8 août 2000
Ce document, inspiré de sources ouvertes, porte sur un sujet susceptible de représenter une menace pour la sécurité publique ou nationale.
1. Au cours des années 1990, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a traité dans ses rapports publics de l’instabilité dans le monde et de l’augmentation de la violence à des fins politiques, problèmes qui perdurent en ce début de 21e siècle. Le Service s’intéresse à ces questions parce que tôt ou tard elles deviennent une menace pour la sécurité nationale ou la sécurité des Canadiens ici et à l’étranger. Les conflits nationaux et internationaux sont parmi les principales causes de ces problèmes. L’auteur du présent document analyse l’information publique sur ces questions. D’autres numéros de Perspectives traiteront de ces problèmes par région.
2. Les estimations varient quant au nombre des guerres qui ont fait rage au cours du 20e siècle, surnommé par le conseiller présidentiel américain Zbigniew Brzezinski « le siècle des millions de morts », et au nombre des victimes. En 1996, soit quatre ans avant la fin du siècle, quelqu’un a avancé les chiffres vraisemblables de « 250 guerres et de 109 746 000 victimes »(1), c’est-à-dire « six fois plus de morts par guerre au 20e siècle qu’au 19e ».(2) À peine franchissons-nous le seuil du 21e siècle que nous pouvons constater clairement quatre tendances en matière de sécurité : l’une bénéfique, les autres néfastes.
3. Cette tendance en matière de sécurité est la baisse du nombre de conflits internationaux au cours de la dernière décennie du 20e siècle. D’après le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), le nombre de « conflits armés majeurs » dans le monde a baissé doucement, mais régulièrement : il y en avait 36 en 32 endroits en 1989, mais 25 en 24 endroits en 1997.(3) Il y a eu une légère hausse en 1998, mais le nombre de conflits internationaux a baissé à deux seulement cette année-là : un entre l’Inde et le Pakistan et l’autre entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Compte tenu des conséquences désastreuses des guerres modernes, toute réduction du nombre des conflits internationaux est bon signe.
4. La première tendance néfaste en matière de sécurité, sur laquelle la communauté internationale n’a pratiquement aucune prise, est l’éclatement de conflits nationaux entre groupes ethniques et religieux, appelés parfois « conflits d’identité et de croyances », dont beaucoup sont provoqués par des haines ancestrales. Pendant la première moitié des années 1990, période pour laquelle des données sont disponibles, 5,5 millions de personnes ont péri dans 93 conflits de tous genres entre 70 États.(4) Dans de nombreux pays, le passage du conflit international au conflit national n’a pas amélioré la situation sur le plan de la sécurité.
5. La deuxième tendance néfaste en matière de sécurité est l’aggravation du danger auquel sont exposés les non-combattants. « Au début du 20e siècle, entre 85 et 90 pour cent des victimes étaient des soldats; à la fin, les trois quarts des victimes étaient des civils. »(5) Les assassins sont en grand nombre des membres indisciplinés des milices locales ou des individus appartenant à des groupes ethniques différents, souvent même des voisins, qui règlent leurs comptes. Les armes de prédilection ne sont pas sophistiquées : petites armes excédentaires pour les milices et, pour les autres, tout ce qui leur tombe sous la main. C’est ainsi qu’ont été abattues un grand nombre de personnes dans des endroits très différents, entre autres au Rwanda, dans les Balkans et au Timor oriental.
6. Enfin, la troisième tendance néfaste est la dégénérescence notable du comportement des agresseurs armés envers leurs innocentes victimes. Comme le disait le Haut Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’homme, « de nos jours, les civils ne sont plus simplement des victimes; ils sont considérés comme des engins de guerres. Affamer, terroriser, tuer ou violer les civils est « de bonne guerre ». Le sexe et l’âge ne protègent pas; en effet, les femmes, les enfants et les personnes âgées sont souvent les plus exposés. »(6)
7. Outre le SIPRI, un certain nombre d’organismes un peu partout dans le monde étudient attentivement les conflits armés depuis des années. Parmi eux, l’Institut international d’études stratégiques (IIES) de Londres, l’Institut international de recherche sur la paix, à Oslo (PRIO), et le Interdisciplinary Research Programme on Causes of Human Rights Violations (PIOOM), à l’Université de Leyden, aux Pays-Bas.
