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Aux yeux des terroristes, une toxicité extrême est peut-être la propriété la plus intéressante que puisse posséder un agent biologique et ce, même en comparaison avec d'autres armes de destruction massive. Cette constatation est. exprimée de diverses manières :
Berkowitz et coll. décrivent la toxicité des agents biologiques comme suit :
«La puissance de ces agents pathogènes, exprimée en fonction du poids de la dose, est supérieure à celle des produits chimiques les plus toxiques; dans bien des cas, il suffit de quelques organismes viables, ou de quelques milliers, pour causer une infection. Comme il est possible de faire des préparations pathogènes d'une concentration de l'ordre de 1010 microorganismes par gramme, la dose infectante va de 0,1 microgramme par sujet à des valeurs moindres, selon l'agent. Vu la facilité d'infiltration du nuage d'aérosol et comme la dose infectante est indépendante du poids du sujet visé (parce que l'agent pathogène se reproduit dans l'organisme hôte), la quantité d'agent biologique nécessaire pour une atteinte massive est vraiment très faible.» (1972 : VIII-54).
Dans un certain nombre d'études, on a comparé les doses nécessaires pour un attentat hypothétique selon qu'on utilise un agent biologique ou des agents chimiques; par exemple :
Comme le laisse entrevoir la très grande diversité (et parfois le caractère contradictoire) des estimations présentées ci-dessus, beaucoup d'inconnues et beaucoup d'incertitude nous empêchent encore d'avoir une idée exacte des effets des agents biologiques. À l'évidence, il peut être fort trompeur d'extrapoler directement d'après les effets de la dose létale individuelle d'une substance donnée pour estimer la mortalité qui résulterait d'une application massive, car il faut un moyen d'administrer l'agent de façon efficace (ce sur quoi nous reviendrons plus loin). Néanmoins, si l'on considère seulement la létalité des agents biologiques, on ne peut nier qu'ils nous «en donnent plus pour notre argent» — au moins en théorie. À ce point de vue en particulier, la plupart des auteurs les jugent beaucoup plus efficaces que les armes chimiques; dans certains cas, on les compare même aux armes nucléaires. Pour reprendre les mots de Kupperman et Woolsey : «Le terroriste qui dispose d'armes chimiques ou radiologiques peut tuer des centaines, voire des milliers de personnes. Avec un arsenal biologique, par contre, il peut principe éliminer des dizaines, voire des centaines, de milliers de personnes» (Kupperman et Woolsey, 1988 : 5). Ailleurs, Kupperman (ancien chercheur scientifique principal de l'Arms Control and Disarmament Agency (É.-U.)) va encore plus loin : en 1977, il déclare que «les agents biologiques — toxines et organismes vivants — peuvent rivaliser avec les armes thermonucléaires, offrant la possibilité de causer des centaines de milliers à plusieurs millions de morts en une seule opération.» (cité dans Kupperman et Trent, 1979 : 633); en 1989, il ajoute : «un attentat à l'arme biologique pourrait peut-être causer une mortalité supérieure à celle qu'entraînerait une importante explosion nucléaire.» (Kupperman et Kamen, 1989 : 103)4. Selon une citation récente, Graham Pearson, chef du Chemical and Biological Defence Establishment (Grande-Bretagne) aurait affirmé que «L'agent du charbon bactéridien, s'il était pulvérisé par un aéronef durant une nuit fraîche et sans vent, pourrait entièrement détruire la ville de Washington D.C., ce qui pourrait entraîner jusqu'à trois millions de morts, contre deux millions avec la bombe à hydrogène.» (Majendie, 1994).
Il semble qu'aux yeux des terroristes, les armes biologiques présentent de l'intérêt pour un certain nombre d'autres raisons, particulièrement en comparaison avec d'autres armes de destruction massive. Certains des facteurs entrant en considération ont trait à la toxicité, aspect que nous venons de voir. Par exemple, vu la puissance létale des agents biologiques, les quantités nécessaires sont moindres; il est donc possible de réduire le coût et la complexité de leur production ou de leur acquisition par d'autres moyens, de sorte qu'il n'est pas nécessaire de disposer d'une importante infrastructure de personnel et d'installations, ce qui est avantageux au point de vue de la sécurité et permet d'éviter plus facilement d'être repéré.5 Nous expliquerons plus loin combien il est relativement facile et peu coûteux de fabriquer ou de se procurer des armes biologiques, surtout si l'on compare avec les armes nucléaires. Parmi les autres avantages que présentent les agents biologiques, signalons les suivants :
«Un programme perfectionné, destiné à produire un engin à fission nucléaire coûterait probablement des centaines de millions de dollars, tandis que pour produire de la toxine botulinique A, laquelle est plus mortelle que le gaz neurotoxique, il faut compter environ 400 $ le kilogramme. En 1969, un groupe d'experts en armes chimiques et biologiques témoignant devant un comité des Nations Unies estimait que les pertes causées par une opération de grande envergure dirigée contre la population civile reviendraient à environ 2 000 $ par kilomètre carré avec des armes classiques, à 800 $ avec des armes nucléaires, à 600 $ avec des gaz neurotoxiques et à 1 $ avec des armes biologiques.» (1987 : 16).
Selon Berkowitz et coll. : «Le coût de l'équipement et des installations de production (pour les armes biologiques) est un peu plus élevé que pour les toxiques chimiques, mais beaucoup moindre que pour les armes nucléaires illicites; en outre, les obstacles à surmonter pour se procurer une culture d'ensemencement sont minimes par comparaison aux problèmes que pose l'approvisionnement en matières fissiles spéciales (1972 : VIII-66).
Comme nous l'avons déjà vu, les spécialistes semblent convenir à l'unanimité qu'il est beaucoup plus facile pour une organisation terroriste de produire, ou d'obtenir par d'autres moyens, des agents biologiques que des armes nucléaires. Toutefois, les opinions divergent considérablement lorsqu'il s'agit de dire jusqu'à quel point, exactement, il est facile de se procurer des armes biologiques et, plus particulièrement, quelles compétences techniques sont nécessaires. À un extrême, on trouve des auteurs qui, comme Mullins, affirment que :
«Contrairement aux armes nucléaires, les agents bactériologiques ne nécessitent pratiquement aucune connaissance technique. Presque tout le monde peut se servir des agents biologiques. Comme ce type d'arme n'exige aucune connaissance spéciale, aucune expertise technique et aucune installation de laboratoire de haute technologie, le coût serait minime. La production de ce type d'agents ne nécessiterait pas non plus de réunir une équipe nombreuse [...]» (1992 : 101).
De même, Simon affirme : «Il est possible de produire divers agents biologiques chez soi ou dans un petit laboratoire, sans posséder de connaissances scientifiques avancées.» (1989 : 13)10. Selon Douglass et Livingstone, «Pour une personne qui possède les connaissances nécessaires, les démarches à faire pour se procurer des souches d'organismes toxigènes ou pathogènes très dangereux — et pour en produire une quantité suffisante — sont à peu près aussi complexes que la fabrication de la bière et moins dangereuses que le raffinage de l'héroïne.» (1987 : 23). Baum ajoute : «En fait, tous les renseignements dont on a besoin pour produire une arme biologique se trouvent dans une bibliothèque publique.» (1993 : 17). Ponte, de son côté, affirme que «les terroristes possédant les connaissances techniques acquises à la deuxième année d'études collégiales avec majeure en biologie pourraient voler des microorganismes létaux (ou même en acheter chez un fournisseur de matériel de recherche) et, en les cultivant, se donner les moyens d'éliminer des millions de personnes.» (1980 : 52). Watkins insiste aussi sur la facilité de la production :
«L'équipement utilisé pour fabriquer de la bière suffit amplement pour produire en quantités importantes une arme biologique avec des organismes d'origine naturelle causant des maladies comme le charbon bactéridien, la cryptococcose, le choléra, la brucellose, la peste et la fièvre typhoïde. Si l'organisation est assez développée pour posséder des installations de culture tissulaire, elle peut se lancer dans la production massive des virus de la variole, du typhus et de la fièvre jaune, en utilisant les mêmes méthodes que pour la production des vaccins. Des indications générales sont fournies dans les publications [...]. Ainsi, avec un minimum d'argent et de connaissances, un groupe peut se procurer une redoutable arme de destruction massive.» (1987 : 195).
Plus loin dans le même article, Watkins rappelle que «même les groupes terroristes les plus modestes possèdent probablement l'organisation et les ressources nécessaires pour produire et utiliser de telles armes.» (1987 : 197).
Dans d'autres sources, on est moins convaincu de la facilité de production et d'utilisation dea agents biologiques pour les terroristes. Mengel, par exemple, signale que les ressources nécessaires sont plus considérables, dans une certaine mesure, que celles dont on a besoin pour utiliser des agents chimiques, précisant que «l'importance des installations et des coûts sont à l'avenant.» (1976 : 455-6)11. D'après lui, les connaissances nécessaires débordent probablement celles d'un biologiste, de sorte que les services d'un microbiologiste et d'un pathologiste seraient requis [...] pour résoudre le problème de la détérioration de l'agent biologique une fois celui-ci libéré, ce qui suppose des compétences étendues, plus étendues, même, que celles que possèdent les microbiologistes et les pathologistes (1976 : 455-6)12. Mengel estime que ce problème est vraisemblablement trop complexe pour qu'une seule personne puisse le résoudre :
«Il faudrait que cette personne possède une formation très avancée ainsi que de l'expérience en microbiologie, en pathologie, en physique des aérosols, en aérobiologie et même en météorologie, pour avoir des chances raisonnables de succès dans la production et l'utilisation d'un agent biologique. Par conséquent, même s'il est possible qu'une personne réussisse dans une telle entreprise technologique, il est très peu probable qu'une telle chose se produise. Idéalement, pour réussir ce genre d'opération, il faut une équipe d'au moins trois ou cinq personnes, disposant de tous les moyens nécessaires, dont la formation, les connaissances en matière de tactique et de technique, les ressources et de l'expérience pratique dans ce genre de travail.» (1976 : 456)13.
Root-Bernstein semble être du même avis que Mengel; en effet, selon lui, «Il faut posséder un baggage de connaissances peu commun pour pratiquer le terrorisme biologique. En outre, non seulement le moment, mais aussi le lieu et l'occasion doivent être propices. Jusqu'ici, les organisations terroristes n'ont pas eu les connaissances et la formation avancées nécessaires pour planifier et exécuter une opération de terrorisme biologique. Il semble que les groupes terroristes connus ne comptent dans leurs rangs que très peu de personnes, sinon aucune, ayant fait des études poussées en microbiologie, en médecine, en pharmacologie et en agronomie (1991 : 50)14.
Toutefois, la plupart des auteurs ont une opinion qui se rapproche davantage de celles émises par le premier groupe. Ils soulignent combien il est facile de trouver dans les publications des renseignements détaillés sur pratiquement toutes les étapes du processus. Mullen précise que «Les méthodes à suivre pour prélever, sélectionner, identifier, isoler et cultiver pratiquement n'importe quel organisme susceptible de mettre en danger la santé publique sont décrites dans des textes et des manuels de microbiologie à grande diffusion, et qu'on y trouve même ce qu'il faut pour le prélèvement, la conservation et la culture de B. anthracis.» (1978 : 76)15. Pour ce qui est de disséminer l'agent de façon efficace, Kupperman et Smith signalent :
«Il est facile de se renseigner sur la technologie de dispersion des aérosols en consultant des sources documentaires et commerciales à diffusion générale; en outre, pour mettre en aérosol un agent biologique, on peut utiliser un équipement qui, à toutes fins pratiques, se vend en magasin pour des applications industrielles, médicales ou agricoles licites. Pour ceux qui ont accès à un atelier d'usinage ordinaire, il ne serait pas difficile de fabriquer des générateurs d'aérosols et d'intégrer les éléments nécessaires pour obtenir des systèmes fiables pour la dissémination de microorganismes ou de toxines.» (1993 : 41).
