamoul (TLET), manifestent un intérêt nouveau ou renouvelé pour ces armes. Ces informations sont habituellement assez vagues et ne sont pas toutes particulièrement crédibles, mais la tendance est inquiétante. De hauts fonctionnaires du gouvernement américain ont affirmé publiquement que le grand argentier de l’islam radical Osama bin Laden recherchait activement des armes chimiques, biologiques et nucléaires qu’il projette d’utiliser contre des cibles occidentales. La réapparition récente de la secte Aum Shinri Kyo au Japon est aussi inquiétante, compte tenu des connaissances techniques qu’ont certains des disciples qui restaient et de la possibilité qu’il existe encore des stocks d’agents chimiques ou biologiques ou de précurseurs qui n’ont pas été découverts.
11. Le Canada n’a pas connu d’actes graves de terrorisme chimique ou biologique faisant un grand nombre de victimes, mais il y a eu des menaces de contamination des systèmes d’approvisionnement en eau de plusieurs localités, ainsi que d’assez fréquentes allégations de contamination de produits par des défenseurs des droits des animaux ou des écologistes extrémistes. Il s’agissait habituellement de menaces, plutôt que de véritables actes de contamination, quoique certaines menaces ont entraîné des pertes économiques importantes, les produits ayant dû être retirés du marché. En avril 1993, à la frontière entre l’Alaska et le Yukon, les douaniers canadiens ont saisi 130 grammes d’un poison mortel, le ricin, dans les bagages d’un Américain qui avait aussi en sa possession des documents néo-nazis et au sujet duquel on a établi par la suite qu’il avait des liens avec des groupes de « survivalistes ». Plus récemment, divers médias d’information et pourvoyeurs en chasse et pêche ont reçu des enveloppes contenant des lames de rasoir qui auraient été enduites de mort-aux-rats et envoyées par un groupe extrémiste pour la défense des droits des animaux. Des masques à gaz et des tenues de protection contre les agents chimiques ont été trouvés parmi les articles saisis en octobre 1996 dans une cache appartenant à une milice américaine de droite en Colombie-Britannique. Enfin, des menaces non corroborées d’utilisation de « produits chimiques ou biologiques » à Montréal, proférées au nom du « Front islamique mondial », ont causé de brèves perturbations dans cette ville en mars 1998.
12. Jusqu’ici, il n’y a eu aucun cas important de recours ou de menace de recours au terrorisme nucléaire au Canada. Certaines personnes ont déjà laissé entendre par le passé que des terroristes pourraient attaquer des installations nucléaires canadiennes suivant la théorie de l’endroit où la résistance est la moins forte, ces installations étant moins bien gardées que leurs pendants américains. Cependant, comme pour la plupart des types de terrorisme, il serait plus probable qu’un groupe ingénieux et bien organisé prenne les États-Unis directement pour cibles (quoique l’utilisation possible du territoire canadien ou de ressources au Canada dans le cadre de la perpétration d’un tel attentat reste naturellement un sujet de préoccupation).
13. En général, le Canada ne peut pas être à l’abri des grandes tendances internationales dans ce secteur. Nous avons nous aussi nos individus ou nos groupes, comme l’Ordre du Temple solaire, qui peuvent être décrits comme des adeptes des « doctrines irrationnelles permettant de s’évader du réel ». Nous n’avons pas un mouvement de milice aussi virulent que celui de nos voisins du Sud, mais nous avons des néo-nazis et notre pays a été à son insu, au moins à une occasion, un lieu de refuge et de stockage pour une milice américaine. Enfin, même si le Canada ne représente pas une cible aussi intéressante que les États-Unis pour les groupes terroristes étrangers, bon nombre de ces derniers sont bel et bien présents dans notre pays sous une forme quelconque, ne serait-ce que dans un rôle de soutien. La poursuite des activités du Canada dans le cadre des efforts de maintien de la paix un peu partout dans le monde, ainsi que les retombées possibles de conflits ethniques en cours à l’étranger, pourraient en théorie faire de notre pays la cible d’un attentat terroriste d’inspiration externe qui causerait de très nombreuses victimes.
14. Si l’on se fonde sur les exemples antérieurs, le type d’acte de terrorisme chimique, biologique, radiologique ou nucléaire que le Canada risque le plus de connaître à l’avenir est un canular ou une menace plutôt qu’un véritable attentat, ou un cas relativement mineur de contamination de produits plutôt qu’une atrocité faisant un grand nombre de victimes. Cependant, comme il est de plus en plus facile de trouver les moyens et les informations nécessaires, il devient de plus en plus difficile pour les autorités de faire la distinction entre un simple canular et un véritable attentat. Finalement, comme n’importe quel autre pays industrialisé occidental, le Canada reste vulnérable à ce type d’actes de terrorisme chimique, biologique, radiologique ou nucléaire cauchemardesques et faisant un grand nombre de victimes qui jusqu’à récemment appartenait encore au domaine de la fiction.
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1Les armes « stratégiques » sont celles qui sont conçues pour attaquer l’infrastructure militaire, la base économique ou les agglomérations sur le territoire de l’ennemi; les armes « tactiques » sont utilisées sur le champ de bataille contre des concentrations de forces militaires.[Retournez]
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