8. Le travail du PIOOM est particulièrement instructif. Celui-ci a élargi la portée de son étude sur la violence à des fins politique au-delà des conflits armés majeurs pour inclure deux petites — mais tout aussi meurtrières — catégories de conflits : les conflits de faible intensité (CFI), qui font entre 100 et 1000 victimes par an, et les conflits politiques violents (CPV) au cours desquels moins d’une centaine de personnes périssent chaque année, mais qui ont toutefois des répercussions néfastes importantes sur la société. Depuis les dernières années, les conflits aussi insolubles que celui de l’Irlande du Nord, par exemple, sont considérés comme des CPV. Voici une ventilation du nombre de conflits de cette nature qui ont éclaté au cours des quatre dernières années :
| Types de conflits | Nombre de victimes par an | 1995-1996 | 1996-1997 | 1997-1998 | 1998-1999 |
|---|---|---|---|---|---|
| Conflits de haute intensité (CHI) |
Plus de 1000 |
20 |
20 |
16 |
22 |
| Conflits de faible intensité (CFI) |
100 à 1000 |
31 |
59 |
70 |
77 |
| Conflits politiques violents (CPV) |
Moins de 100 |
44 |
45 |
114 |
151 |
| Total |
95 |
124 |
200 |
250 |
Tableau 1 : Conflits armés de 1995 à 1999 (PIOOM)(7)
9. Le tableau du PIOOM indique que le nombre de conflits de haute intensité a peu varié au cours des quatre dernières années complètes. Pendant la même période, les conflits de faible intensité sont passés de 31 à 77; cependant, il y a eu une hausse vertigineuse des conflits politiques violents, qui sont passés de 44 à 151. La communauté internationale a du mal à suivre une telle prolifération de conflits armés nationaux, qui ont des conséquences pires que les causes qui les ont engendrés.
10. Quels que soient les motifs et les objectifs des combattants, les conséquences immédiates des conflits armés au nom de l’identité ou de la foi sont des plus néfastes. En voici un aperçu :
11. Rien d’étonnant dans ces circonstances que les conflits armés internationaux et nationaux intensifient les pressions migratoires partout dans le monde et que les gens instruits ou qualifiés, ou les investisseurs éventuels qui répondent aux critères d’immigration des pays développés quittent leurs pays en quête d’une vie meilleure, privant ainsi les pays en voie de développement d’une bonne partie du talent et des connaissances dont ils ont besoin pour progresser.
12. Lorsque la situation est désespérée, certains revendiquent le statut de réfugié, ce qui pose l’énigme du « réfugié légitime ». Afin d’expliquer les raisons pour lesquelles la violence ethnique et le conflit en Afrique centrale dans les années 1990 « ont provoqué de vastes déplacements de populations et une insurrection menée par des immigrants a renversé deux gouvernements et en a menacé plusieurs autres »,(12) l’auteur de The Age of Migration avance que « l’effondrement des forces gouvernementales et de leurs alliés extrémistes hutus a provoqué la fuite de millions de hutus rwandais vers la Tanzanie et le Zaïre. Les auteurs des massacres ont fui en grand nombre avec eux. »(13)
13. Les pressions migratoires exercées par les conflits armés partout dans le monde sont un problème beaucoup trop vaste et trop complexe pour pouvoir être traité comme il se doit ici. En fin de compte, pendant que les pays développés prospèrent, une grande partie du reste du monde souffre des conséquences des conflits ethniques et religieux. Les vagues de réfugiés, de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays et de personnes dans une situation d’urgence humanitaire sont alors trop importantes pour être facilement absorbées, et il n’y a aucune solution facile en vue.
14. Les conséquences immédiates sur le plan de la sécurité des divers types de conflits armés décrits plus haut préoccupent la communauté internationale et les divers organismes auxquelles appartient le Canada. Voici quelques-unes de ces préoccupations :
15. La prévention et le contrôle de ces problèmes de sécurité d’envergure internationale nécessiteront une intervention de même nature. Malgré les progrès qu’ils ont réalisés en ce sens, les États et les organismes devront collaborer comme jamais il ne leur a été possible.