Dans la plupart des sources, on semble aussi présumer qu'une personne possédant un minimum de connaissances techniques peut acquérir les compétences nécessaires. Selon Kupperman et Smith, par exemple, «en matière de biotechnologie, l'équipement et les connaissances ont été largement diffusés dans les pays industrialisés, ainsi que dans bien des pays du tiers monde, [...] et qu'il sort littéralement chaque année des universités des États-Unis, d'Europe et d'Asie des milliers de scientifiques et d'ingénieurs possédant suffisamment de connaissances techniques pour produire des armes biologiques et les utiliser avec efficacité.» (1993 : 37).16 En 1989, Iris Shannon, présidente de l'American Public Health Association, a cité «plusieurs experts» qui estiment qu'il est très facile de se fabriquer une arme biologique et que bon nombre de nouveaux organismes peuvent tout simplement être mis au point dans une cuisine, puis produits en quantité dans une brasserie.» (SCJ, 1990 : 114).
Au sujet de la toxine botulinique, Mullen soutient qu'avec «de modestes installations, une personne peut produire dans un délai relativement court plusieurs centaines de DL50 pour l'humain.» (1978 : 74).17 De même, il estime que se procurer une culture d'ensemencement de l'agent du charbon bactéridien «ne devrait présenter que des difficultés moyennes à une personne ayant étudié en microbiologie ou dans une discipline connexe.» (1978 : 75).18 À propos du ricin, Kupperman et Smith déclarent : «Il suffit simplement d'une fève et d'un terroriste n'ayant pas froid aux yeux qui accepte d'en extraire la toxine. L'extraction au solvant de la toxine albuminoïde est une opération en deux étapes courante et bien connue.» (1993 : 40).
D'après le rapport du Congressional Office of Technology Assessment (OTA) (É.-U.), «la culture de microorganismes et la production de toxines à des fins terroristes ne sont pas particulièrement exigeantes au point de vue technique. Selon la plupart des estimations, un étudiant de deuxième ou de troisième année de médecine ou de microbiologie devrait posséder suffisamment d'expérience en laboratoire pour être en mesure de préparer un agent biologique sans s'exposer à trop de dangers.» (1992 : 37). De même, pour Jenkins et Rubin, «Un microbiologiste chercheur, probablement au moins du niveau de la maîtrise, devrait posséder les connaissances techniques nécessaires. Il faut aussi certaines connaissances sur les systèmes de production d'aérosols, mais un dispositif rudimentaire ne nécessite pas de connaissances très poussées [...] (1978 : 226). Plusieurs auteurs pensent que si les terroristes ne possèdent pas l'expertise technique, il leur est relativement facile de recruter ceux qui l'ont (Simon, 1989 : 13)19. Dans le rapport de l'OTA, on précise que «certains États qui possèdent ou qu'on soupçonne de posséder des programmes d'armement biologique ont aussi financé des organisatons terroristes. (1992 : 37).
Les agents biologiques utilisés comme armes sont des microorganismes vivants (bactéries, protozoaires, rickettsies, virus et champignons) et des toxines (composés chimiques) produites par des microorganismes, des plantes ou des animaux. (Dans certaines sources, les toxines sont considérées comme des agents chimiques, mais la plupart des auteurs les placent avec les agents biologiques, ce qui est aussi le cas dans la Convention sur les armes biologiques de 1972 — comme le montre son titre officiel (Convention sur l'interdiction de la mise au point, de la fabrication et du stockage des armes bactériologiques (biologiques) ou à toxines et sur leur destruction). Dans les sources écrites, on signale de nombreux agents biologiques susceptibles d'être utilisés comme armes terroristes20. On nomme entre autres les suivants : bacille du charbon bactéridien, cryptococcose, Escherichia coli, Haemophilus influenzae, brucellose (mélitococcie) , coccidioïdomycose, psittacose (maladie des perroquets), Yersina pestis (la peste qui sévissait au XIVe siècle), Tularemiae (l'agent de la tularémie), paludisme, choléra, fièvre typhoïde, peste bubonique, venin de cobra, toxine de mollusques, toxine botulinique, saxitoxine, ricin, variole, Shigella flexneri, S. dysenteriae (Shiga), Salmonella, entérotoxine B staphylococcique, fièvre hémorragique, encéphalomyélite équine du Vénézuéla, Histoplasma capsulatum, peste pneumonique, fièvre pourprée des montagnes Rocheuses, dengue, fièvre de la vallée du Rift, dipthérie, mélioïdose, morve, tuberculose, hépatite infectieuse, Encephalitides, blastomycose, nocardiose, fièvre jaune, typhus, mycotoxine tricothécénique, aflatoxine et fièvre Q. Certains de ces agents sont très létaux; d'autres n'auraient essentiellement qu'une action incapacitante21. Certains auteurs émettent aussi des conjectures sur l'utilisation à des fins terroristes de nouveaux agents produits par génie génétique qui pourraient, par exemple, résister aux méthodes de traitement classiques ou ne toucher que certains groupes ethniques.
Pour Douglass et Livingstone, le plus probable serait que les terroristes choisissent une bactérie plutôt qu'un virus ou une rickettsie, car les infections à rickettsie se traitent facilement avec des antibiotiques et les virus sont plus difficiles à cultiver que les bactéries et, souvent, ne vivent pas longtemps hors de l'organisme hôte (1987 : 13)22. Ils poursuivent en ajoutant que les toxines sont plus stables et que certaines ont en outre le double avantage d'être relativement simples à produire et extrêmement toxiques. On peut présumer que les principaux critères qui guideraient le choix des terroristes seraient la toxicité; la facilité de production ou d'obtention; la facilité de culture et de dissémination; la résistance23; la difficulté que poserait la détection et (ou) les contremesures; la rapidité de l'effet (ce qui peut être souhaitable dans certains cas, mais défavorable dans d'autres); enfin, la contagiosité.
Malgré le grand nombre et la diversité des agents possibles, la plupart des auteurs se sont surtout intéressés à un nombre relativement restreint de choix probables. Berkowitz et coll., par exemple, n'en retiennent que huit : le charbon bactéridien, la brucellose, la coccidioïdomycose, la cryptococcose, la peste pneumonique, la psittacose, la fièvre pourprée des montagnes Rocheuses, et la tularémie (1978 : 225). Ils expliquent que certaines des maladies susceptibles de servir comme armes biologiques, telles que la morve, la mélioïdose, la dysenterie bacillaire, la fièvre Q, et les diverses encéphalites et encéphalomyélites, ne figurent pas [sur leur liste] pour un ensemble de raisons liées au contexte propre à une organisation terroriste : accès limité, difficulté de culture, faible résistance aux traitements agressifs nécessaires pour la dissémination, problèmes que pose la protection des exécutants, similitude des effets avec ceux des maladies figurant sur la liste etc.». Ils conviennent toutefois que ces maladies «pourraient être choisies comme armes biologiques pour une opération illicite.» (1972 : VIII-57). Les huit maladies qu'ils ont retenues peuvent être classées «en trois groupes en fonction de l'importance» accordée à un double critère «d'efficacité à causer des pertes et d'épidémicité» : «la peste et la psittacose sont des agents potentiellement épidémiques; le charbon bactéridien, la peste et la fièvre pourprée des montagnes Rocheuses sont des maladies très létales; enfin, les autres maladies sont, idéalement, incapacitantes et non épidémiques.» (1972 : VIII-67).
Pour l'intérêt pratique qu'elles présentent du point de vue de l'organisation terroriste, Berkowitz et coll. décrivent les maladies les plus avantageuses. Ils commencent par les maladies très létales :
«Le bacille du charbon bactéridien n'est pas rare en milieu médical; on peut l'isoler régulièrement de ses réservoirs naturels; il se cultive facilement et en quantité; enfin, comme il est sporogène, il reste stable à la dissémination, ce qui compense dans une certaine mesure son moindre pouvoir infectieux. Les bactéries de la peste sont moins répandues en milieu médical, mais peut-être plus faciles à trouver dans les réservoirs naturels que ne l'est l'agent du charbon; elles sont par ailleurs plus difficiles à cultiver et plus sensibles à l'action agressive de la pulvérisation en aérosol; toutefois, elles ont un très grand pouvoir infectieux, tant à la dissémination primaire que secondaire. L'agent de la cryptococcose est une levure qu'on peut isoler de lésions localisées ou du liquide céphalorachidien des personnes atteintes de cette maladie, [...] mais comme celle-ci se voit rarement, tant sous sa forme clinique que sous sa forme naturelle, l'obtention de l'agent peut poser un problème pour l'organisation terroriste. Cette levure se cultive facilement, mais elle pousse lentement, et peut être difficile à disséminer.» (1972 : VIII-73)
Au sujet des maladies incapacitantes ou à faible pouvoir létal ils déclarent :
« [...] les agents de la brucellose (mélitococcie) se cultivent difficilement et l'immunisation présente des problèmes; ils ont toutefois un pouvoir infectieux très élevé, sont faciles à obtenir, tant de sources médicales que de sources naturelles, et sont relativement stable à la pulvérisation en aérosol [...] L'agent de la tularémie est extrêmement infectieux et s'obtient facilement; il est aussi difficile à cultiver et sa fragilité complique la dissémination. Les spores de Coccidioides immitis, agent de la coccidioïdomycose, s'obtiennent et se cultivent facilement, sont très stables, et très efficaces, à la condition que la population visée ne se trouve pas dans une région où la maladie est endémique, car le taux d'immunité naturelle peut atteindre 80 % dans certains endroits [...] les rickettsies qui causent la fièvre pourprée des montagnes Rocheuses s'obtiennent facilement et l'on peut se prémunir contre cette maladie; toutefois, la production de ces organismes exige une technique virologique spécialisée et il est difficile de les disséminer tout en maintenant leur virulence. Les préparations concentrées du virus de la psittacose sont extrêmement dangereuses et aucun vaccin efficace n'a encore été mis au point. On peut trouver le virus dans un élevage de dindons infectés, mais il peut être long de repérer un tel élevage; en outre la production du virus en quantité suffisante est très exigeante. Le taux de mortalité est très bas lorsque la psittacose est traitée, mais en l'absence de traitement, la maladie est souvent mortelle [...]. Comme elle peut se propager par infection secondaire, il est difficile de prévoir si une dissémination primaire sur un territoire étendu aurait pour effet de sursaturer les ressources médicales et de causer une mortalité élevée.» (1972 : VIII-74).
La liste de Mullins est un peu plus longue que celle de Berkowitz et coll.; Mullins ne retient pas la coccidioïdomycose, ni la peste pneumonique, ni la fièvre pourprée des montagnes Rocheuses, mais il ajoute Escherichia coli, Haemophilus influenzae, Yersina pestis, le paludisme, le choléra, la fièvre typhoïde, la peste bubonique, le venin de cobra et la toxine de mollusques (1992 : 102). Dans son rapport de 1992, l'OTA nomme huit agents susceptibles d'être utilisés comme armes biologiques : le charbon bactéridien, la tularémie, Yersina pestis, Shigella flexneri («pour contaminer l'eau ou les aliments des populations civiles»), S. dysenteriae (shiga), des salmonelles comme Salmonella typhi (ici encore, «pour contaminer les aliments, l'eau et d'autres boissons»), la toxine botulinique et l'entérotoxine B staphylococcique (1992 : 37-8). La liste de Kupperman et Smith est la plus courte : elle ne comprend que le charbon bactéridien, la toxine botulinique et le ricin (1993 : 38-9).
Comme nous pouvons le voir, le charbon bactéridien se retrouve sur toutes les listes. Les raisons de cette unanimité ne sont pas difficiles à deviner; nous avons déjà parlé de l'extrême toxicité de cet agent et de la facilité relative de la production et de la dissémination. Kupperman et Trent ajoutent en outre :
«Presque tous les microorganismes meurent rapidement s'ils sont exposés au soleil; ils supportent les températures élevées et sont facilement détruits par dessiccation. Bref, ils sont fragiles. Or, ce n'est pas le cas de l'agent du charbon bactéridien : c'est un organisme robuste; à l'état de spore, il peut survivre pendant des dizaines d'années et supporte d'importantes variations de milieu.» (1979 : 68).
Jenkins et Rubin sont du même avis et ajoutent : «En l'absence de traitement, le charbon bactéridien est toujours mortel et, même lorsque la maladie est traitée, son pouvoir létal est élevé. Les spores du charbon peuvent survivre dans l'eau bouillante et l'on en a trouvé qui étaient demeurées vivantes dans le sol des dizaines d'années après la contamination initiale.» (1978 : 226)24.
Parmi les autres agents susceptibles d'être utilisés à des fins terroristes, signalons les suivants :
L'utilisation du virus de la variole à des fins terroristes est examinée dans au moins deux sources, mais l'hypothèse est écartée parce que cet agent n'est conservé que dans deux endroits au monde (le Center for Disease Control d'Atlanta et l'Institut de recherche virologique de Moscou) et parce que, dans les deux cas, les installations sont sécuritaires (Wiener, 1991 : 130; OTA, 1992 : 39). Il y a toutefois lieu de signaler un article de presse récemment paru où sont décrites les conditions de sécurités extrêmement déficientes des installations de Moscou. Pour reprendre les mots de Howard Witt, du Chicago Tribune : «Deux aimables retraités gardant les portes, une clôture désarticulée coiffée de quelques bouts de fil barbelé et un système d'alarme vétuste relié à un lointain poste de police, voilà ce qui interdit l'accès au lieu où est conservé l'un des virus les plus redoutables de l'histoire de l'humanité, voilà ce qui est censé faire obstacle au terroriste déterminé à se procurer une telle arme.» On dit que Vitaly Zverev, le directeur adjoint du laboratoire, a admis que «rien ne peut arrêter un terroriste vraiment décidé de se servir du virus de la variole.»(Witt, 1994 : A10)25.
Finalement, comme nous l'avons vu plus haut, on s'est interrogé sur la possibilité que des organismes produits par génie génétique soient utilisés. Selon Douglass et Livingstone, «une organisation terroriste pourrait très bien décider d'explorer le domaine encore peu connu de la manipulation génétique pour fabriquer des agents chimiques mutagènes modifiant le code génétique ou produisant des maladies capables de résister à tous les antibiotiques connus et contre lesquelles l'organisme humain serait sans défense.» (1987 : 14)26. Toutefois, dans son rapport de 1992, l'OTA en arrive à conclure qu'il faudrait que les agents produits par génie génétique soient «fournis par un État disposant d'un programme avancé de guerre biologique à but offensif et que même si une telle chose était réalisable, il faudrait des années de travail ardu avec des moyens technologiques de pointe.» (1992 : 38-9). Wiener semble du même avis, car il estime que «si [des terroristes] se servaient d'armes perfectionnées mises au point par génie génétique, on supposerait aussitôt qu'ils sont soutenus par un État. L'utilisation de ce genre d'armes révèle quels pays fournissent les organisations terroristes [...] lesquelles risquent d'être éliminées par une politique concernant ce genre de moyens.» (1991b : 71).
Pour sa part, Watkins déclare simplement que l'emploi d'organismes produits par génie génétique «est tout à fait inutile, [...] puisqu'il est déjà difficile de se protéger contre les maladies d'origine naturelle.» (1987 : 195). Il semble que ce soit également l'avis des divers «experts» des National Institutes of Health et de la National Science Foundation (NSF) des États-Unis qui ont donné une interview au magazine The Futurist en 1981. Tout en insistant sur le fait que «Les techniques de recombinaison de l'ADN [...] sont assez simples pour être maîtrisées par une bonne proportion de personnes prêtes à mettre le temps nécessaire pour les étudier [...] et qu'elles pourraient être utilisées dans des laboratoires relativement petits partout dans le monde», les scientifiques, d'après l'article, «ne craignent pas que le génie génétique soit ainsi employé, parce que les armes biologiques sont déjà si perfectionnées et si redoutables, que l'épissage génétique n'apporterait rien qui en vaille vraiment la peine». On poursuit en citant Herman Lewis, chef des activités relatives à l'ADN recombinant à la NSF : «Ceux qui utilisent des armes biologiques, à des fins terroristes ou dans d'autres buts, et qui connaissent bien la question ne s'intéressent pas au génie génétique, car ils ont à leur disposition des moyens beaucoup plus puissants.» (Futurist, 1981 : 18).
Les terroristes peuvent recourir à divers moyens pour se procurer une culture d'ensemencement ou même une quantité d'agent biologique suffisante pour la réalisation d'une opération terroriste : ils peuvent voler ce dont ils ont besoin dans un établissement autorisé; l'acheter sur le marché noir; le faire venir par la poste de fournisseurs légalement autorisés; l'obtenir d'un gouvernement «ami»; ou l'extraire de sources naturelles. Au sujet de la dernière méthode, Kupperman et Smith affirment que «Même de nos jours, les agents les plus efficaces et les plus faciles à employer sont présents à l'état naturel dans l'environnement; ce ne sont pas des formes artificielles.» (1993 : 38). Ils précisent d'ailleurs que le charbon bactéridien «est endémique dans plusieurs grandes régions du monde.» (1993 : 39).
Douglass et Livingstone signalent que les agents du charbon bactéridien, de la peste, de la brucellose, de la tularémie et de la variole peuvent tous être isolés de sources naturelles; les mycotoxines tricothécéniques proviennent du maïs, l'aflatoxine, des arachides, et le ricin, de la fève de ricin (1987 : 23). Ils donnent même une recette :
« [...] pour produire un puissant mélange de mycotoxines tricothécéniques, il suffit au terroriste de préparer une bouillie de farine de maïs et d'y ajouter du maïs contaminé ou une souche appropriée du champignon. Pour accélérer la croissance et augmenter le rendement, enrichir cette préparation avec des nutriments et ajouter un antibiotique comme la streptomycine. Il suffit ensuite d'attendre que la moisissure toxigène se développe. Après un délai approprié, on déshydrate le mélange, on broie le produit solide et l'on en extrait les tricothécènes avec de l'alcool, puis on laisse l'alcool s'évaporer : on obtient ainsi un puissant mélange réunissant toute une variété de tricothécènes, plus fort que l'une ou l'autre des souches prises individuellement. Cette préparation est presque aussi puissante qu'un agent neurotoxique si l'on y ajoute de l'aflatoxine (produite à partir d'arachides) [...] .Le port d'un masque et de gants chirurgicaux est la seule précaution à prendre durant le procédé de fabrication.» (1987 : 23-4)
Selon Mullen, pour se procurer une culture d'ensemencement, il vaut peut-être mieux que le terroriste privilégie les sources naturelles, car c'est le moyen qui présente le maximum de sécurité (1978 : 76).27 Mengel est aussi d'avis que c'est «la source la plus sécuritaire», mais il ajoute que cette méthode «suppose que le terroriste fasse des prélèvements, puis isole et identifie l'organisme, ce qui, de toute évidence, [...] n'est pas à la portée du profane.» (1976 : 456). Néanmoins, Berkowitz et coll. décrivent de façon assez détaillée comment procéder pour fabriquer de la toxine botulinique :
«En général, pour obtenir une quantité suffisante de toxine, il faut se procurer des spécimens infectés par C. Botulinum, cultiver et isoler l'organisme, puis déterminer s'il s'agit du type recherché, soit le type A, lequel se révèle très toxique dans les épreuves effectuées sur des animaux de laboratoire; une fois la souche recherchée isolée, on doit la cultiver en quantité, et, finalement, il faut concentrer et purifier la toxine produite pour limiter le plus possible la quantité totale de matériel nécessaire pour la réalisation de l'opération terroriste [...] ».
« [...] L'organisme, ou ses spores, est très répandu dans le monde; on le trouve aussi bien dans des sédiments marins que dans des dépôts glaciaires à quelque 11 000 pieds d'altitude. On l'a isolé des sédiments de cours d'eau et de lacs et du sol de terres vierges et cultivées [...] Comme l'isolement, la culture et la caractérisation des Clostridia revêtent beaucoup d'importance dans le secteur de l'alimentation et dans le domaine de la médecine (parce que le tétanos et la gangrène gazeuse sont causés par des Clostridia) les méthodes utilisées sont maintenant plus ou moins uniformisées et il en est abondamment question dans les sources documentaires [...] » (1972 : VIII-46).
Évidemment, le plus rapide est de voler ou d'acheter l'agent sous une forme prête à l'emploi. Parmi les sources possibles, il y a les établissements de recherche sur les moyens de guerre biologique, les laboratoires des établissements universitaires et des établissements de recherche des services de santé publique, les laboratoires de recherche pharmaceutique et les maisons de vente par correspondance. Bon nombre d'auteurs constatent avec inquiétude les lacunes de la sécurité dans ce genre d'établissements. Mullins, par exemple, signale que «les installations de recherche sur les moyens de guerre biologique [...] ne sont pas aussi bien surveillées que les installations nucléaires. Des terroristes pourraient s'y introduire et, contrairement à ce qui arriverait dans une centrale nucléaire, s'approprier en peu de temps un agent biologique, ou simplement le libérer dans l'atmosphère, avant de repartir comme ils sont venus (1992 : 103)28. Les établissements de recherche civils sont probablement encore moins sécuritaires. Selon Douglass et Livingstone :
«Un terroriste se faisant passer pour un étudiant de deuxième ou troisième cycle ou pour un médecin chercheur en épidémiologie aurait vraisemblablement accès à de nombreuses cultures d'organismes pathogènes qu'il pourrait voler sans difficulté et sans vraiment risquer d'être découvert [...] Les terroristes pourraient aussi faire chanter des employés des établissements médicaux ou de recherche pour les forcer à leur fournir des organismes pathogènes. Dans la plupart des laboratoires de recherche en biologie ou dans un domaine médical connexe, la sécurité physique est insuffisante et le personnel n'est pas régulièrement contrôlé.» (1987 : 24)
Berkowitz et coll. souscrivent à cette opinion :
«Un terroriste n'ayant pas les qualifications d'un «chercheur professionnel» pourrait, par une simple visite clandestine dans un laboratoire de recherche où l'organisme qu'il recherche est utilisé, s'en procurer une quantité suffisante pour ensemencer une culture; il en faut si peu que le vol, s'il est perpétré avec discrétion, ne serait probablement jamais remarqué. Avec cette méthode d'acquisition, on a l'avantage d'obtenir des souches pures de virulence établie.» (1972 : VIII-69)
Évidemment, les gens de l'industrie de la biotechnologie pourraient diverger d'opinion. L'un d'entre eux affirmait, dans un témoignage devant le Senate Committee on the Judiciary en 1989, qu'il «serait plutôt difficile de pénétrer dans un laboratoire pour voler une souche d'organisme dangereux, [...] que les gens du domaine biotechnologique savent qu'il faut veiller à la sécurité des installations [...] et ce, tant dans l'intérêt de la population que pour des raisons d'exclusivité.» (SCJ, 1990 : 88).