16. Le Canada veut prévenir l’importation des conflits politiques étrangers, quelle qu’en soit la forme. La plupart des immigrants et des réfugiés ne désirent qu’une vie meilleure et ceux qui s’installent ici ont le droit d’oublier les conflits qu’ils ont fuis et d’être protégés contre le harcèlement, la coercition et la violence physique. Malheureusement, au cours des dernières années, il y a eu trop d’actes illégaux, inacceptables ou violents au Canada associés à des conflits à l’étranger dont la plupart ont été couverts comme il se doit par la presse. Voici quelques exemples :
17. Pour empêcher la répétition de tels actes et l’importation des conflits politiques étrangers, le Service se prévaut des pouvoirs que lui confère la Loi sur le SCRS pour mener les activités suivantes :
18. L’examen de l’information publique sur les conflits nationaux et internationaux débouche sur les conclusions suivantes :
| N° | Esc. | Pays | Début | Morts | Nombre cumulatif de morts |
|---|---|---|---|---|---|
|
1. |
|
Soudan |
1983- |
100 000 |
2 000 000 |
|
2. |
|
Éthiopie-Érythrée |
1988- |
50 000 |
50 000-70 000 |
|
3. |
|
Yougoslavie (Kosovo) |
1998- |
18 000 |
18 000 |
|
4. |
|
Afghanistan |
1978- |
10 000 |
500 000 |
|
5. |
|
Angola |
1991- |
10 000 |
1 500 000 |
|
6. |
|
Sierra Leone |
1991- |
6 000 |
50 000-150 000 |
|
7. |
|
Congo, RD |
1998- |
6 000 |
6 000 |
|
8. |
|
Algérie |
1990- |
5 000 |
100 000-120 000 |
|
9. |
|
Sri Lanka |
1983- |
5 000 |
60 000-75 000 |
|
10. |
|
Colombie |
1964- |
5 000 |
45 000-250 000 |
|
11. |
|
Russie (Tchétchénie) |
1999- |
5 000 |
5 000 |
|
12. |
|
Inde-Pakistan |
1989- |
3 000 |
30 000-70 000 |
|
13. |
|
Turquie |
1983- |
3 000 |
40 000 |
|
14. |
|
Ouganda |
1989- |
2 000 |
12 000-300 000 |
|
15. |
|
Congo - Brazzaville |
1993- |
2 000 |
15 000 |
|
16. |
|
Rwanda |
1994- |
1 000 |
825 000-1 000 000 |
|
17. |
|
Guinée-Bissau |
1998- |
1 000 |
1 000 |
|
18. |
|
Iraq-É.-U., R.U. |
1998- |
1 000 |
1 000-2 000 |
|
20. |
|
Pakistan (Pendjab) |
1985- |
1 000 |
1 000 |
|
21. |
|
Pakistan (Sind) |
1986- |
1 000 |
5 000 |
|
22. |
|
Iraq (Kurdes) |
1987- |
1 000 |
100 000-250 000 |
|
23. |
|
Iraq (arabes des régions marécageuses du sud) |
1991- |
1 000 |
30 000-100 000 |
|
24. |
|
Russie (Daghestan) |
1999- |
1 000 |
1 000 |
|
25. |
|
Indonésie (Timor oriental) |
1975- |
1 000 |
200 000 |
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désescalade
du conflit;
escalade du conflit;
=
situation
plus ou moins la même
1. Ruth Leger Sivard et les autres, World Military and Social Expenditures, 16e édition, Washington, 1966, p. 7.
3. Margareta Sollenberg et les autres, SIPRI Yearbook: Armaments, Disarmament and International Security, 1989-1998 inclusivement.
4. Dan Smith et les autres, The State of War and Peace Atlas, Institut international de recherche sur la paix, Oslo, 1997, p. 13.
6. Mary Robinson, Haut Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’homme, « There Must Be Accountability for East Timor’s Ordeal », International Herald Tribune, 9 septembre 1999, p.12.
7. A.J. Jongman, « Downward Trend in Armed Conflicts Reversed », PIOOM Newsletter, hiver 1999-2000, vol. 9, n° 1, p.29. Données en date du milieu de l’année 1999.
9. Sadako Ogata, Haut Commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés, Funding and Donor Relations, p.13.
10. A.J. Jongman A.P. Schmid, "Mapping Dimensions of Contemporary Conflicts and Human Rights Violations," PIOOM, 1998, citant R. Väyrynen, "The Age of Humanitarian Emergencies," Helsinki, WIDER, Research for Action, 25, 1996.
12. Stephen Castles et Mark J. Miller, The Age of Migration: International Population Movements in the Modern World, New York, 1998, p.15.
14. Rapport du Comité spécial du Sénat sur la sécurité et les services de renseignement, Ottawa (Canada), janvier 1999, p.6.
15. A.J. Jongman, p.29. Données en date de novembre 1999.
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