Les terroristes pourraient aussi s'adresser aux entreprises de vente postale qui fournissent des organismes aux établissements de médecine ou de recherche. Karisch signale que «jusqu'à récemment, on pouvait se procurer sans difficulté toutes les souches virales ou bactériennes qu'on voulait à l'American Type Culture Collection (ATCC) de Rockville au Maryland.» (1991). Jenkins et Rubin écrivaient en 1978 que «certains organismes — notamment la plupart des espèces les plus intéressantes pour la guerre biologique — font l'objet de restrictions, mais on se limite à exiger une confirmation montrant que les personnes plaçant la commande sont des chercheurs qualifiés. Les mesures de sécurité ne sont pas strictes : la signature du directeur du laboratoire ou du département est une preuve jugée suffisante. Pour une personne non qualifiée, se procurer des cultures d'organismes surveillés présente la même difficulté que la contrefaçon d'une ordonnance médicale. (1978 : 226).
Une dizaine d'années plus tard, Douglass et Livingstone décrivent des conditions comparables. En effet, dans le style qu'on leur connaît bien, ils déclarent : «aux États-Unis, la marijuana fait l'objet d'une réglementation plus stricte que la distribution des organismes biologiques parmi les plus dangereux» (1987 : 24) et ajoutent que les revues spécialisées du domaine publient régulièrement des annonces dans lesquelles on offre ce genre de cultures «en exigeant seulement que le fournisseur ait des raisons de croire que son client possède la formation et les installations nécessaires pour travailler sans danger avec ces organismes pathogènes; il suffit à cette fin de fournir une lettre portant l'en-tête officiel de l'établissement client et de décrire les travaux envisagés et l'équipement dont on dispose dans les installations.» (1987 : 25). Douglass et Livingstone continuent en signalant que «la plupart des spécimens de cultures sont moins cher qu'une arme à feu. Les spécimens de Bacillus anthracis coûtent environ 35 $. Un établissement a fait un «solde» à 100 $, offrant 5 toxines pour le prix de 4, l'ensemble comprenant notamment la toxine T2 (connue sous le nom de pluie jaune en Afghanistan). Il y a quelques années, une entreprise japonaise vendait de la tétrodotoxine en poudre à 5,97 $ le gramme (1987 : 25). En 1976, selon une autre source, le Microbiological Research Establishment, un laboratoire militaire britannique, faisait une promotion comparable pour mousser la vente postale d'organismes bactériologiques infectieux (Clark, 1980 : 108).
Douglass et Livingstone signalent un autre des dangers possibles liés aux établissements de recherche civils, mais il s'agit cette fois d'un risque «beaucoup moins connu du public et, dès lors, avantageux pour les organisations terroristes» :
«Comme le savent les chercheurs du domaine, l'utilisation que le chercheur ou l'établissement fait du microbe n'est nullement surveillée, le contrôle à exercer étant laissé à la discrétion l'utilisateur. Les seules exigences imposées par la réglementation fédérale touchent à l'expérimentation sur des animaux ou des humains. Il y a aussi certaines indications sur les précautions à prendre dans les expériences de génie génétique très dangereuses, mais, en général, personne n'est vraiment au courant de ce qui se fait ailleurs ou ne s'y intéresse [...] et l'échange de cultures est une pratique courante, qui n'est pratiquement pas réglementée.»
«[...] Vu la méfiance habituelle de bien des gens des milieux universitaires pour les autorités de réglementation, on peut douter que les vols d'organismes pathogènes ou leur utilisation mal intentionnée soient signalés. Selon l'étude de la BDM, C. Don Cox, président du comité des affaires publiques de l'American Society of Microbiology, a dit croire que le personnel des universités ne déclare probablement pas aux autorités les demandes de cultures d'organismes mortels qui ne sont pas appuyées par les documents nécessaires.» (1987 : 26)
Enfin, un certain nombre d'auteurs se sont demandé dans quelle mesure les terroristes peuvent obtenir des agents biologiques par l'entremise de gouvernements «amis» et plus particulièrement de ceux qui possèdent un programme de guerre biologique (Mullins, 1992 : 103; Simon, 1989 : 7, 12, et 22; McGeorge, 1986 : 59-60). Comme le signale Simon «Une organisation terroriste qui s'est assuré l'appui d'un gouvernement et qui veut utiliser une arme biologique peut facilement se procurer pratiquement n'importe quel agent biologique, de même que l'information nécessaire pour s'en servir. (1989: 7). De son côté, McGeorge affirme que «Plusieurs États susceptibles d'appuyer des organisations terroristes pourraient aisément fournir les cultures nécessaires grâce à leurs stocks de guerre biologique, à leurs établissements de lutte contre la maladie ou à leurs laboratoires universitaires.» (1986: 59-60). Quant à Simon, il émet même l'hypothèse que «Des gouvernements étrangers [...] puissent donner de faux renseignements aux terroristes sur les précautions à prendre dans la manipulation des agents biologiques afin de les induire à commettre un attentat suicidaire à leur insu, ce qui aurait pour effet d'éliminer tout possibilité de lien avec eux.» (1989 : 12). Il précise toutefois que pour un État, il faut à tout prix éviter d'être associé à un attentat de terrorisme biologique (et, dès lors, d'en être tenu responsable), vu la gravité des conséquences possibles et les retombées qui pourraient s'ensuivre et ajoute qu'un gouvernement «fournissant des armes biologiques à un groupe terroriste pourrait craindre que celui-ci se retourne un jour contre lui ou se lance dans des opérations non autorisées.» (1989 : 7, fn.3).
Les moyens par lesquels on peut administrer les agents biologiques sont très nombreux; le choix dépend évidemment de la cible et de l'ampleur de l'opération. On peut notamment recourir aux méthodes suivantes :
Quoi qu'il en soit, même si de nombreux scénarios laissent croire le contraire, la plupart des spécialistes conviennent que (au moins à des fins de destruction massive), pour l'organisation terroriste, l'administration de l'agent biologique pose plus de problèmes que sa production (Douglass et Livingstone, 1987 : 14; Kupperman et Trent, 1979 : 57-8 et 65; Jenkins et Rubin, 1978 : 226)29. Par exemple, dans un scénario souvent décrit, on imagine que des terroristes contaminent l'eau d'une agglomération en libérant un agent biologique dans le réservoir qui l'alimente. Selon Kupperman et Trent, toutefois, «Il est illusoire de croire qu'on peut commettre un meurtre de masse simplement en jetant une poignée de «supertoxine» dans un réservoir d'eau; [...] il est pratiquement impossible de contaminer une grande quantité d'eau, à cause de l'hydrolyse et de la chloration et aussi de l'importante quantité de toxine nécessaire.» (1979 : 58 et 65). Mengel est du même avis et déclare que «Contrairement à la croyance populaire, les réservoirs d'eau ne sont pas des cibles très vulnérables, [...] car aucun des agents biologiques à grand pouvoir létal ne peuvent être transmis par l'eau de façon vraiment efficace; de plus les traitements de purification qu'on fait subir à l'eau réduiraient aussi l'effet de l'agent contaminant.» (1976 : 455). Selon Roberts, «[...] pour contaminer un réservoir d'eau municipal il faut pouvoir compenser un important facteur de dilution, ce qui nécessite des quantités d'agent biologique trop élevées pour que les terroristes puissent facilement se les procurer ou les transporter (de toutes façons, ces eaux font déjà l'objet de contrôles soigneux destinés à déceler les contaminants).» (1993 : 77-8)30. À propos de la toxine botulinique, Jenkins et Rubin signalent que :
«Une once ou deux dans un réservoir de 10 millions de gallons permettrait, [...] théoriquement, de tuer quiconque boit un demi-litre d'eau. Heureusement, il y a une différence entre la théorie et la pratique en matière de toxicité. Il serait extrêmement difficile de faire en sorte que la toxine se répande uniformément dans toute la masse d'eau; sa présence serait probablement décelée et il suffirait tout simplement de faire bouillir l'eau pour la rendre inoffensive. Même si la température est sous le point d'ébullition, la toxine botulinique perd rapidement son pouvoir toxique.» (1978 : 224).
Il semble toutefois que les «experts» ne s'entendent pas entièrement sur la question. Ainsi, on cite James Reynolds, de la London Pharmaceutical Society, selon qui «une organisation terroriste ne possédant aucune expertise spéciale en la matière pourrait déverser les bactéries [il est question ici d'Escherichia coli] dans le réservoir d'eau ou ailleurs dans le système de distribution publique; [...] un kilogramme ne serait «vraisemblablement» pas dangereux pour une ville de l'importance de Londres, mais quelques kilogrammes pourraient suffire pour que les agents antibactériens du système soient mis en échec.» (Clark, 1980 : 109). Lowell Ponte pense aussi possible que des traitements comme la chloration «ne détruisent pas nécessairement des germes comme celui du charbon bactéridien, une espèce rustique créée dans le cadre du programme de guerre chimique et bactériologique militaire.» (1980 : 52)31. Quant à Donald Louria (président du Department of Preventive Medicine and Community Health de la New Jersey Medical School), il décrit un «scénario réaliste pour les années 1990» : le déversement dans les eaux d'une ville d'importance moyenne d'un récipient contenant des milliards de bactéries produites génétiquement, cette contamination aboutissant (à la faveur de la contagion) à la mort de «millions de personnes». Ajoutant qu'à son avis, une telle arme est le «rêve de tout terroriste», il précise que «La mise au point d'antidotes, de vaccins ou de nouveaux antibiotiques pourrait nécessiter des années de travail. De plus, même si l'on arrivait à produire un vaccin, les terroristes pourraient utiliser un autre organisme produisant de nouvelles toxines.» (1981 : 21).
Pour plusieurs auteurs, la contamination des aliments est l'un des moyens auxquels les terroristes sont vraisemblablement susceptibles de recourir pour administrer un agent biologique. Kupperman et Kamen, par exemple, pensent que «les terroristes pourraient introduire l'agent dans les chaînes de production des usines où l'on fabrique des aliments préparés et emballés dans des contenants, ceux-là même qu'on dit à l'épreuve des falsifications.» (1989 : 107). De même, Mengel signale que «La contamination d'aliments ou de breuvages en vrac (dans les laiteries, les usines de transformation de la viande, les conserveries, les boulangeries et les usines d'embouteillage de boissons gazeuses ou de bière) représente pour les terroristes un moyen de cibler un groupe en particulier ou d'atteindre un segment important de la population, tout dépendant des installations choisies.» (1976 : 455). Griffith affirme que «les aliments se prêtent particulièrement bien à la contamination par des agents chimiques ou biologiques lorsqu'on veut atteindre d'importants segments de la population et cite «les autorités de protection civile nationales» selon lesquelles, «Vu les caractéristiques des procédés employés dans la fabrication de produits alimentaires et la nature de certains produits et des ingrédients qu'ils renferment, d'importants segments de l'industrie alimentaire sont extrêmement vulnérables si quelqu'un décide de contaminer des aliments au moyen d'agents biologiques ou chimiques.» (1975).32 En ce qui concerne la toxine botulinique, toutefois, Kupperman et Trent, après avoir signalé que «Comme on peut s'y attendre, l'industrie de la transformation des aliments est loin de traiter la question de la contamination botulinique à la légère», ajoutent que «Même si la chose est techniquement faisable et très inquiétante, un attentat terroriste visant la contamination de produits en conserve n'aurait que des effets limités.» (1979 : 65).
La plupart des auteurs pensent qu'un quelconque procédé de dissémination par aérosol serait le moyen le plus probablement utilisé par des terroristes recourant à des armes biologiques (Kupperman et Smith, 1993 : 40; Mullin, 1978 : 77; Berkowitz et coll., 1972 : VIII-51 et 78ff).33 Mengel, par exemple, imagine un terroriste qui disséminerait dans une ville d'importance moyenne le bacille du charbon bactéridien ou l'agent de la cryptococcose, simplement en parcourant les rues au volant d'un camion muni d'un distributeur [...] Toute personne exposée deux minutes inhalerait probablement suffisamment de l'agent pour être infectée. Les personnes atteintes ne recevraient pas nécessairement toutes une dose létale, mais les problèmes que poseraient les soins médicaux à dispenser aux dizaines de milliers de personnes infectées par le charbon bactéridien constitueraient en soi une catastrophe pour la population touchée.» (1976 : 447).34 Douglass et Livingstone semblent du même avis et affirment au sujet de la fièvre Q qu'il «suffirait d'un camion, ou d'une voiture, muni d'un pulvérisateur d'aérosol d'un modèle commercial bon marché, comme ceux qu'on utilise pour traiter les arbres et les plantes, pour faire peser une menace des plus redoutables sur une grande ville ou sur un siège gouvernemental.» (1987 : 17)35.
Douglass et Livingstone imaginent aussi un scénario dans lequel des terroristes se serviraient d'un bateau-citerne muni de puissants générateurs d'aérosol et d'épandeurs externes pour faire le tour de l'île de Manhattan et ensuite s'enfuir avant que les autorités n'aient pu les repérer (1987 : 37-8). Berkowitz et coll. décrivent un scénario presque identique, dans lequel les terroristes disséminent l'agent du charbon bactéridien :
«Un jour où les conditions météorologiques seraient favorables, où soufflerait un vent léger (12 km/h) du sud-est, un petit bateau se déplaçant à une vitesse de 6 noeuds pourrait parcourir en 3 heures, environ, les 32 km qui séparent Battery Park (à la pointe sud de Manhattan) et City Island (à l'entrée de Long Island Sound). Avec une culture comprenant 109 spores/mL et pulvérisée en aérosol à raison de 500 mL/min, il faudrait en tout 90 litres (24 gallons) d'agent [...] Si seulement la moitié des personnes visées étaient exposées et si seulement la moitié des personnes exposées étaient atteintes de la forme pulmonaire du charbon bactéridien, et enfin, si seulement la moitié des sujets ainsi atteints mouraient (toutes ces estimations sont prudentes) on compterait plus de 600 000 morts.» (1972 : IX-7- 8)36
Livingstone cite une estimation émise par le Stockholm International Peace Research Institute d'après laquelle un avion d'épandage aérien, utilisé de la même façon que pour le traitement d'une culture, «permettrait de disséminer le virus de la fièvre jaune dans un secteur de presque 1 500 pieds carrés en une seule opération.» (1982: 115).
Toutefois, selon Mullin, la dissémination sous forme d'aérosol pose des problèmes :
«L'un des problèmes importants que pose la dissémination sous forme d'aérosol, et qui survient avec presque tous les agents biologiques, est de faire en sorte que l'agent survive assez longtemps pour infecter la cible. Le stress mécanique causé par le processus de pulvérisation peut détruire une proportion importante des agents pathogènes. L'humidité de l'air, le soleil, le smog, les changements de température radicaux et d'autres facteurs peuvent entraîner une baisse de la virulence de l'agent en provoquant la mort d'un grand nombre d'organismes.37 Ainsi, comme dans le cas des agents chimiques, il peut être erroné de faire une équivalence entre le nombre de DL50 dont dispose l'adversaire et le nombre de DL50 qui atteindront la cible et ce, sans considération de la foule d'autres problèmes que pose la dissémination sous forme d'aérosol.»
Toutefois, signalant plus particulièrement la rusticité de l'agent du charbon bactéridien, Mullin enchaîne comme suit :
« [...] si l'adversaire possède des notions de base en météorologie et s'il connaît les propriétés biologiques de l'agent qu'il a décidé d'utiliser, les conditions à réunir pour produire un aérosol et les effets de la pulvérisation, s'il a en outre choisi sa population cible de façon judicieuse et s'il comprend les divers facteurs temporels et spatiaux qui peuvent influer sur la dispersion d'un aérosol produit avec l'organisme utilisé, il pourrait poser un danger important.» (1978 : 78).
Berkowitz et coll. renchérissent :
«Une fois que le nuage d'aérosol est libéré, la viabilité de l'agent dépend, selon l'organisme choisi, de l'humidité relative, de la composition atmosphérique, de la température et des rayonnements. À ce stade, quelques conseils de la part d'un expert en météorologie seraient utiles pour l'efficacité de l'opération terroriste. D'après ce que nous avons appris, il est clair que la libération de l'aérosol en soirée, par temps frais et humide produirait un effet des plus efficaces. Un nuage dérivant jusqu'au dessus d'une grande ville, en hiver, lorsque la résistance aux infections respiratoires est généralement diminuée, serait probablement très efficace. Un vent modéré, un peu de turbulence (ce qui empêcherait l'aérosol de stagner) et la présence d'une couche d'inversion (qui confinerait le nuage dans la zone de faible altitude où se trouve la population cible) font aussi partie des conditions météorologiques souhaitables.» (1972 : VIII-84)
Ils traitent également du genre de dispositif de dissémination qui conviendrait le mieux, signalant que les travaux de recherche effectués à Fort Detrick et publiés (Rosebury, 1947)
« [...] font état de toute une variété de modèles de pulvérisateurs, des critères en fonction desquels les modèles jugés les meilleurs ont été retenus et des méthodes de fabrication. Les pistolets à peinture sont écartés parce qu'ils produisent des particules de grande taille, mais les pinceaux vaporisateurs qu'utilisent les artistes pourraient peut-être servir lorsqu'une petite quantité d'agent suffit. Ces pinceaux pourraient convenir à la perfection pour un attentat terroriste ou une opération de sabotage d'envergure limitée.»
«lorsqu'il faut une quantité d'agent plus importante, mais qui reste plutôt limitée, on peut employer un pulvérisateur de modèle portatif courant : il pourrait servir dans pratiquement toutes les opérations visant des espaces fermés de dimensions réduites ou moyennes comme un centre de commandement, un sous-marin, un avion, la salle où se réunit l'assemblée législative d'un État, une salle de réception, etc.». (1972 : VIII-81-82)
Douglass et Livingstone signalent les difficultés que pose l'utilisation sélective d'agents biologiques dans un espace ouvert en illustrant leur propos par un exemple concernant les colonies de peuplement israéliennes en territoire arabe occupé : «Étant donné que les agents biologiques sont d'une grande puissance létale et que les vents et les conditions météorologiques influent beaucoup sur leur dissémination, si les groupes terroristes palestiniens en utilisaient dans un attentat en Cisjordanie, zone est très populeuse [...] ce serait pure folie, car ils mettraient en danger, non seulement la population juive, mais aussi la population arabe autochtone et les États arabes voisins.» (1987: 14).
Presque tous les auteurs conviennent qu'un attentat de moindre envergure, visant un espace clos (mais qui pourrait malgré tout avoir une action massive), reste l'option la plus faisable pour les terroristes. Pour reprendre les mots de Jenkins et Rubin : «Plus la cible est petite, meilleures sont les chances de succès de l'opération, surtout si la population visée habite ou travaille dans un immeuble dont les fenêtres ne s'ouvrent pas et où l'air est climatisé par un système central.» (1978 : 226- 7). De même, Griffith soutient que «Selon toute probabilité, dans une ville, les armes biologiques seraient utilisées pour viser expressément certains bâtiments ou certains groupes de population limités. Il y a un certain nombre de moyens faciles d'introduire des organismes bactériologiques dangereux dans un immeuble; le meilleur est d'utiliser le système de distribution de l'eau (en l'occurrence, le volume est limité et l'accès est plus direct) ou le système de ventilation.» (1975). On a dit que les stades sportifs couverts sont «une cible idéale» pour ce genre d'attentat38. Selon Mengel : «Avec environ une once liquide de bacille du charbon bactéridien ou de l'agent de la cryptococcose, appliquée en aérosol, une dose infectieuse serait inhalée en une heure.» (1976: 447).39
La dispersion de l'agent par le réseau du métro est l'une des autres possibilités évoquées dans les publications. Dans une source, on dit qu'une telle opération ne nécessiterait qu'un ou deux litres de spores du charbon bactéridien et que l'on pourrait «infecter des millions de personnes.» (Karisch, 1991). Livingstone décrit de façon très imaginative comment s'y prendre :
«Les terroristes pourraient transporter les bactéries vivantes dans des ampoules électriques, un moyen pratique et sans danger. Pour libérer l'agent, il leur suffirait de déposer les ampoules sur le rail ou sur la route, où elles ne sauraient tarder à être brisées sous le passage d'un véhicule. Le délai, bien que court, permettrait aux terroristes de s'éloigner pour éviter d'être exposés.» (Livingstone, 1982: 115).
En fait, dans les années 1950, l'armée américaine a démontré la vulnérabilité des États-Unis en cas de guerre bactériologique (et, à l'évidence, l'efficacité de certaines méthodes d'administration) en libérant Bacillus subtilis, une bactérie inoffensive, dans diverses parties du métro à New York et dans des passages souterrains à Washington D.C. (Kupperman et Smith, 1993 : 39; Root-Bernstein, 1991 : 48; Simon, 1989 : 3, fn.5; Watkins, 1987 : 196; Cole, 1988). Dans le cadre d'essais comparables, réalisés à la même époque, des dragueurs de mines de la marine américaine ont «attaqué» San Francisco au moyen de pulvérisations contaminées par Bacillus globigii et Serratia marcescens : on dit que pratiquement tous les habitants de la ville ont été infectés (Douglass et Livingstone, 1987 : 38) (sur une superficie de 117 milles carrés, selon une source — Watkins, 1987 : 196). D'après Lowell Ponte, qui nous donne la liste des cas la plus complète :
«Entre 1949 et 1969, les équipes de guerre biologique et chimique de l'armée américaine ont effectué 239 essais en plein air simulant des attentats bactériologiques contre la population et dans 79 cas, un grand nombre de citoyens ont été infectés à leur insu par des microbes pathogènes. Entre autres cibles, on a choisi l'aéroport national et la gare d'autobus de la Greyhound à Washington D.C. en 1965; deux tunnels de la Pennsylvania Turnpike et un tronçon de l'autoroute d'État de la Pennsylvanie, en 1955; plusieurs plages d'Hawaii, de Virginie, de Floride et de Californie, en plus d'un essai, en 1968, près de San Clemente, en Californie; le métro de New York, en juin 1968.» (1980 : 52).
Watkins ajoute : «En 1952, à Fort Detrick, la Special Operations Branch du Chemical Corps de l'armée a contaminé le système de climatisation du Pentagone avec un environ litre et demi de bactéries dans un attentat simulé destiné à démontrer la vulnérabilité des grands édifices à bureaux.» (1987 : 196). À propos de l'opération de 1950 réalisée avec Seriatta marcescens à San Francisco, Ponte déclare : «Les militaires ont constaté que n'importe qui pourrait sans difficulté infecter des millions de personnes situées à plus de 20 milles, mais jusqu'ici, l'armée a nié toute responsabilité concernant la pneumonie liée à Seriatta marcescens qui a causé la mort d'une personne hospitalisée.» (1980 : 52)40. Douglass et Livingstone concluent que «Même si l'hypothèse la plus vraisemblable demeure celle de l'attentat contre un immeuble ou une installation où l'agent serait disséminé par le système de ventilation, la possibilité d'une opération d'envergure visant une ville des États-Unis ne peut être écartée.» (1987 : 37).
Les sources publiées font état de plus de deux douzaines de cas de menaces terroristes ou d'attentats concrétisés mettant en jeu des agents biologiques : il est question de menaces, apparemment sans suites, dont les auteurs ont déclaré pouvoir utiliser de tels agents, mais sans fournir de preuves qu'ils s'en sont réellement procuré; on parle aussi de cas où des démarches sérieuses on été faites pour obtenir des agents biologiques; on signale également des cas où certaines quantités d'agents ont été découverts entre les mains de terroristes ou de personnes susceptibles de commettre des attentats à visées terroristes; enfin, dans seulement quelques cas, on fait état de l'utilisation d'agents biologiques. Les opinions divergent quant aux circonstances exactes des événements, notamment en ce qui touche les dates où ils sont survenus et même, apparemment, la définition qu'on donne du «terrorisme», par comparaison, par exemple, à l'extorsion criminelle. On a signalé un bon nombre de menaces (de même que des attentats concrets) de contamination d'aliments, par exemple, mais dans la plupart des cas, le motif était uniquement pécuniaire et non politique, si bien que les auteurs ne sont normalement pas considérés comme des «terroristes».41. L'utilisation de ricin dans plusieurs assassinats ou tentatives d'assassinats semble aussi un exemple douteux de terrorisme biologique, car ces attentats ont été attribués aux services secrets de certains pays.
Les opinions varient quant à la réalité d'attentats de «terrorisme biologique» qui seraient survenus par le passé, tout dépendant de la définition qu'on donne de ce type de terrorisme; toutefois, tous les auteurs conviennent que la possibilité est bien réelle et font état de menaces, sinon de cas réels, d'utilisation d'agents biologiques. Selon Root-Bernstein, par exemple, «aucun attentat manifeste de terrorisme biologique n'a encore été perpétré.» (1991 : 48). Roberts déclare «qu'aucun attentat de terrorisme biologique n'a encore réussi». (1993 : 77)42. L'OTA est moins catégorique et se contente de dire que «Pour l'instant, aucune opération terroriste importante n'a mis en jeu des armes biologiques» (nous soulignons)43 et que «Les menaces d'utiliser de tels agents sont beaucoup plus nombreuses que les cas où l'on en a réellement préparé ou utilisé.» (1992 : 37 et 40). Selon Douglass et Livingstone «On soupçonne un attentat de terrorisme biologique dans plusieurs cas, mais les preuves sont rares.» (1987 : 32). Ils enchaînent en signalant que «bien des attentats ne sont pas reconnus comme tels, si bien qu'ils ne sont pas signalés.» (1987 : 187).
L'intérêt que présentent les agents biologiques pour les terroristes est également une question débattue. À un extrême, on trouve Simon selon lequel «nous n'avons rien de substantiel sur l'utilisation d'agents biologiques à des fins terroristes — sauf un certain nombre de menaces et quelques opérations «de faible envergure» [...] En outre, il n'a jamais été expressément question d'armes biologiques dans les propos tenus par les terroristes dans les entrevues ou les textes.» (1989 : 2; nous soulignons). De même, ter Haar affirme que «La possibilité que des terroristes se servent d'armes biologiques est souvent évoquée, mais très peu de renseignements indiquent qu'une organisation terroriste ait jamais tenté ou menacé d'utiliser ce genre d'armes.» (1991 : 57). Selon Jackson, par contre, «Au cours des années 1970 et 1980, la Faction de l'Armée rouge, les Brigades rouges et certains éléments plus extrémistes parmi les Palestiniens ont déployé une énergie considérable pour recruter des microbiologistes, faire l'acquisition de matériel d'expérimentation bactériologique et tenter d'assassiner certaines personnes en leur envoyant par la poste des agents toxiques ou, entre autres, l'agent du charbon bactéridien.» (1992 : 520)44. Quoi qu'il en soit, les faits recueillis jusqu'ici semblent indiquer, comme l'estime Alexander, qu'au moins certains terroristes «ont sérieusement envisagé l'utilisation d'armes biologiques.» (1983 : 230)45.
Dans le présent compte rendu, les attentats publiquement signalés sont classés selon leur degré de «gravité» comme suit : 1) les menaces d'utilisation d'armes biologiques, sans preuves de possibilités réelles; 2) les tentatives d'acquisition d'armes biologiques qui ont échoué; 3) les cas de possession réelle d'armes biologiques; 4) les tentatives d'utilisation d'agents biologiques qui ont échoué; 5) les cas où l'opération a «réussi».46 Dans la première catégorie, on retrouve :
Pour la deuxième catégorie, qui regroupe les tentatives d'acquisition, on peut donner les exemples suivants :
Les cas de la troisième catégorie, ceux où l'on a réussi à se procurer des armes biologiques, sont évidemment encore plus inquiétants; en voici quelques-uns :
«Les accusés n'ont pas expressément identifié de cible, et aucune accusation n'a encore été portée contre deux hommes non identifiés soupçonnés d'avoir instigué la culture du ricin. Les deux hommes non identifiés faisaient partie, comme Wheeler, d'un groupe protestant contre les impôts appelé Patriots Council. Ces trois hommes avaient parlé de faire sauter un édifice du gouvernement fédéral, de se procurer des armes d'agression et de tuer des agents du service du revenu, des prévôts-adjoints (deputy marshals) et un shérif-adjoint. En outre, des membres du Patriots Council avaient parlé d'empoisonner des agents américains en enduisant de ricin des boutons de porte.» (CSIS, 1995);
Dans la quatrième catégorie figurent les tentatives d'utilisation d'armes biologiques qui ont échoué. Seulement trois exemples ont pu être trouvés dans les sources publiées que nous avons examinées :
Passons à la dernière catégorie, celle des opérations réussies. On peut parfois avoir des doutes sur le caractère politique des motifs, comme il en a été question plus haut, mais les cas présentés ci-après ont été relevés dans les sources examinées :
«[...] aménagé une petite installation de production d'agents biologiques dans sa maison du nord-ouest de Washington, D.C.. Avec des cultures de Bacillus anthracis (charbon bactéridien) et de Pseudomonas mallei (morve) fournies par le gouvernement impérial d'Allemagne, Dilger a produit, selon les estimations, un litre ou plus d'agent, sous forme liquide. Selon les faits rapportés, l'agent, avec un simple dispositif d'inoculation, a été remis à un groupe de débardeurs de Baltimore qui s'en serait servi pour infecter 3 000 chevaux, mules et bovins destinés aux alliés en Europe. Il semblerait que plusieurs centaines de membres du personnel militaire aient également été atteints.» (1994 : 12);
Le résumé présenté ci-dessus montre que même si les terroristes ont parfois manifesté un intérêt sérieux pour les agents biologiques et pour les moyens de s'en procurer et de les utiliser, et même si l'on signale quelques cas d'utilisation ou de tentative d'utilisation, les cas dont on peut faire état sont en fait assez rares. Plus précisément, si l'on fait exception, peut-être, de l'intoxication causée par le Rajneesh, il semble qu'il n'y ait eu aucun meurtre de masse, du genre qui ont suscité tant de conjectures, comme nous l'avons vu plus haut. Un certain nombre d'auteurs se sont demandé pourquoi ce type d'opération est si rare, pourquoi les terroristes n'ont pas davantage utilisé les armes biologiques, compte tenu des compétence techniques qu'on leur prête et de l'abondance des publications où l'on évoque la possibilité d'une telle utilisation.
Parmi les raisons invoquées dans les publications pour expliquer pourquoi les armes biologiques ne sont pas utilisées, bon nombre ont trait au caractère imprévisible des agents biologiques, caractère lié à leur capacité de reproduction et à leur sensibilité à toute une variété de facteurs du milieu. Par exemple, Wiener déclare : «il est très important d'être en mesure de confiner ces agents, de les contrôler et d'en limiter les effets. Les choses peuvent prendre des proportions incontrôlables, surtout si l'agent est un organisme capable de vivre par lui-même, et non une toxine.» (1991b : 70). De même, Baum signale que «Des facteurs comme les vents et la température peuvent influer de façon décisive sur l'issue d'une opération mettant en jeu une arme biologique.» (1993 : 17). Simon ajoute : «Contrairement aux armes classiques et même aux armes chimiques, dont l'action peut habituellement être limitée à la cible, les armes biologiques font partie d'un domaine pratiquement inexploré pour les terroristes. Ils ne peuvent prévoir les conséquences qu'aurait la dispersion d'un microorganisme dans l'atmosphère.» (1989 : 12). Mullins affirme aussi : «Comme c'est le cas pour toutes les armes, la question est de pouvoir exercer un contrôle de façon à ce que seulement la population visée soit touchée. Avec les agents biologiques, la difficulté que pose ce contrôle est le principal obstacle à leur utilisation.» (1992 : 103, 107).
Comme le dit Mengel : «[...] les techniques biologiques se caractérisent principalement par [...] la variabilité inhérente de leur efficacité, variabilité qui rend leur application imprévisible [...] L'étendue de la zone de létalité couverte par l'ensemble des agents biologiques nous donne une idée partielle des difficultés que présentent la préparation, l'administration et la dissémination de ce type d'agents et des problèmes que pose leur survie dans des conditions environnementales et météorologiques différentes.» (1976 : 446). Autrement dit, les terroristes qui envisagent d'utiliser une arme biologique ne peuvent être certains que l'opération réussira ou que les effets de l'agent employé ne seront pas amplifiés dans des proportions sans mesure avec ce qu'ils avaient prévu. Pour reprendre les mots de Jenkins et Rubin : « [...] les armes biologiques sont souvent très imprévisibles. Elles peuvent produire des résultats négligeables ou déclencher une épidémie mondiale qui atteindra sans distinction les amis comme les ennemis.» (1978 : 225).51
Évidemment, il ne faut pas exagérer le caractère imprévisible des agents biologiques. Dans une certaine mesure, il joue aussi avec d'autres types d'armes. En outre, comme Mullins le signale : «Le degré de difficulté que peut présenter le contrôle de l'agent [...] dépend en partie de la cible. S'il s'agit des habitants d'une grande ville ou de la population entière des États-Unis, il n'y a aucun inconvénient à utiliser des agents biologiques.» (1992 : 116). De fait, certaines formes de terrorisme visent justement un effet généralisé. Comme le dit Watkins :
«L'effet tactique non contrôlé des agents biologiques, le risque élevé qu'ils posent aux exécutants et les représailles assurées qui résulteraient de l'utilisation de ce genre d'armes ont conduit la plupart des États à en interdire l'utilisation. Aucune de ces caractéristiques ne devrait dissuader les terroristes, car en fait, nombre des propriétés de ce type d'agents sont très intéressantes uniquement à des fins terroristes.» (1987 : 191)52.
À propos de l'effet imprévisible des armes biologiques, on rappelle souvent la crainte des terroristes pour leur sécurité personnelle. Dans une certaine mesure, cette crainte peut être fondée; Wiener signale que «Les pertes ont été nombreuses à l'époque à Fort Detrick lorsqu'on tentait de mettre au point des armes biologiques et ce, même lorsque les exécutants étaient immunisés contre des maladies comme le charbon bactéridien.» (1991b: 70).53 Mullins fait la mise en garde suivante :
«Certains moyens de dissémination sont aussi dangereux pour les terroristes que pour les victimes. Par exemple, il serait extrêmement difficile de contrôler un agent biologique disséminé dans un espace ouvert. Les terroristes seraient aussi exposés que la population visée. Il serait seulement un peu moins risqué de libérer des animaux infectés dans la zone ciblée.» (1992 : 103, 107).
Jenkins et Rubin estiment que «C'est probablement la crainte d'attraper une maladie dangereuse qui dissuade souvent les personnes envisageant d'utiliser une arme biologique.» Ils ajoutent toutefois : «Une personne possédant la formation nécessaire [...] saurait quelles précautions prendre.» (1978 : 226). On arrive à des conclusions semblables dans l'étude de l'OTA : «Ce genre d'armes peut poser un risque pour l'utilisateur, mais il est possible d'éliminer ce danger, du moins jusqu'à un certain point, au moyen de vêtements et d'un masque protecteurs, ou, dans certains cas, d'un vaccin.» (1992 : 37).54 Enfin, Baum déclare : «il y aura toujours des terroristes prêts à mourir pour la cause qu'ils défendent et que la nature incontrôlable des agents biologiques ne dissuadera nullement.» (1993 : 17).
L'un des autres aspects susceptibles de dissuader l'utilisation d'armes biologiques à des fins terroristes tient au risque d'atteinte hors cible, tout dépendant, encore ici, de l'ampleur de l'opération et (ou) des scrupules que peuvent avoir les terroristes à ce sujet. Par exemple, Kupperman et Kamen mentionnent parmi les facteurs pouvant décourager la mise au point ou l'utilisation d'agents biologiques «la probabilité de conséquences non souhaitées — l'agent infectant aussi bien les amis que les ennemis.» (1989 : 105). Estimant que les armes chimiques sont plus susceptibles d'intéresser les terroristes que les armes biologiques, Douglass et Livingstone font valoir l'argument suivant :
«La nature non infectieuse des agents chimiques est un aspect qui compte pour beaucoup aux yeux des terroristes, essentiellement pour des raisons de sécurité. Ce facteur importe autant parce que les terroristes ne veulent pas atteindre certaines populations pouvant habiter à proximité de la population visée, que parce que les installations secrètes où ils cultivent et traitent l'agent risquent vraisemblablement de se trouver dans des secteurs ou dans des quartiers où la population les appuie ou comprend des coreligionnaires ou des membres de leur groupe ethnique ou de leur race.»(1987 : 13).
D'autres auteurs semblent supposer que les terroristes auront des scrupules à causer du tort à des innocents ou à provoquer une déstabilisation massive, qui pourrait même affecter les générations futures. Par exemple, Jenkins et Rubin déclarent que «les plus vulnérables sont les personnes âgées, les jeunes enfants et les infirmes, ce qui est loin de l'idée qu'on peut se faire de combattants.» (1978 : 225)55. Dans le même ordre d'idées, Douglass et Livingstone déclarent : «Ce qui fait de la peste une arme si redoutable, c'est qu'une fois amorcée une chaîne de victimes humaines, la maladie pourrait continuer de se propager de façon incontrôlable, provoquant au fil des années des épidémies secondaires et tertiaires, surtout si une souche résistante aux antibiotiques était utilisée.» (1987 : 38-9). (Évidemment, cette considération peut aussi bien être vue comme un inconvénient que comme un atout par les terroristes, tout dépendant des motifs et des ambitions qui ont conduit ceux-ci à réaliser une telle opération). Dans l'étude de l'OTA, on semble faire allusion au «terrorisme écologique» radical lorsqu'on signale que «L'infection d'autres espèces (c.-à-d. le bétail, les rongeurs, les animaux domestiques) ou la propagation de la maladie à la population de pays neutres pourrait être un problème majeur» «que devrait prendre en considération tout État ou groupe sous-national envisageant de se servir d'armes biologiques.» (1992 : 39).
Qu'ils soient retenus ou non par des scrupules d'ordre moral, on peut présumer que les terroristes devraient prendre en considération la réaction du groupe ou du gouvernement visé, ainsi que celle des groupes susceptibles d'appuyer leur cause. Plusieurs auteurs, par exemple, pensent que les terroristes peuvent être dissuadés par la sévérité de la réaction des autorités gouvernementales, réaction qui pourrait conduire à la disparition de leur organisation (Wiener, 1991a : 130; Simon, 1989: 11). Selon Wiener : « [...] les terroristes peuvent juger préférable d'éviter de déclencher à l'endroit de leur organisation une réaction extrême [...] de la part de tous ceux [...] qui, apprenant que leur organisation est responsable d'un tel attentat, pourraient décider de collaborer à la recherche des coupables, parce qu'ils estiment que les terroristes dépassent les bornes.» (Wiener, 1989 : 59). Ailleurs il ajoute : « [...] une opération réussie pourrait susciter une terreur et une horreur telles dans la population civile que la légitimité de la cause défendue par les terroristes s'en trouverait amoindrie. Les terroristes veulent gagner l'opinion publique à leur cause et se faire de la publicité [...] S'ils agissent sans discrimination, en commettant des meurtres de masse, ils risquent de provoquer leur propre destruction.» (Wiener, 1991b: 70). De même, Roberts déclare que «Les terroristes semblent préférer les armes qui font couler le sang, qui ont quelque chose de théâtral susceptible d'attirer l'attention des médias sur leurs revendications plutôt que des moyens généralement considérés comme horribles qui pourraient enlever toute légitimité à leur cause.» (1993 : 78). Dans l'étude de l'OTA, par contre, on signale que «les terroristes ne reculent pas devant les meurtres de masse.» (1992 : 37) et Baum déclare que la crainte d'une éventuelle réaction d'horreur à l'échelle internationale «peut être inexistante chez certaines organisations terroristes qui pourraient utiliser des armes biologiques tout en niant toute responsabilité.» (1993 : 17).
Outre les obstacles techniques possibles dont nous avons parlé dans la section sur les «Ressources nécessaires», on mentionne plusieurs autres facteurs, dont certains liés aux points que nous venons juste d'aborder, pour l'effet dissuasif qu'ils auraient chez les terroristes envisageant d'utiliser des agents biologiques :
«[...] le caractère imprévisible d'une telle opération et la difficulté à déterminer si la maladie est un phénomène naturel ou si elle résulte d'une opération terroriste, amoindriraient, selon certaines autorités, l'intérêt que peut présenter pour les organisations terroristes l'utilisation de ce genre d'agents. Dans bien des cas, l'attentat est l'occasion d'une déclaration politique; or, s'il est impossible d'identifier l'origine de la maladie et si l'organisme terroriste ne peut faire reconnaître sa responsabilité, la déclaration politique n'a plus d'impact.» (1993 : 26);
Malgré l'incidence jusqu'ici relativement faible de l'utilisation effective ou des menaces d'utilisation d'armes biologiques à des fins terroristes, un certain nombre d'auteurs croient, en se fondant sur diverses tendances, que la probabilité de ce genre d'opérations pourrait s'accroître (Kupperman et Smith, 1993 : 45; Roberts ,1993 : 78; Simon, 1989 : 22; Mullins, 1992 : 103; Griffith, 1975; Watkins, 1987). Seul Mullins affirme que «La probabilité que des organisations terroristes recourent à des agents biologiques est élevée» (1992 : 103); les autres se montrent plus circonspects. Par exemple, dans l'étude de l'OTA, on déclare simplement que «la possibilité que ce type d'agents soient utilisés à l'avenir ne peut être exclue, puisqu'on s'en est déjà servi ou qu'on a déjà projeté de s'en servir.» (1992 : 40). L'ambassadeur américain H. Allen Holmes, occupant les fonctions d'Assistant Secretary of State for Politico-Military Affairs, témoignait dans le même sens en 1989 : «Jusqu'ici, rien ne nous permet de croire que l'une ou l'autre des organisations terroristes qui nous sont connues soit en mesure de se servir de telles armes, ou que des États appuyant le terrorisme en ont fourni à des organisations. Nous ne pouvons toutefois écarter la possibilité que des terroristes puissent un jour se procurer des armes biologiques.» (SCJ, 1990 : 29). Plus loin dans son témoignage, il déclare : « [...] étant donné que le matériel peut être mis au point, conservé et utilisé dans le secret, nous pensons que les armes biologiques pourraient représenter une grave menace.» (SCJ, 1990 : 58). De même, Ronald K. Noble, Deputy Assistant Attorney General (É.-U.), estime que «la possibilité que de telles armes soient utilisées est réelle et [qu']il faut parer à ce danger sans délais.» (SCJ, 1990 : 47). Dans son témoignage devant un autre comité sénatorial, en juin 1992, Reginald Bartholomew, Under-Secretary of State (É.-U.), s'est exprimé dans les mêmes termes que l'ambassadeur Holmes trois années plus tôt, mais avec un sentiment d'urgence plus marqué :
«Nous redoutons particulièrement que l'usage des armes biologiques se répande et que les agents toxiques tombent aux mains de terroristes ou se retrouvent dans l'arsenal d'États qui appuient activement des organisations terroristes [...] Si la prolifération des armes biologiques se poursuit, il se pourrait que ce ne soit plus qu'une question temps avant que des terroristes s'en procurent et s'en servent.» (House Committee on Armed Services (É.-U.), 1993 : 25)
Bien qu'il ne semble pas convaincu que des attentats de terrorisme biologique soient effectivement survenus par le passé, Simon est aussi d'avis qu'il s'en produira probablement : «[...] plusieurs raisons nous portent à croire que les terroristes s'intéresseront sérieusement un jour aux armes biologiques — et qu'ils s'en serviront vraisemblablement.» (1989 : 14); plus loin il ajoute :
«La possibilité que les terroristes se servent un jour d'agents biologiques ne peut être écartée [...] Même si aujourd'hui le risque est plutôt faible, les obstacles technologiques, logistiques et financiers ne sont pas insurmontables [...] S'il n'est pas nécessairement vrai que «le temps presse», comme certains l'affirment, nous ne pouvons nous permettre de rester impassibles devant la menace de l'utilisation des armes biologiques à des fins terroristes.» (1989 : 22).
Watkins, pour sa part, après avoir signalé que les armes biologiques se prêtent bien à des opérations à visées terroristes (surtout par comparaison aux opérations militaires) et faisant apparemment abstraction de la possibilité qu'un État donne son appui au terrorisme, arrive à la conclusion que «la principale menace d'attentat biologique à laquelle doivent tenter de parer les nations du monde devrait être le fait de terroristes plutôt que de puissances étrangères.» (1987 : 197). Plus précisément, il estime que «l'utilisation d'agents biologiques par des groupes terroristes représente une menace importante pour la sécurité intérieure des États-Unis.» (1987 : 191).
Pour expliquer ce qui les motive à conclure que la probabilité de l'utilisation d'armes biologiques est en hausse, Simon et d'autres auteurs font état de diverses tendances qui s'observent actuellement et qu'on peut grouper dans deux grandes catégories : 1) des changements touchant la nature du terrorisme et 2) les tendances plus générales observées à l'échelle mondiale. Dans la première catégorie, on retrouve notamment :
«Ces dernières années, les terroristes ont jugé nécessaire de monter des opérations plus spectaculaires et plus violentes pour obtenir des résultats comparables, par la couverture médiatique et les réactions gouvernementales, à ceux qu'ils obtenaient auparavant avec des attentats de moindre envergure. Les opérations terroristes étant maintenant presque quotidiennes, l'opinion publique et les médias sont quelque peu désensibilisés. Par ailleurs, vu le grand nombre de groupes qui se font «concurrence» pour être à l'avant-plan de la scène internationale, les attentats risquent de devenir plus spectaculaires. À cet égard, l'utilisation d'agents biologiques est difficilement surpassable pour frapper l'imagination et attirer l'attention.» (Simon, 1989 : 12)(57);
La deuxième catégorie, dans laquelle on place les tendances internationales plus générales, comprend notamment les points suivants :
Dans deux des études examinées, on brosse le portrait des groupes terroristes les plus susceptibles de recourir aux armes biologiques. Selon Jeffrey Simon, qui accorde le plus d'attention à cette question, ces groupes «se caractériseraient vraisemblablement comme suit» :
1) «une base générale, indéfinie, dont la réaction au recours à des armes biologiques importe peu au groupe terroriste.» (1989 : 17). Dans cette optique, Simon élimine les groupes «nationalistes» 59 comme l'Armé républicaine irlandaise (IRA) et l'ETA dont il présume qu'ils seraient empêchés par la réaction de l'opinion publique devant «la violence beaucoup plus grande de l'attentat et les conséquences morales du recours à des armes biologiques». (1989 : 16). Par contre, il estime que le recours à des armes biologiques est vraisemblable dans le cas de groupes comme l'Armée rouge japonaise (ARJ) «dont les buts et les objectifs reposent sur de vagues idées de révolution mondiale» (1989 : 17); les groupes de gauche européens comme la Faction de l'Armée rouge (FAR) qui «a aussi une base indéfinie et des objectifs vagues» (1989 : 18); et les groupes néonazis des États-Unis et d'Europe qui «ne se soucient probablement pas de l'opinion publique» (1989 : 18);
2) «des antécédents d'opérations de grande envergure ayant causé de nombreuses victimes.» (1989 : 17). Dans cette optique, Simon élimine les groupes comme les Brigades rouges italiennes, les Cellules de Combattants communistes belges et les Cellules révolutionnaires d'Allemagne de l'Ouest, dont il admet toutefois qu'ils «pourraient commettre des assassinats d'un genre «exotique» (p. ex. abattre leurs victimes avec des balles empoisonnées) (1989 : 16). Toutefois, pour ce qui est des opérations de «grande envergure» mettant en jeu des armes biologiques, il nomme, en se basant sur le niveau de violence de leurs activités antérieures, des groupes comme l'ARJ, les extrémistes sikhs, en Inde, les fondamentalistes shiites pro-iraniens comme le Hezbollah et les extrémistes palestiniens comme l'organisation d'Abu Nidal, ajoutant que «de nombreuses factions existent au sein des mouvements islamiques et palestiniens et les divisions internes qui les séparent pourraient en pousser certaines à envisager des attentats de plus grande envergure pour préserver leurs propres buts.» (1989 : 19);
3) «la démonstration d'un certain degré de sophistication en matière d'armement ou de tactique.» (1989 : 17). Simon désigne ici le Front populaire de libération de la Palestine (Commandement général) comme une organisation disposant «d'une technologie très sophistiquée» (1989: 17);
4) «une disposition à prendre des risques.» (1989 : 17).
Simon émet cependant une réserve : «De par sa nature, le terrorisme exclue toute prévision relativement à la cible, à la tactique ou à l'arme qui seront retenues par un groupe donné; en outre, les circonstances peuvent changer, des occasions peuvent se présenter, de telle sorte que même le groupe terroriste le moins susceptible de recourir à des agents biologiques pourrait en venir à se servir de telles armes.» (1989 : 20).
Comme Simon, les auteurs du Congressional Office of Technology Assessment (OTA) (É.-U.) estiment que les groupes terroristes les plus susceptibles d'utiliser des armes biologiques sont ceux qui présentent «une ou plusieurs» de quatre caractéristiques. Les trois premières sont pratiquement les mêmes que celles que décrit Simon : 1) «une large base populaire que le groupe se soucie peu de s'aliéner» (sur ce point, on constate une certaine différence avec la première caractéristique décrite par Simon, qui s'attache davantage aux buts, mais il y a convergence à propos de l'indifférence, quel qu'en soit le motif, pour l'opinion publique); 2) «des antécédents d'opérations de grande envergure ayant causé de nombreuses victimes»; 3) «l'utilisation antérieure de moyens sophistiqués» (1992 : 40). L'OTA remplace toutefois la quatrième caractéristique de Simon par «l'appui d'un État». Il est intéressant de noter que bon nombre des groupes nommés par Simon comme les plus susceptibles de recourir au terrorisme biologique se retrouvent sur la liste de l'OTA : l'Armée rouge japonaise, la Faction de l'Armée rouge, les groupes «suprémacistes» blancs américains comme le Aryan Nations, le Hezbollah et l'Organisation d'Abu Nidal (1992 : 40).
Finalement, Simon va plus loin et dresse la liste des «indicateurs pouvant laisser prévoir qu'un groupe terroriste projette un attentat au moyen d'une arme biologique» : «le recrutement de nouveaux membres possédant des connaissances scientifiques; des contacts avec des laboratoires scientifiques ou des démarches pour acheter ou voler des agents biologiques; et des demandes suspectes concernant des maladies infectieuses.» (1989 : 20-21).
Les analyses concernant les moyens de défense possibles contre le terrorisme biologique laissent transparaître une curieuse dualité de points de vue. D'un côté, il semble y avoir une convergence d'opinion sur la difficulté que pose «l'alerte rapide» c'est-à-dire la détection, dans une situation donnée, de la présence d'agents biologiques et ce, assez rapidement pour qu'on puisse mettre en oeuvre des mesures de protection. Par exemple, en 1989, ce qui est assez récent, Wiener affirmait :
«Il n'existe aucun moyen de déceler le danger rapidement. On a mis au point des détecteurs expérimentaux, [mais] [...] il arrive souvent qu'ils sonnent l'alerte sans nécessité [...] On essaie encore de mettre au point de meilleurs détecteurs, mais on n'en est encore qu'au stade de la recherche. Les essais dans lesquels on a tenté de détecter des agents infectieux avant l'inhalation ont échoué.» (1989 : 17)
Et ailleurs Wiener répète : «Il n'existe aucune méthode de détection rapide [...] c'est le grand nombre de victimes qui indique qu'il y a eu attentat.» (Wiener, 1991b : 65)60
De même, dans l'étude de 1992 de l'OTA, on déclare :
«Un attentat par dissémination d'un aérosol, ou contamination d'un aliment, d'un breuvage ou d'un médicament, n'est normalement pas décelable par les sens humains (les agents sont invisibles, silencieux, sans odeur et sans goût).»
«Il n'existe actuellement aucun système fiable, sensible et spécifique, indépendamment des propriétés mécaniques, optiques (laser), électriques ou chimiques exploitées, qui permette de détecter un attentat par dissémination d'aérosol assez rapidement pour que les personnes exposées aient le temps de mettre un masque et des vêtements protecteurs et d'éviter ainsi d'inhaler l'agent et d'être infectées. Cette lacune signifie qu'il y a un risque, même avec les agents qui provoquent une maladie qu'on peut guérir.»
«De même, aucun système d'analyse n'est en place pour vérifier si les aliments, les breuvages et les médicaments sont contaminés. Dans certains cas, l'attentat peut être détecté parce qu'on retrouve le contenant de transport (bombettes, fusées ou bombes renfermant des restes de l'agent) ou parce qu'on a intercepté un avion muni de réservoirs et d'un dispositif de pulvérisation, mais ce genre d'attentats peut être mis ne oeuvre à des milles en amont, c'est-à-dire au vent par rapport à la cible, l'opération pouvant ainsi passer inaperçue.» (1992 : 36)
Dans une étude antérieure, l'OTA signale aussi que «La détection des agents biologiques et le diagnostic subséquent (ou, souvent, simultané) de l'agent responsable des symptômes sont relativement peu développés» et l'on ajoute : «en 1976, il a fallu mobiliser toutes les ressources du gouvernement des États-Unis pendant sept mois pour isoler Legionella pneumophila, la bactérie responsable de la maladie des légionnaires après qu'on l'a découverte.» (1991 : 52). Phillip Karber du Center for Strategic and International Studies (CSIS) de l'Université de Georgetown est cité pour avoir affirmé sans détours que le gouvernement américain ne possède pas les «moyens de détecter ou de combattre un attentat biologique sur son territoire.» (Ponte, 1980 : 53).
Malgré les grandes difficultés que posent la détection et l'identification, divers auteurs donnent une longue liste des mesures défensives qui pourraient être mises en oeuvre pour prévenir ou, au moins, atténuer les effets d'un attentat terroriste faisant intervenir un agent biologique. On peut les répartir en plusieurs catégories : 1) le recueil de renseignements; 2) les mesures destinées à empêcher les terroristes d'obtenir des agents biologiques; 3) les mesures de protection «passive», mises en oeuvre avant un attentat; 4) les mesures de lutte «active» à mettre en oeuvre lorsqu'un attentat est en cours; et 5) les mesures d'atténuation à mettre en oeuvre après l'attentat. Ci-après, nous examinons brièvement chacune de ces catégories.
1) recueil de renseignements. Parmi les mesures proposées dans cette catégorie signalons les suivants :
2) Stratégies de contre-acquisition. Il pourrait s'agir de :
«Il est possible d'isoler certains agents de l'environnement ou de tissus infectés par un processus naturel, mais il faut, pour ce faire, du temps et des connaissances spécialisées. Quelques laboratoires de recherche et de médecine ont un besoin légitime de souches pathogènes; toutefois, l'accès à ces microorganismes devrait être limité par des procédures de contrôle positif comme celles qui régissent l'accès aux produits pharmaceutiques.» (1987 : 198)61;
3) protection passive. Cette catégorie comprend notamment les mesures suivantes :
Watkins réclame également que la politique d'immunisation soit modifiée, signalant que la proportion d'Américains sensibles à la variole (il s'agit des personnes nées depuis 1980, année où les États-Unis ont cessé de vacciner les populations civiles) aura augmenté d'environ 50 % en l'an 2000 «à moins qu'un programme d'immunisation de la population soit de nouveau mis sur pied.» (1987 : 197). De même, Wiener estime que «l'on peut immuniser les personnes à risque pour les rendre moins sensibles aux agents dangereux connus [...] Il serait possible d'immuniser massivement les populations civiles pour les protéger contre un certain nombre d'agents si la guerre biologique en venait à les menacer.» (1991a : 131-2)62 Cette approche semble toutefois discutable dans le contexte du terrorisme biologique, car bien des choses demeurent incertaines quant à la nature exacte de la menace et de la cible visée;
4) moyens de défense active. Kupperman et Smith sont les seuls parmi les auteurs consultés à s'être arrêtés sur cette question. Ils proposent de mettre à contribution le Laboratoire national de Los Alamos et les établissements de recherche qui y sont associés, dans la recherche de «technologies de contremesure» : «[...] les laboratoires peuvent construire des modèles permettant de prévoir le déplacement des nuages d'aérosol, la dilution horizontale et verticale ainsi que la virulence résiduelle. En utilisant les données météorologiques pertinentes, on pourra mettre en oeuvre des moyens de défense active comme de puissants lasers aux ultraviolets (UV) et des missiles de destruction des nuages d'aérosols.» (1993 : 45). Ailleurs, ils parlent de «nuages d'aérosols saturés en agent de blanchiment» et de «nuages de désinfectants.» (1993 : 44- 5).
5) mesures d'atténuation (après un attentat). Il s'agit notamment de :
« [...] Les États-Unis pourraient établir un programme de protection civile semblable au programme d'intervention en cas d'attentat ou d'accident nucléaire (comme l'accident de Three Mile Island) ou au programme récemment mis sur pied pour intervenir en cas d'accident mettant en jeu des produits chimiques (comme l'accident de Bophal, en Inde). Ce programme, qui serait confié à la Federal Emergency Management Agency et au Department of Defense, consisterait à examiner, à diriger et à vérifier les aspects techniques et comportementaux, l'application de la loi, la recherche, le désarmement, la décontamination et les traitements à dispenser, et constituerait une base pour élaborer une intervention en cas de catastrophe biologique, qu'elle soit causée par un phénomène naturel ou par un attentat terroriste.» (1993 : 27)
Root-Bernstein est peut-être le plus optimiste de tous les observateurs dont nous rendons compte ici; il estime en effet que même si «nous ne pouvons pas faire grand chose directement pour empêcher les attentats biologiques», des mesures comme celles que nous venons de décrire ci-dessus «peuvent affaiblir l'efficacité possible des armes biologiques au point que les terroristes n'envisagent probablement pas d'y recourir.» (1991 : 50).